Le Brésil de Bolsonaro sur la brèche

«Dans ce pays, on assassine, on kidnappe, on détruit l’opposition, mais on lui laisse une petite place dans un dispositif bien organisé qui exclut tout changement», dit l'auteur. 
Photo: Mauro Pimentel Agence France-Presse «Dans ce pays, on assassine, on kidnappe, on détruit l’opposition, mais on lui laisse une petite place dans un dispositif bien organisé qui exclut tout changement», dit l'auteur. 

La catastrophe attendue et prévisible est arrivée. Le Brésil, cet immense pays de 200 millions d’habitants est entré dans les ténèbres et, au mieux, cela prendra une décennie ou deux pour s’en sortir.

Il est certes très tôt pour prévoir ce qui va arriver, mais il y a deux hypothèses qui ressortent de l’élection de Jair Bolsonaro. Les « optimistes » , si on peut dire, pensent qu’une sorte de régime à la colombienne va émerger, autoritaire, militarisé, utilisant une répression ciblée contre des secteurs déterminés du mouvement populaire, avec le consentement, sinon l’appui d’un vaste secteur des couches moyennes et populaires. En Colombie, sous la gouverne d’Álvaro Uribe, l’État s’est renforcé et restabilisé en profitant des dérives militaristes des FARC. Aujourd’hui, la Colombie émerge comme une minipuissance régionale, avec une démocratie de façade, une opposition fragmentée et une solide alliance entre les diverses factions réactionnaires, sans compter l’appui indéfectible des États-Unis.

Dans ce pays, on assassine, on kidnappe, on détruit l’opposition, mais on lui laisse une petite place dans un dispositif bien organisé qui exclut tout changement. L’histoire est-elle terminée en Colombie ? Bien sûr que non, elle ne l’est jamais. Et d’autre part, le Brésil n’est pas la Colombie. Le mouvement populaire ne s’est pas militarisé. Il dispose encore d’un large appui électoral (45 % des voix), d’assises dans les institutions, dans les États (les provinces), les municipalités. Tout cela ne peut être détruit du jour au lendemain. Mais…

Le scénario pessimiste

Bolsonaro exprime l’espoir de secteurs réellement fascistes et militaristes, pas seulement autoritaires. Le président désigné l’a dit lui-même, il veut « exterminer » la gauche. Ce qui pourrait vouloir dire plusieurs choses, notamment l’« épuration » de la fonction publique, du secteur de l’éducation et du monde de la culture.

Mais il y a pire encore. Il faudra dans le cas brésilien casser de vastes mouvements populaires, dont en premier lieu le puissant Mouvement des paysans sans terre, le MST. Depuis trois décennies, ce mouvement s’est enraciné dans divers secteurs ruraux avec un réseau organisé d’établissements, de coopératives et d’institutions. Sans obtenir la réforme agraire qu’il réclamait de ses alliés du Parti des travailleurs (PT), le MST s’est établi dans certaines régions comme un mini-« État dans l’État », avec des centaines de milliers de membres. Bolsonaro l’a dit, il va les « nettoyer », avec l’appui du puissant secteur de l’agroalimentaire, des notables locaux et de secteurs populaires alimentés par les médias-poubelles et les églises évangéliques. Le MST aura beaucoup de peine à résister au choc, à moins que d’autres secteurs populaires se joignent à lui pour construire une sorte de front antifasciste. Pour le moment, c’est improbable. Le mouvement syndical, dont la CUT, de laquelle le PT est né, est à peu près paralysé, en bonne partie par l’attaque frontale que subissent les travailleurs depuis plusieurs années et les impacts d’une « globalisation ». En se « reprimarisant » autour de l’agroalimentaire et de l’extractivisme, le capitalisme brésilien a conclu qu’une classe ouvrière organisée dans l’industrie et les services publics était une « bête à abattre ».

Beaucoup d’inconnus restent dans l’équation. Les secteurs populaires urbains ne sont pas, du moins à court terme, en mesure de se mobiliser, en partie à cause de la présence du réseau dense des évangéliques. Le PT, depuis déjà plusieurs années, a perdu pied dans les favelas. Les couches « moyennes », dont une vaste petite bourgeoisie relativement confortable dans l’appareil d’État, l’éducation et les médias, sont neutralisées.

La grande bourgeoisie, plutôt hostile à Bolsonaro à l’origine, est prête à « jouer le jeu », surtout si le nouveau président entreprend le démantèlement du secteur social de l’État, ce qui voudra dire l’abaissement des impôts (déjà très bas). Un des défis de Bolsonaro sera de prouver aux classes dominantes qu’il peut réellement gouverner, ce qui veut dire consolider et aggraver les politiques néolibérales en fonction des intérêts du 1 %. D’autre part, il devra « gérer » sa politique répressive en évitant des « excès » (trop de massacres, trop de racisme et d’homophobie), tout en mettant en place un puissant dispositif de contrôle et d’intimidation. Cela est plus facile à dire qu’à faire.

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1 commentaire
  • Daniel Gagnon - Abonné 1 novembre 2018 16 h 35

    Les tortionnaires de la dictature militaire (1964-1985) courent encore

    Les Brésiliens sont en effet très inquiets à la suite de l’élection de l’ancien militaire Jair Bolsonaro, un nostalgique de la terrible dictature militaire (1964-1985).
    Beaucoup ne veulent pas revivre ces années terribles de torture et de fascisme. Ils sont apeurés et angoissés parce que, au Brésil, il n’y a pas eu de travail de mémoire après la dictature sanguinaire des militaires; les tortionnaires courent encore et pourraient reprendre du service.
    Le nouvel élu Bolsonaro veut démonter les agences de protection des terres, libéraliser les pesticides et veut sortir de l'accord de Paris. On craint en outre beaucoup pour l’Amazonie, Bolsonaro pourrait relancer à fond le saccage de ce poumon terrestre en accélérant sa déforestation tous azimuts. Beau programme, belle perspective d’horreur.