Les temps sont durs en francophonie canadienne

Le premier ministre ontarien, Doug Ford
Photo: Liam Richards La Presse canadienne Le premier ministre ontarien, Doug Ford

Au Nouveau-Brunswick, nous avons assisté le mois dernier à une saga électorale où le gouvernement libéral sortant a tenté, en vain, de garder la confiance de l’Assemblée législative malgré le handicap d’une minorité de sièges. Le Parti conservateur, avec à sa tête Blaine Higgs, un ancien membre du parti Confederation of Regions (CoR), un parti populiste anti-bilinguisme présent sur la scène politique durant les années 1990, tente maintenant de former le gouvernement. Il peut compter sur l’aide de trois députés du People’s Alliance of New Brunswick (PANB), le successeur idéologique, quoique plus sophistiqué dans sa francophobie, du CoR. Ce dernier avait fait campagne sur l’abolition de la dualité linguistique de la province et l’embauche de professionnels unilingues, notamment dans le domaine de la santé, martelant l’argument du « bon sens économique » pour justifier ces politiques. Le PANB détenant la balance du pouvoir, tout semble indiquer que certaines de ses revendications seront entendues par le gouvernement Higgs.

En Ontario, le gouvernement de Doug Ford vient de publier son premier énoncé budgétaire. On y retrouve le retrait du projet de création de l’Université de l’Ontario français, dont les salles de classe devaient accueillir leurs premiers étudiants à Toronto en 2020, et l’abolition du Commissariat aux services en français. Alors que le commissaire, François Boileau, perd son poste, la dizaine d’employés à sa charge se verront semblablement transférés à l’Ombudsman de l’Ontario. Quant à l’université, le ministre des Finances, Vic Fedeli, l’a tuée dans l’oeuf.

Dans ces deux provinces, ces décisions sont justifiées par les forces conservatrices à l’aide de l’argument économique. Les déficits provinciaux deviennent le cheval de Troie par lequel ces partis politiques, une fois au pouvoir, justifient les coupes de services et la réduction des droits de la minorité. Les services en français sont trop coûteux, selon leurs détracteurs, qui cherchent à éliminer le « gaspillage ».

Une force motrice

 

Or, au Nouveau-Brunswick, le bilinguisme, loin d’être un fardeau, est au contraire une force motrice de l’économie, tant dans les domaines de la culture et du tourisme que dans celui du commerce. Entre autres, la main-d’oeuvre bilingue a su attirer de nombreuses grandes entreprises dans la province. En Ontario, où les études montrent aussi la valeur ajoutée du fait français pour l’économie, les coupes annoncées dans les services en français font l’effet de pavés dans la marre. Le budget annuel du Commissariat aux services en français s’élevait à 2,9 millions de dollars par année, pour un déficit qui frôle les 15 milliards. Du côté de l’université, les coûts s’élevaient à environ 12 millions par année. Si les compressions représentent une goutte d’eau dans l’océan, il s’agit d’une attaque en règle contre des acquis durement gagnés. Le tout, soulignons-le, a été fait sans consultation préalable auprès de la communauté.

De toute évidence, ces gouvernements mobilisent les arguments fiscaux comme autant d’écrans de fumée pour cacher la vérité qu’ils ne peuvent ouvertement avouer : que la protection des minorités de langue officielle ne mérite pas d’investissements, aussi minimes soient-ils. Ces prises de position récentes, en Ontario comme au Nouveau-Brunswick, sont symptomatiques d’un durcissement idéologique de la droite populiste canadienne-anglaise contre le fait français au Canada. Mais elles ne sont pas nouvelles.

Si les attaques contre les populations acadienne et canadiennes-françaises, aux XIXe et XXe siècles, s’articulaient autour d’un projet d’homogénéisation culturelle et linguistique canadien-anglais, la chasse aux déficits représente une nouvelle arme idéologique qui permet aujourd’hui à la majorité de légitimer des attaques contre ces mêmes communautés. Il y a vingt et un ans, ces mêmes arguments ont été mobilisés par le gouvernement conservateur de Mike Harris pour justifier la fermeture de l’hôpital Montfort à Ottawa. Cette décision déclencha une crise nationale. À l’époque, l’appui du gouvernement de Lucien Bouchard avait été essentiel à la mobilisation des francophones en Ontario comme au Québec, qui se solda par une préservation de l’établissement.

Que fera le nouveau gouvernement de François Legault face à ces nouvelles attaques ? Il est essentiel, croyons-nous, de renouer avec la solidarité entre le Québec et la francophonie canadienne. Quoi qu’en disent les Denise Bombardier de ce monde, la préservation et l’épanouissement de l’espace politique, culturel et économique de langue française au Canada se fera aussi au bénéfice du Québec, seul État français en Amérique.

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