Denis Szabo, fondateur de la criminologie québécoise

Aujourd’hui, l’École de criminologie de l’Université de Montréal compte 28 professeurs et 1070 étudiants inscrits en 2018.
Photo: Wikicommons Aujourd’hui, l’École de criminologie de l’Université de Montréal compte 28 professeurs et 1070 étudiants inscrits en 2018.

Le 13 octobre 2018, Denis Szabo, père de la criminologie au Québec, mourait d’une pneumonie à Magog. Les criminologues se souviennent de lui avec gratitude : sans lui, la criminologie québécoise n’existerait peut-être pas. Esprit encyclopédique, personnage attachant, original, controversé. Il fut couvert d’honneurs. Mais comment ce Hongrois fraîchement arrivé ici réussit-il à créer un département universitaire ?

Denis Szabo est né à Budapest en 1929. De 10 ans à 16 ans, il est interne dans une école de cadets qui recevait les enfants des officiers de l’armée et de la gendarmerie hongroise. Puis il va à l’université. Il assiste à la prise du pouvoir par les communistes, qui entreprennent d’éliminer méthodiquement de l’université les étudiants qui n’étaient pas d’origine prolétarienne. Denis Szabo dira 50 ans plus tard à Marcel Fournier : « Durant la guerre, les nazis hongrois ont exterminé la moitié des juifs et, après la guerre, des socialistes hongrois devenus communistes ont supprimé ceux qui ne pensaient pas comme eux. » C’est ainsi qu’il apprend à détester tous les totalitarismes. Raison pour laquelle, avec deux amis, il décide de fuir la Hongrie pour se rendre en Belgique. Il s’inscrit à l’Université catholique de Louvain. Sa préférence va à la sociologie. […] Pendant ses années à Louvain, Denis se lie d’amitié avec l’abbé Norbert Lacoste, fondateur du Département de sociologie de l’Université de Montréal qui, en 1958, le persuade de venir à Montréal pour y enseigner la sociologie et un cours de criminologie.

Si l’obscurantisme des catholiques dogmatiques subsistait ailleurs, ce n’était pas le cas à l’Université de Montréal. Et paradoxalement, les lumières d’une approche scientifique de l’homme venaient du clergé : le père Mailloux, l’abbé Lacoste, le père G.-H. Lévesque et d’autres. Ces universitaires étaient réceptifs au projet de Denis Szabo : créer un Département de criminologie. Le conseil de la Faculté des sciences sociales accepta le projet du jeune professeur Szabo et, dès 1961, un Département de criminologie autonome vit le jour. Il offrait alors une maîtrise. Il lança, avec ses jeunes collègues, des recherches sur la délinquance juvénile, les pénitenciers, la récidive, la personnalité criminelle.

Dès 1960, Denis Szabo, qui battait toujours le fer quand il était chaud, créa la Société de criminologie du Québec. Pendant les années suivantes, il se voit offrir ce qu’il appela une « chance historique de moderniser la justice criminelle ». On lui demanda de diriger les recherches de la Commission d’enquête sur l’administration de la justice en matière criminelle et pénale au Québec (commission Prévost 1967) et du rapport du Comité canadien de la réforme pénale et correctionnelle (rapport Ouimet 1969). En 1969, il fonde le Centre international de criminologie comparée. Avec son bras droit, Alice Parizeau, il organise de très nombreux colloques et séminaires internationaux et lance plusieurs recherches. Aujourd’hui, le Centre rassemble 58 chercheurs réguliers.

Institutionnaliser les idées

Denis Szabo aimait dire qu’il ne suffit pas de diffuser une bonne idée, encore faut-il l’institutionnaliser : la faire reconnaître officiellement et l’installer dans la durée. Ce qu’il fit de plusieurs manières. 1. Il créa des institutions là où elles n’existaient pas et où le besoin s’en faisait sentir par une stratégie de persuasion, de négociation et d’alliances judicieuses. C’est ainsi qu’il fonda l’École de criminologie, la Société de criminologie du Québec, le CICC et l’Association internationale des criminologues de langue française. 2. Il améliora des institutions en y faisant recruter des professionnels bien formés, d’abord à titre de stagiaires et, ensuite, de permanents. Ce fut le cas de plusieurs services correctionnels et de services policiers du Canada. 3. Il dirigea des institutions existantes, comme la Société internationale de criminologie et la Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique (de 1975 à 2006). 4. Il contribua à corriger les dysfonctionnements de certaines institutions, notamment, le système de justice du Québec par son influence au sein de commissions d’enquête. 5. Il joua un rôle dans la dépolitisation d’institutions aux ordres. C’est ainsi qu’en 1989, année de la libération de la Hongrie du joug soviétique, un ministre de la nouvelle république demanda à Denis Szabo de participer à la réforme de ses services de police. Denis Szabo répondit présent ! Il entreprit de faire le tour des commissariats de la police hongroise répétant aux commissaires qu’il comprenait bien que, dans un régime à parti unique — et stalinien de surcroît —, la police ne puisse faire autrement que d’être aux ordres du pouvoir. Mais maintenant que la Hongrie se démocratisait, cette soumission était devenue contre-indiquée. Leur mission était désormais de faire respecter la loi et de faire régner la sécurité et la justice, impartialement et indépendamment des pouvoirs en place.

Denis Szabo eut une très nombreuse descendance : étudiants, professeurs, chercheurs, praticiens. Parmi eux, plusieurs ont suivi son exemple, ouvrant de nouveaux chantiers. Et la criminologie québécoise s’est élargie, notamment, avec l’ajout de la sécurité intérieure et de la cybersécurité. Aujourd’hui, l’École de criminologie de l’Université de Montréal compte 28 professeurs et 1070 étudiants inscrits en 2018. On estime à 5000 le nombre de ses diplômés depuis ses débuts. Du côté de la Faculté d’éducation permanente, plus de mille étudiants sont inscrits cette année à au moins un cours dans les quatre certificats associés à la criminologie.

7 commentaires
  • Jean-Marie Tremblay - Abonné 12 novembre 2018 08 h 21

    Hommage à M. Denis Szabo

    Monsieur Szabo était un grand homme, un immense intellectuel et une personne très généreuse car dès que je lui ai demandé son autorisation de diffuser en libre accès à tous son oeuvre, il a immédiatement accepté et avec enthousiaste.

    Les publications de M. Szabo ont été téléchargées plus de 159,328 fois en date du mois d'octobre 2018 inclusivement.
    Une immense influence, non seulement ici, mais dans toute la francophonie internationale.

    Nous sommes désolés de son décès mais son oeuvre lui survivra longtemps. Grâce à ses travaux en libre accès, il continuera à exercer une grande influence dans la formation de nouveaux criminologues ou de praticien(ne)s, ici, en Europe, en Afrique et bien au-delà.

    Nous garderons longtemps dans notre coeur ce grand intellectuel.

    Voir les oeuvres en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales:
    http://classiques.uqac.ca/contemporains/szabo_deni

    Très respectueusement,
    jean-marie TREMBLAY
    sociologue, C.Q., professeur associé, UQAC
    fondateur des Classiques des sciences sociales

  • Andrée Le Blanc - Abonnée 12 novembre 2018 09 h 36

    Merci M. Cusson !

    Merci de faire connaître la contribution du professeur Szabo, riche de son vécu hongrois dans des années bien difficiles. Il aura permis à notre société de tendre vers plus d'objectivité en matière de police et de justice criminelle en nous dotant d'instituitions vouées à l'étude scientifique de phénomènes qui, autrement, tombent bien vite dans des opinions vite faites.
    Merci de rappeler aussi que certains penseurs à l'origine de facultés ou d'écoles universitaires d'importance étaient des prêtres qui ont donné leurs lettres de noblesse aux sciences humaines jusque là peu développées au Québec. Hommage à monsieur Szabo pour sa vie professionnelle si féconde et merci à son ancien collègue professeur Cusson de l'avoir résumée pour nous.

  • Georges LeBel - Abonné 12 novembre 2018 11 h 20

    SZABO, MAIS

    Bien sûr ce spécialiste de la répression a été influent. Mais pourquoi passer sous silence, surtout aujourd'hui, sa collaboration avec la dictature tortionnaire du Brésil dans les années soixante. Hé oui; le panégérique le signale : "Szabo battait toujours le fer quand il était chaud"

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 12 novembre 2018 16 h 15

    Question de criminologie...

    Sans rien enlever au criminologue Denis Szabo (1929-2118) fondateur du département de criminologie de l’Université de Montréal en 1960, le "père fondateur de la criminologie au Québec" ne serait-il pas plutôt le Dr Wilfrid Derome (1877-1930), puisqu’il fonda et inaugura le premier laboratoire de recherches médico-légales en Amérique du Nord en 1914?

    En 1926, le Dr Wilfrid Derome inventa le «micro sphéromètre», appareil servant à l’analyse des projectiles et plus spécifiquement des marques à la surface des balles d’arme à feu tirées dans le but de les identifier.

    Ses connaissances en balistique le menèrent également à la publication de son fameux traité "Expertises en armes à feu" (1929), considéré́ comme la première étude d’ensemble mise à la disposition des médecins légistes et des policiers scientifiques comme une bible par les experts du monde entier. Son laboratoire de Montréal, fut visité par le directeur du FBI, Edgar Hoover, et servit de modèle pour la création du laboratoire du FBI en 1929.
    http://www.criminalistique.org/PantheonWDerome.pdf

  • Marie-Mousse LaRoche - Inscrite 13 novembre 2018 12 h 33

    Ne pas confondre criminologie et médecine légale

    Mme Rodrigue, je crois que vous ne saisissez pas ce qu'est la criminologie. Il n'a s'agit pas de des sciences médico-légale ou de d'expertise de balistique... Il s'agit plutôt d'une science de l'humain et de son comportement. Les criminologue vont étudier les criminels, les victimes. Ils vont travailler dans le but de mieux comprendre, de prévenir et/ou de réhabiliter.