Pour cesser de tourner en rond

«Nos politiciens n’ont plus à porter le crucifix au cou pour gagner leurs élections», rappelle l'auteur. 
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Nos politiciens n’ont plus à porter le crucifix au cou pour gagner leurs élections», rappelle l'auteur. 

On doit en convenir, le Québec a beaucoup avancé sur la voie de la laïcité depuis la publication du Refus global. Nos politiciens n’ont plus à porter le crucifix au cou pour gagner leurs élections ; l’État a maintenant la main haute sur les systèmes d’éducation et de santé ; et à peu près tout le monde se réjouit que le clergé fasse maintenant preuve de retenue quant aux décisions de l’État. Cette révolution n’a pas été imposée de haut en bas, mais plutôt de bas en haut. Les mentalités ont changé, et l’État, tout comme le clergé, a dû s’y ajuster.

Alors qu’on croyait cette révolution à peu près accomplie au siècle dernier, voilà que beaucoup de Québécois (surtout de souche) se sentent indisposés par la remise en question de ces avancées par de nouveaux arrivants qui souhaitent non seulement maintenir leurs traditions religieuses, mais demandent aussi des accommodements en ce sens. Au moindre accommodement, les réactions se font vives. On a vu surgir le code de conduite d’Hérouxville, de même que la mise sur pied de la commission Bouchard-Taylor dans le but de calmer une foire d’empoigne concernant ces questions, mais il faut admettre aujourd’hui que le problème de la cohabitation entre la population sécularisée et sa frange religieuse (surtout non chrétienne) reste entier.

À bien y regarder, on se rend compte que l’État n’a jamais eu de plan directeur concernant la place que doivent occuper les religions dans notre société. L’État s’est contenté de réagir au cas par cas, au fur et à mesure que les problèmes surgissaient. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Si on s’aventurait à construire un édifice ou un pont en adoptant une telle démarche, il ne faudrait pas s’étonner qu’on puisse arriver à un point où il faille tout jeter par terre pour recommencer à zéro. Alors qu’on s’apprête encore à légiférer pour régler les derniers cas qui fâchent, il me semble qu’il serait plus que temps de cesser de marcher dans le brouillard en ce domaine en se donnant une véritable orientation : une charte de la laïcité spécifiant les principes directeurs sur lesquels doit s’appuyer l’État pour composer avec les aspects religieux qui se manifestent dans la société.

Un exercice politique

Un tel projet de charte ne doit pas être le projet d’un parti politique, mais un exercice démocratique mettant à contribution l’ensemble de la collectivité. Cet exercice consisterait à dégager le plus large consensus sur les principes qui devraient guider l’État sur tout ce qui concerne sa propre gouvernance en regard des dimensions religieuses qui se manifestent sous toutes les formes dans la société. Toute une série de réflexions devrait y être abordée. Qu’il s’agisse de la reconnaissance ou non par l’État des services civiques (baptême, mariage, funérailles, etc.) rendus par les institutions religieuses ; les avantages que doit ou non accorder l’État aux institutions religieuses (exemption de taxes foncières, subvention à l’enseignement de la théologie, etc.) ; l’arbitrage à faire concernant le patrimoine religieux entre l’expression publique de l’histoire et la neutralité de l’État dans le domaine religieux ; le statut des religions en tant qu’institutions ; la politique des jours fériés ; définir clairement ce qu’est le prosélytisme religieux, de même que les balises qui doivent être établies à son égard s’il y a lieu ; etc.

Bref, un exercice plutôt abstrait, mais qui aurait pour conséquence de simplifier la vie des gouvernements qui se succèdent, puisqu’il s’agirait par la suite de légiférer sur ces questions en se conformant aux principes établis démocratiquement dans cette charte, et non plus se faire l’arbitre entre des groupes d’intérêts opposés. Quoique le gouvernement pourrait aussi se voir forcé d’agir, via les tribunaux, pour corriger une situation qui dérogerait aux principes établis dans une telle charte.

Le moment choisi pour emprunter une telle avenue ne saurait être meilleur que le moment actuel, parce qu’il y a actuellement un large consensus sur la nécessité d’un État véritablement laïque, et non seulement qu’en apparence, alors que sur certains aspects plus concrets, tels que le port du hidjab dans les institutions publiques et le crucifix de l’Assemblée nationale, les opinions sont beaucoup plus partagées. Bref, profitons de ce contexte favorable pour faire le ménage dans nos principes, plutôt que de réagir à l’aveuglette chaque fois qu’il se présente un problème.

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15 commentaires
  • Jacques Lalonde - Inscrit 31 octobre 2018 04 h 34

    Dites-vous...

    J'ai cru à votre bonne foi jusqu'au moment de lire cette de volonté d'encadrer le prosélytisme, un impossibilité pratique qui exprime votre volonté de voir s'éteindre le phénomène religieux. Car le prosélytisme ne se fait pas par les signes mais par la parole et chercher à taire les croyants est proprement totalitaire. Par chance, nous avons des chartes.

    • Pierre Desautels - Abonné 31 octobre 2018 08 h 13


      Bien dit. L'auteur semble oublier qu'une charte de la laïcité devra respecter les chartes québécoise et canadienne, qui garantissent le droit à l'expression religieuse en privé, et en public.

    • André Chevalier - Abonné 31 octobre 2018 09 h 23

      Interdire le prosélytisme de la part des employés des services publics dans l'exercice de leurs fonctions, il me semble que ça va de soi!

    • Cyril Dionne - Abonné 31 octobre 2018 11 h 11

      Le phénomène religieux est en train d'éteindre la planète, « soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez » oblige. Comme le mentionnait Marcel Lapointe (Calculateur ou autruche?), les scientifiques du GIEC sont unanimes à dire que le CO2 issu des vivants est le principal gaz à effet de serre (GES). Les chartes ne vous protégeront pas des changements climatiques et du rechauffement planétaire. Le crucifix suspendu à l'Assemblée nationale non plus. Et je n'ai pas la patience de convaincre les convaincus qui ont un besoin inné de croire dans les amis imaginaires, extraterrestes et magiques.

    • Christian Roy - Abonné 31 octobre 2018 22 h 22

      Si je vous suis bien M. Dionne, la stérilisation des québécois.es en âge de procréer serait un pas dans la bonne direction. Le crucifix du Salon bleu aurait un tout nouveau sens: celui de mettre la croix sur le renouvellement de notre population. Fallait y penser :)

    • Cyril Dionne - Abonné 1 novembre 2018 06 h 30

      Cher monsieur Roy,

      Ce ne sont pas les religions qui sont contre l'avortement, le planning familial, les moyens de contraception et en plus, favorise les grandes familles même en terre où les gens ne peuvent même nourrir et subvenir aux besoins d'un enfant? En bref, elles sont contre les femmes. Les Québécois ont compris il y a longtemps lorsqu’ils ont mis la religion catholique et ses prêtres pédophiles à l’index. Alors pour les symboles des superstitions monothéistes, vous savez ce que vous pouvez en faire, et ceci inclut tous les signes ostentatoires dans la sphère étatique, hidjab oblige. Ils ne font que diviser les sociétés.

    • Christian Roy - Abonné 1 novembre 2018 11 h 13

      Cher M. Dionne, je voulais par ma boutade mettre en valeur votre inquiétude, ma foi fondée, devant la surpopulation. Certains scientifiques parlent de l'ère de l'Anthropocène. C'est pas très joyeux. Une réflexion à ce propos doit être faite ici même au Québec, notamment en lien avec notre style de vie énergivore. Est-il raisonnable d'avoir des enfants ? Autre question sensible...que l'on aime pas aborder de front.

      Je crois d'autre part que nous avons intérêt à bien connaïtre les signes et symboles qui orientent notre culture afin de pouvoir à la fois en vivre et s'en distancer; d'où l'importance, vous reconnaîtrez mon dada, d'acquérir à l'école et par une recherche personnelle, une solide culture religieuse.

      L'humour n'est-il pas en période trouble (et de division) une voie de salut ?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 31 octobre 2018 07 h 01

    Mais oui !?!

    « … il me semble qu’il serait plus que temps de cesser de marcher dans le brouillard en ce domaine en se donnant une véritable orientation : une charte de la laïcité spécifiant les principes directeurs » (Rino St-Amand, Retraité)

    Oui et mais !

    Oui, si cette dotation d’une telle charte éveille une sensibilité citoyenne respectueuse et responsable tout autant des droits que des personnes concernées ou à concerner !

    Mais, attention aux dérives susceptibles de susciter ou de maintenir des positions de société regrettables !

    Mais oui !?! - 31 oct 2018 -

  • Claude Bariteau - Abonné 31 octobre 2018 08 h 47

    J'applaudis

    Oui, j'applaudis parce que vous invitez à une réflexion globale avec pour cible l'affirmation dans la fonction publique d'un principe, celui de la laïcité, après avoir finement fait état du dossier et des enjeux qu'il soulève.

    Cette réflexion globale devrait aussi comprendre des éléments implicites qui sont, pour une province, des contraintes découlant de la Charte canadienne des droits et libertés insérés dans la constitution de 1982.

    Chose certaine, en bout de piste, avec votre proposition, nous aurions un état de la situation et des visées collectives plus détaillées que les propositions de la Commission Taylor-Bouchard.

  • Jean Lapointe - Abonné 31 octobre 2018 08 h 50

    Ce ne pourrait être que le projet d'un parti politique.

    «Un tel projet de charte ne doit pas être le projet d’un parti politique, mais un exercice démocratique mettant à contribution l’ensemble de la collectivité» (Rino St-Amand)

    Et alors qui s'en occuperait si ce n'est pas un parti politique? Est-ce que le fait qu'il y ait des partis politiques n'est pas justement le signe que nous voulons que notre société soit démocrratique? Et les partis eux-mêmes ne doivent-ils pas être démocratiques dans leur fonctionnement?

    Le problème c'est que la démocratie exige entre autres l'existence de partis politiques mais il y a des partis politiques qui une fois élus pour diriger la «province» ne se comportent pas de façon démocratique mais plutôt de façon autoritaire.

    Ce qui fait que le projet de charte que vous proposez ne peut être il me semble que le projet d'un parti politique mais d'un parti politique qui se comporte de façon démocratique et qui fonctionne lui-même de façon démocratique.

    En plus je ne vois pas comment un tel projet pourrait vraiment être mis en route au Québec étant donné que nous ne sommes qu' une simple province et que nous devons nous conformer à la constitution canadienne qui ne pourrait que nous mettre des batons dans les roues avec sa Charte des droits et libertés.

    Monsieur St-Amand n'a pas l'air de se rendre compte que le Québec n'est pas un pays libre et indépendant mais qu'il est plutôt pris dans le carcan fédéral de sorte qu'il ne peut pas faire ce qu'il veut sans risquer de se faire taper sur les doigts par la Cour suprême du Canada à l'autorité de laquelle il ne peut échapper. C'est cela la réalité.

  • Bernard Terreault - Abonné 31 octobre 2018 08 h 55

    J'aime

    L'auteur voit large au lieu de se confiner à des cas particuliers. Et je me mets à fabuler : est-ce qu'un jour l'Asie et l'Afrique vont remettre en question la semaine de sept jours avec le congé du dimanche sous prétexte qu'on trouve leur origine dans la Bible judéo-chrétienne? Pourquoi imposer à toute l'humanité la tradition d'une petite tribu du Moyen-Orient?