Le Québec, «sujet indirect» de la politique étrangère de la France

Dans sa chronique bimensuelle, Denise Bombardier saluait récemment la fidélité du premier ministre Jean Charest à l'endroit des relations du Québec avec la France, exprimée par la récente visite officielle de M. Charest en France. Ce commentaire était justifié. Cette relation est profondément inscrite dans l'héritage francophone du Québec et on peut se réjouir que, selon toute apparence, le gouvernement actuel n'ait pas entrepris de brader le capital culturel du Québec, comme il le fait avec son capital social.

Cependant, cet éloge de la continuité dans une relation devenue, au fil des ans, empreinte d'un esprit d'égalité, affranchie du complexe colonial, doit être placé dans son véritable contexte. Si les échanges franco-québécois démontrent une balance culturelle favorable au Québec, où s'inscrivent plus de 4000 étudiants français de niveau universitaire par année, en même temps que le marché français de la chanson québécoise poursuit son expansion, il n'en est pas de même pour l'intérêt que les Québécois manifestent à l'endroit de la France. La motivation des étudiants québécois pour les études universitaires en France stagne à son plus bas niveau et la visibilité de la France dans le quotidien culturel de la majorité des Québécois est de plus en plus rare.

Relation économique déficitaire

La relation économique [...] est déficitaire dans la mesure où ce sont encore les investissements britanniques et allemands qui occupent ici le premier rang, après ceux des États-Unis. Mais bien davantage, c'est la relation politique qui demande mûre réflexion dans la mesure où elle agit sur les dimensions précédentes. Or le volontarisme qui a jadis guidé les rapports entre la France et le Québec, lui, est révolu, malgré les rencontres épisodiques et il faut se demander pourquoi. Inversement, la signification du caractère dit privilégié de la relation du Québec avec la France a aussi changé depuis une dizaine d'années dans la mesure où le Québec n'a cessé de proclamer le même privilège dans ses rapports avec les États-Unis en même temps que la célébration de son «américanité». Alors, de quelle «relation privilégiée» parle-t-on?

Alors que la relation entre la France et les États-Unis était traversée de remous, le silence tactique du Québec reflétait-il son écartèlement entre deux relations également privilégiées, qui expliquerait l'incapacité de dire tout haut ce que chacun pense tout bas? De Jean Lesage à Jean Charest en passant par Jacques Parizeau, refusera-t-on de voir qu'il serait vain de parler de continuité? Et que doivent penser du poids actuel des relations franco-québécoises ceux qui oeuvrent d'arrache-pied à conquérir pour le Québec la reconnaissance d'un statut de relative autonomie?

Un «sujet indirect»

Deux explications éclaireront d'abord ce virage progressif. La première m'était fournie par un dignitaire du ministère des Affaires étrangères de la France dans le cadre d'une enquête que j'ai effectuée sur «les intérêts de la France à l'endroit du Québec» et dont j'ai longuement rendu compte dans un ouvrage récent (Le Québec, otage de ses alliés [...], VLB, 2003). Le Québec est considéré par la France comme un «sujet indirect» de sa politique étrangère. Qu'est-ce à dire?

Tant et aussi longtemps que les Québécois ne choisiront pas de s'affranchir du contrôle fédéral dans leurs relations internationales, le Canada demeurera le principal partenaire de la France et son intérêt premier sera de ménager la relation d'État à État. C'est ce que mon interlocuteur français a appelé «une alliance de raison» avec le Canada, qui préserve ce que la France appelle, à l'endroit du Québec, «une ardente obligation».

Dans cet esprit, la visite du premier ministre Charest traduit parfaitement la «non-indifférence» de la France en même temps que son effort de «non-ingérence» dans les affaires canadiennes. Tant et aussi longtemps que le Québec sera sous la gouverne du Canada, les deux États, le Canada et la France, partageront des intérêts communs, nourris par le caractère francophone que le Québec donne au Canada sur la scène internationale. Et la présence du Québec au sein du Canada continuera d'être mise à profit par ce dernier dans sa prétention à représenter la diversité culturelle.

D'autres fins

Se demander, dans ces circonstances, si la France reconnaîtrait un Québec souverain est purement inopportun. Cette visite a plutôt servi d'autres fins. Pour le Canada, elle a représenté la reconnaissance symbolique d'un fédéralisme pratiqué à la canadienne qui tire son attrait en France de sa composante québécoise, sans jamais lui reconnaître de véritables droits. La visite de Jean Charest à Paris a été l'occasion d'étayer cette démonstration en la menant, d'un côté, à incarner avec à-propos le bras provincial de l'État canadien et, d'un autre côté, en laissant la France consacrer, devant un Québec divisé, l'unité et la stabilité de sa présence à la fois au Québec et au Canada, quelles que soient les aspirations politiques des dirigeants québécois. Voilà une belle leçon destinée à ceux qui feraient une équation facile entre aspirations souverainistes et liens privilégiés avec la France!

Le discours souverainiste a pu en tromper plusieurs sur la profondeur du «désir de France». Cependant, en cette «saison des idées», n'est-il pas encore temps de tirer une ligne claire sur les effets de nos choix de politique internationale et la promotion d'une identité qui cherche sa pleine consécration dans des institutions étatiques? [...]

De nombreuses thèses troublent la vision de la relation des Québécois avec la France depuis quelques années. Elles sont formulées comme autant d'obstacles savants ou d'objections «naturelles» aux avantages calculés que pourrait représenter une préférence française, puis européenne, dans nos relations internationales. L'argument géographique et économique est le plus couramment invoqué. On oublie, par exemple, que c'est avec l'Union européenne que s'effectue une grande partie des échanges économiques et culturels des pays d'Amérique du Sud. [...]

Dans le monde qui s'est mis en place depuis Bretton-Woods, l'argument géographique est de moins en moins déterminant. Ensuite, l'objection culturelle est au mieux illustrée par les résultats d'un sondage effectué auprès des jeunes Québécois par la firme Louis Harris, la firme de sondages la plus importante en France. Interrogés «sur leur sentiment à l'égard de la France», 62 % des jeunes Québécois «se sentent assez ou très éloignés de la France», 43 % se sentent assez éloignés et 19 % très éloignés.

Devant ce constat qui est le fruit d'une double responsabilité, aussi bien québécoise que française, on se demandera si la culture doit être considérée comme un résultat naturel, inconscient, comme une conséquence géographique ou, au contraire, comme un processus volontaire, un long travail acharné à déjouer les pièges de l'évidence. Faut-il laisser aller passivement la perte de distanciation critique des jeunes Québécois [...] ou bien chercher ailleurs des repères plus susceptibles de renforcer la seule identité francophone nord-américaine?

À long terme

C'est à ces questions que doivent répondre les Québécois quand ils évaluent une visite de leur premier ministre en Europe et en France. C'est sur une mise en perspective à long terme que l'option culturelle d'une société dévoile ses significations. C'est donc à long terme qu'on pourra évaluer si la coopération franco-québécoise, décloisonnée et revisitée par une ouverture partagée devant des enjeux que soulève la mondialisation, aura atteint les objectifs d'universalité et de renforcement de la diversité qu'elle s'est fixés. Elle pourra être évaluée à sa juste mesure lorsque les Québécois seront prêts à redéfinir leur destin.

La mesure de l'action visible de la France dans les institutions culturelles et éducatives du Québec ne risque pas d'être trop élevée. Elle pourra seulement aider à insuffler des vents contraires au péril néocontinental et, comme l'écrivait Hubert Védrine à propos de la France, à permettre au Québec, à sa mesure, de cultiver sa «capacité d'initiative». Car, quoi qu'en disent les «gens d'affaires», selon ce que rapportait un récent sondage québécois, c'est encore le fait culturel qui commande le politique.