Je-tu: pourquoi je crois au commerce équitable

En 1923, le philosophe juif d'origine autrichienne Martin Buber a publié un court livre qu'il a intitulé Je et Tu. C'est un livre sur le dialogue et la rencontre, sur la manière dont les humains établissent une relation avec le monde, qu'il s'agisse du monde naturel minéral, végétal ou animal, de nos semblables ou de Dieu, que Buber entendait au sens le plus large, le plus oecuménique qui soit.

Une phrase clé du livre est restée définitivement gravée dans mon esprit: «Tout est rencontre.»

Buber avançait que nos relations avec le monde pouvaient être classées de deux façons, selon qu'elles reflètent une relation je-objet ou je-tu. Chacune de ces relations n'est pas simplement un semblant de rencontre ou une attitude mais un mode d'existence. La relation je-tu est la plus grande. Dans son incarnation la plus complète, Buber l'imaginait comme la relation qu'une personne établirait avec Dieu, quelque chose de vécu dans la plénitude de l'être. Un grand amour ou une profonde amitié seraient des exemples plus courants d'une relation je-tu. De tels rapports se caractérisent par l'engagement, l'intensité, la réciprocité, la présence effective, la confiance. C'est une rencontre qui a un vrai sens, qui est touchée par la grâce.

Engagement moins élevé

La relation je-objet (i.e. tout élément du monde) nécessite un engagement moins élevé, moins entier, dans lequel une partie seulement de soi est donnée à l'autre. L'objet en question n'est d'ailleurs pas forcément un objet. En termes humains, c'est le plus souvent un rôle qui est joué. Les relations entre les professeurs et les étudiants, les médecins et les patients, les prêtres et les paroissiens, les vendeurs et les acheteurs, les patrons et les employés, sont toutes des relations de type je-objet. L'utilité, l'intention, le but, le calcul sont tous des caractéristiques des relations je-objet.

Une relation je-objet est bonne à la condition qu'on ait conscience des limitations d'un tel rapport objectif. Aucune relation je-objet ne peut englober toute la personne ou sonder la signification la plus profonde de la vie. Rester trop longtemps au niveau des relations je-objet réduit notre humanité, l'humanité des deux participants. Car la nature du je change selon la relation établie. Dans la relation je-objet, le je, même si ce n'est que superficiellement ou temporairement, mesure, calcule, utilise. Ce n'est pas le cas dans la relation je-tu, où le je s'ouvre, fait confiance, lâche prise, affirme. Une relation, n'importe quelle relation, touche les deux participants. Buber préconisait une relation je-tu aussi fréquemment que possible et une relation je-objet aussi souvent que nécessaire. Derrière tout objet, il nous enjoignait à ne pas oublier le tu qui s'y trouvait.

Commerce équitable

Je ne peux imaginer une application de cette philosophie qui soit plus urgente ou plus nécessaire que maintenant, dans nos relations économiques avec les pays en développement. L'iniquité économique engendre non seulement la pauvreté matérielle mais une pauvreté de la personne tout entière, une pauvreté du corps et de l'âme. Et pas seulement là-bas, dans le Tiers-Monde, mais aussi parmi nous, ici, au Canada.

La distinction je-tu et je-objet est la raison pour laquelle je crois au commerce équitable, c'est-à-dire un commerce qui se caractérise par un souci de justice économique et sociale. Le café équitable, le vaisseau amiral du commerce équitable, est produit dans des coopératives qui se distinguent par des salaires équitables, par des conditions de travail décentes, par un engagement démocratique de la part des travailleurs; ces coopératives se préoccupent également de la protection de l'environnement. Le café équitable se rapproche d'une relation je-tu entre nous et les personnes qui nous permettent de secouer notre torpeur matinale.

En achetant des produits équitables, nous manifestons du respect envers les hommes et les femmes qui cultivent ou fabriquent ces produits et en font le commerce. Au Canada, cela signifie l'achat de produits qui portent la mention «Certifié équitable» de TransFair Canada.

Nous vivons maintenant dans un univers dominé par le seul objet, où le profit et les biens personnels semblent souvent compter davantage que la qualité de vie. Nos relations avec les pays en développement ont été particulièrement marquées par cette présence incontestable de l'objet. La présence du tu dans le commerce équitable est une façon de reconquérir notre humanité et celle de ceux qui sont moins fortunés. La relation je-tu n'est pas une affaire de rencontre extatique avec Dieu. Buber ne croyait pas aux élites, qu'elles soient économiques, héréditaires ou mystiques. Se donner soi-même, tout comme le fait de refuser de se donner soi-même, n'est pas un luxe que seuls quelques-uns peuvent se payer. Une relation je-tu est à notre portée à tous. Nous n'avons qu'à faire l'effort de tendre vers l'autre.