La chance au coureur?

François Legault lors de son assermentation à l’Assemblée nationale le 16 octobre
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne François Legault lors de son assermentation à l’Assemblée nationale le 16 octobre

Lettre adressée au premier ministre du Québec et aux membres de son cabinet

Lorsqu’un gouvernement fraîchement élu prend les rênes du pouvoir et qu’une équipe inexpérimentée tâtonne dans son désir d’enfourcher correctement la bête de l’État, il est de coutume de laisser à ces nouveaux venus ce qu’il est convenu d’appeler « la chance au coureur ». Lorsque, de plus, le parti qui a gagné les élections fait ses premières armes dans l’arène gouvernementale et que la plupart des députés y mettent les pieds pour la première fois, il convient de se montrer conciliant en espérant le meilleur. En temps normal, c’est ce que nous ferions et, peu importe nos convictions politiques, nous nous montrerions même ravis de voir autant de néophytes s’intéresser à la chose publique et s’y investir de la sorte.

Malheureusement, les temps ne sont pas « normaux ». Et ces braves personnes qui ont brigué les suffrages dans chacune des circonscriptions du Québec n’ont peut-être pas bien évalué le poids des responsabilités qui allaient désormais leur incomber, déjà au cours d’un premier mandat. Le plus simplement formulé, et la plupart des scientifiques et des spécialistes en conviennent, c’est en effet sur cet horizon de deux à quatre ans que risque de se jouer rien de moins que le sort de la planète. On peut certes baisser les yeux et se contenter pour chacun et chacune des oeillères qui cloisonnent les murs du ministère dont il ou elle a hérité, cela n’empêche pas que la question les transcende tous et que le déni de la réalité n’a jamais empêché la réalité d’exister.

Préoccupation d’ordre secondaire

La CAQ s’est montrée très avare pour tout ce qui concerne l’environnement et les changements climatiques pendant la campagne électorale. Une fois élu cependant, M. Legault, et au moment de la formation de votre cabinet, vous avez semblé un peu plus « préoccupé » par les questions de cette nature. Votre refus de participer à la COP24 en Pologne en décembre nous a cependant rapidement rappelé l’ordre de vos priorités. Il nous apparaît maintenant de plus en plus clairement qu’à vos yeux, la menace qui pèse sur l’humanité et la biodiversité est factice, sinon exagérée, qu’il s’agit là d’une préoccupation d’ordre secondaire et qu’il ne faut pas en faire tout un plat : une mouche agaçante qui nous bourdonne sans arrêt autour de la tête et qu’on cherche à chasser du revers de la main. Difficile cependant dans les circonstances de garder « les deux mains sur le volant », comme le souhaitait un de vos illustres prédécesseurs.

Si Mme MarieChantal Chassé n’a pas gagné de Félix à l’occasion de sa première sortie publique, il était d‘autre part touchant de voir votre nouveau ministre de la Famille, toute flamme et tout sourire, littéralement assiégé par ses deux gamins au moment de sa nomination. Sans doute peut-on ainsi compter au sein de votre équipe un nombre impressionnant de jeunes familles. Et ces gens qui vous entourent, qui semblent pourtant instruits et allumés, ces parents et grands-parents qui vous épaulent, ils ne seraient pas inquiétés par ce flot de nouvelles alarmantes qui nous tombent dessus chaque jour et dont il serait fastidieux de dresser ici la liste ? Ces personnes seraient inoculées contre ces échos qui nous parviennent de toutes parts et qui nous prédisent, à court terme, un flot de catastrophes et un véritable enfer pour les générations montantes ? La « ligne de parti » l’emportera-t-elle sur la ligne de vie ?

Non, vos coureurs n’ont pas de chance, M. Legault. Peu importe les motifs qui les ont menés à endosser votre programme au point de vouloir en devenir les porte-étendards — convictions profondes, ambition personnelle, opportunisme larvé —, peu importe la nature de leur engagement, c’est bien dans une course à obstacles et contre la montre qu’ils se sont aventurés, et contre un mur opaque qu’ils risquent de se frapper le nez, s’ils s’obstinent à refuser de voir la réalité en face. L’heure est à l’éveil, à la mobilisation, à la concertation, comme le démontreront les milliers de citoyens et de citoyennes qui manifesteront le 10 novembre prochain à l’occasion du Jour de la Terre. On est soit en porte-à-faux face à l’histoire et à la science, soit conscients des faits et des études avérés et désireux d’apporter les changements urgents qui s’imposent. Le développement ne peut plus se faire au détriment de l’environnement et les gouvernements ont la responsabilité morale de protéger la vie et le bien-être de leurs commettants. Votre gouvernement a le choix : un cheval boiteux qui nous enlise de plus en plus profondément dans la fange ou un fier destrier qui sait faire face au vent et apporter une couleur nouvelle et un élan vital au changement pour lequel il a été élu.

1 commentaire
  • Claude Bariteau - Abonné 7 novembre 2018 06 h 53

    Difficile d'être en désaccord avec vos propos même si, à l'évidence, des alignements en ce sens de la CAQ, n'auront qu'un effet minime par rapport à ceux qui émaneraient des grands pollueurs (États-Unis et Chine).

    Comme vous le dites, s'y refuser et foncer à l'aveugle en courant de reculons et en ne participant pas à la course de fond à l'échelle planétaire, c'est la pire des choses pour le territoire du Québec et ses habitants, surtout les jeunes familles et leurs enfants, qui doivent aujourd'hui et maintenant, être branchés sur l'état du monde et s'y investir.

    Le piétinement du gouvernement Trudeau n’est pas l’exemple à suivre. Refuser de s’associer à son approche, c’est une chose. Mais refuser de faire entendre les vues du gouvernement du Québec, c’est inacceptable, d’autant plus que ce dossier est un incontournable.

    Le gouvernement Legault, bizarrement, cherche plutôt, en gestionnaire comptable, de faire des gains en vendant de l’électricité pour grossir sa tirelire alors qu’il importe plutôt de mettre au point une approche globale pour diminuer drastiquement la production de CO2 et de tout autre produit qui perturbent l’environnement.

    Oui, une approche globale qui vise à contrer le recours à l’automobile et au transport par camion, à des énergies polluantes, à l’étalement urbain et à la consommation de nourriture animale en privilégiant l’essor d’activités économiques qui valorisent le recours à des énergies renouvelables.

    Il y a déjà plusieurs initiatives en ce sens et des recherches qui se font au Québec en collaboration avec des centres de recherche de plusieurs pays. Marcher dans cette direction ne suffit plus. Il faut accélérer la cadence.

    Si ce gouvernement s’y refuse, il disparaîtra plus vite que prévu.