Prostitution: petite histoire d’un grand débat

«Il faut voir la résolution adoptée par la FFQ comme un gage d’ouverture aux groupes qui revendiquent ces différentes positions, dans une volonté d’inclusion qui signale la centralité et la vitalité de revendications féministes», croit l'auteure.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Il faut voir la résolution adoptée par la FFQ comme un gage d’ouverture aux groupes qui revendiquent ces différentes positions, dans une volonté d’inclusion qui signale la centralité et la vitalité de revendications féministes», croit l'auteure.

On assiste aujourd’hui, à l’occasion de la position récente adoptée par le Conseil général de la Fédération des femmes du Québec incluant la reconnaissance du travail du sexe dans une de ses résolutions, à la résurgence d’un débat au moins centenaire et dont l’impact se fait encore sentir maintenant. En effet, une des premières grandes batailles qui ont mobilisé les féministes de toutes tendances dans la plupart des pays occidentaux au tournant du XXe siècle concernait le système prostitutionnel. De fait, la prostitution apparaît, en même temps que la revendication du droit de suffrage des femmes, comme la question sociale dont les groupes de femmes s’emparent pour en faire la cause féministe majeure qu’ils vont défendre sur la place publique.

À l’initiative d’un mouvement dit abolitionniste, mené par la zélée Josephine Butler, une féministe d’origine suisse, de nombreux groupes de femmes actifs en Europe tentent de mettre fin à la situation de parias que vivent les femmes prostituées. Au nom de la pureté morale mais aussi pour établir une « unité de la morale » entre les hommes et les femmes, ces féministes réclament l’abolition de la réglementation de la prostitution, instaurée au milieu du XIXe siècle par des hygiénistes non moins zélés qui voulaient réformer le système prostitutionnel. Pour ces derniers, dont le médecin hygiéniste Parent-Duchâtelet préoccupé de santé publique et en particulier de la propagation des maladies vénériennes, transmises selon lui essentiellement par les prostituées, il fallait contenir la prostitution en instituant une réglementation stricte. Il s’agissait d’obliger ces dernières (des femmes uniquement) à subir un examen médical et à s’enregistrer auprès de leur municipalité, sans quoi elles pouvaient être poursuivies par la police des moeurs et mises en prison, sans autre forme de procès.

Lois européennes

Des féministes de tous les horizons s’insurgèrent immédiatement contre l’adoption de lois réglementaristes en Europe, en empruntant le vocabulaire de la lutte contre l’esclavage pour caractériser leur combat abolitionniste. Elles soulignaient d’abord l’inégalité flagrante qui consistait à poursuivre les prostituées et non ceux qui faisaient commerce du corps de ces femmes, au nom de l’égalité entre les sexes, mais aussi au nom d’une morale qu’elles seules, comme femmes, pouvaient défendre ; qu’elles aient été des femmes puritaines pour la prohibition de la prostitution ou des militantes socialistes qui voyaient ces femmes vulnérables comme des victimes de l’exploitation économique, leur mobilisation levait le voile du silence et de la réprobation morale à l’endroit des prostituées. Désormais victimes d’un système prostitutionnel, ces femmes méritaient que d’autres femmes se mobilisent en leur faveur.

Cette convergence de groupes aux objectifs souvent diamétralement opposés sur la question de la prostitution signale le début d’un long combat féministe, d’une mobilisation multiforme qui aboutira à des réformes importantes, incluant des mesures pour combattre la traite sexuelle, autrefois appelée traite des Blanches. La plupart des grandes organisations féministes nationales, comme les Conseils nationaux de femmes dans de nombreux pays, et transnationales, comme le Conseil international des femmes, se constituent dans la foulée de ce rassemblement inédit de femmes contre le système prostitutionnel. Même la toute jeune Société des Nations se dote en 1927 d’un comité pour l’unité de la morale et contre la traite, avec à sa tête une abolitionniste notoire, Ghénia Avril de Sainte-Croix.

Cet épisode de l’histoire des femmes permet d’entrevoir combien ce débat a été déterminant dans l’éveil des féminismes il y a un siècle, constituant ainsi nombre de ses composantes, qui se retrouvent aujourd’hui dans un débat semblable. Même si l’opposition actuelle entre travail du sexe, abolitionnisme et système prostitutionnel reste très ancrée dans les pratiques féministes des unes et des autres, ces divisions ne sont guère propices au débat et encore moins à une action commune. Dans ce contexte, il faut voir la résolution adoptée par la FFQ comme un gage d’ouverture aux groupes qui revendiquent ces différentes positions, dans une volonté d’inclusion qui signale la centralité et la vitalité de revendications féministes multiformes dans l’espace public.

14 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 7 novembre 2018 08 h 52

    il y aura toujours des realités que certaines personnes ne voudront point voir

    la prostution n'a-t-il pas toujours étée le dernier refuge , une realité que l'on ne nomme pas facilement, la position des feministes n'en est- il pas une preuve flagrante , de reconnaitre certaines réalitées

    • Christiane Gervais - Abonnée 8 novembre 2018 08 h 06

      La réalité qu'il est difficile d'accepter c'est que des êtres humains, majoritairement des femmes, doivent se vendre pour vivre ou sont vendues, louées, prêtées dans un état de survivance, sous le joug ou les caprices de qui les vend et les achète.

      La prostitution est une condition faite presque exclusivement aux femmes, presque exclusivement par les hommes.

      La réalité c'est qu'on devrait commencer à aborder la question de la prostitution, non sous l'angle du choix ou pas des femmes de se prostituer, mais du choix que font les hommes de s'accaparer le corps des femmes, proxénètes et clients.

      Il y a là un comportement inacceptable sur lequel il est plus que temps de se pencher et auquel ça presse de mettre fin.

  • Johanne St-Amour - Abonnée 7 novembre 2018 09 h 38

    Dans «La prostitution: une guerre contre les femmes»

    Rhéa Jean,post-doc en philosophie, intervieuwée par Francine Sporenda dans Ressources Prostitution: «Dans la prostitution, par contre, la définition même du « métier » en fait du harcèlement sexuel. Des femmes se sont battues pour affirmer que le sexe ne fait pas partie du job, et ce, que l’on soit engagée comme travailleuse domestique, secrétaire ou pour tout autre emploi. Dans la prostitution, pourtant, le sexe fait sans contredit partie du job. À l’inverse du travail domestique, l’envahissement de la vie privée est total, la personne prostituée devant s’impliquer sexuellement, en allant à l’encontre de la construction de sa propre vie sexuelle, pour se plier aux fantasmes des uns et des autres. Elle doit également simuler une convivialité et une intimité avec le client. Les impacts néfastes sur sa vie privée sont importants. De plus, ce que la prostitution signifie, c’est que les hommes peuvent encore dominer les femmes en ayant accès à leur sexualité par l’usage de leur force économique. Il est inacceptable qu’aujourd’hui encore, ce « droit » des hommes d’avoir accès au corps des femmes soit encore banalisé et accepté. Le fait que nos sociétés se préoccupent si peu de la sexualité des femmes et que, à l’inverse, elles acceptent les demandes sexuelles des hommes comme des impératifs, prouvent que nous vivons encore dans un monde sexiste et aliénant pour les femmes.»

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 7 novembre 2018 11 h 13

    Prostitution

    Merci Madame St-Amour, votre texte exactement ce que je pense et vous l'avez bien écrit. Dommage qu'il existe encore des gens qui refusent de voir l'ignominie de la chose. La banaliser ne la rend pas plus valable.

    • Robert Bernier - Abonné 7 novembre 2018 20 h 53

      Etes-vous bien certaine d'acoir compris l'objectif du texte?

    • Johanne St-Amour - Abonnée 8 novembre 2018 07 h 51

      M.Bernier, l'objectif du texte de Mme Cohen est de souligner l'ouverture de la FFQ «aux groupes qui revendiquent ces différentes positions, dans une volonté d’inclusion qui signale la centralité et la vitalité de revendications féministes multiformes dans l’espace public.»

      Les femmes qu'on prostitue ne sont pas criminalisées au Canada, sauf si elle sollicite près d'endroits où pourraient se retrouver des enfants. Et les féministes ont toujours défendu toutes les femmes. Mais ce qu'oublie Mme Cohen c'est que les objectifs de la FFQ sont beaucoup plus subtils que la partie d'histoire qu'elle relate: la FFQ met le focus sur les femmes qui se disent «travailleurses du sexe», et pour demander à la société de les reconnaître comme telles, de cesser de les voir comme des victimes (ce qu'elles sont de toute façon d'un système d'exploitation inacceptable). Elle rend la société responsable de la stigmatisation des femmes qui sont prostituées, alors qu'elles sont stigmatisées par les prostitueurs et les proxénètes. Elle insiste pour dire que ces femmes consentent à être prostituées, alors que le consentement n'est pas le désir, n'est pas la volonté et n'est pas la liberté.

      Alors que Mme Cohen décide de féliciter la FFQ pour son ouverture, son inclusion alors que les féministes ont toujours été inclusives, c'est de la poudre aux yeux pour faire accepter le «travail du sexe»: comme je le disais plus haut: une guerre contre les femmes.

      Oui à l'inclusion des femmes qu'on prostitue: non à l'exploitation que toutes les femmes qu'on prostitue subissent!

  • Gilles Roy - Abonné 7 novembre 2018 12 h 38

    Je cite

    «(...) ces divisions ne sont guère propices au débat et encore moins à une action commune.» Y a là litote ou euphémisme? Pas simple, le français...

    • Johanne St-Amour - Abonnée 8 novembre 2018 07 h 58

      Il est illusoire de penser que des décisions seront prises concernant la prostitution en faisant l'unanimité et en faisant une action commune: par son action le 28 octobre, la FFQ a clairement démontré qu'elle ne désire aucunement l'abolition de la prostitution, et qu'elle veut plutôt soutenir «l'industrie du sexe»: une décision déplorable considérant que 90% des femmes voudraient sortir de la prostitution. Et considérant que plusieurs féministes visent l'abolition de la prostitution.
      Mais Mme Cohen ici incite presque subtilement à se ranger derrière la FFQ!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 novembre 2018 15 h 35

      @ GR aucunement ...litote et euphémisme ...les deux sont synonymes. ! Par contre, si vous référez aux mots: débat et de action commune ...pour une réussite, il faut que les deux arrivent à un.... consensus commun,,, et ça c'est un pléonasme. Si vous aviez mis un point d'exclamation après euphémisme... ça aurait changé le sens de votre phrase.

  • Denis Paquette - Abonné 8 novembre 2018 03 h 06

    le monde est il fait d'hommes riches et de femmes pauvres

    faut-il y voir des hommes riches et des femmes pauvres , est-ce ainsi que le monde est fait, l'inégalité entre les hommes et les femmes est -il esentiellement une affaire de sexes, allons un petit effort d'analyse pour en comprendre les grands enjeux