Les visées de l’abandon du traité sur les armes nucléaires

Même si le nom du président ne figure pas sur le bulletin de vote lors du scrutin de mi-mandat, ces élections prennent souvent la forme d’un référendum sur le travail de l’occupant du Bureau ovale.
Photo: Alex Edelman Agence France-Presse Même si le nom du président ne figure pas sur le bulletin de vote lors du scrutin de mi-mandat, ces élections prennent souvent la forme d’un référendum sur le travail de l’occupant du Bureau ovale.

Une nouvelle page a été écrite — encore une — dans la série Trump « j’accepte ma mission qui consiste à affaiblir l’ordre international ». En annonçant son intention d’abandonner le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) de 1987, Donald Trump alimente la rivalité entre grandes puissances qui semblait pourtant s’être estompée depuis la signature par Moscou et Washington du traité New START sur les forces nucléaires stratégiques en 2010. Pour le gouvernement Trump, deux puissances révisionnistes — la Chine et la Russie — menacent la sécurité nationale des États-Unis. Le président prône donc un réinvestissement massif pour moderniser l’arsenal nucléaire américain et l’abandon d’un accord que ne respecteraient plus les Russes depuis 2014 et qui ne contraint nullement les Chinois (car ils ne sont pas signataires du FNI). Pourtant, plusieurs pistes auraient pu être explorées avant d’opter pour la solution extrême d’un retrait unilatéral du traité. Le gouvernement Trump aurait pu développer des missiles autres que ceux exclus par le FNI, tout en tentant de négocier avec Moscou un accord pour soit inclure la Chine, soit lui faire contrepoids. Comme d’habitude, Donald Trump ne fait pas dans la nuance. Il a plutôt choisi de frapper un grand coup, et cela, curieusement en pleine saison électorale.

À moins de deux semaines des élections de mi-mandat, Trump veut en effet apparaître comme un président fort qui n’a pas peur d’affronter Moscou. Il souhaite ainsi galvaniser les troupes républicaines et dissiper les doutes quant aux allégations de collusion avec la Russie que scrute toujours le procureur spécial Robert Mueller. Même si le nom du président ne figure pas sur le bulletin de vote lors du scrutin de mi-mandat, ces élections prennent souvent la forme d’un référendum sur le travail de l’occupant du Bureau ovale. Un président faible à la solde de Vladimir Poutine oserait-il se retirer unilatéralement du traité FNI en réponse au présumé non-respect de ses dispositions par Moscou ? Voilà le pari que prend Donald Trump pour restaurer sa réputation ternie par son comportement docile lors de sa rencontre avec le président russe au sommet d’Helsinki, en juillet dernier. Ce changement de cap plaira sans doute à un électorat républicain qui se soucie peu des risques du déclenchement d’une nouvelle course aux armements entre la Russie et les États-Unis — en fait, seulement 32 % des républicains s’en inquiétaient en juillet dernier, selon le Council on Foreign Relations. Même si les enjeux de politique extérieure s’avèrent secondaires lors des élections de mi-mandat, cette décision fortement médiatisée pourrait aider le Parti républicain à limiter les dégâts en mobilisant ses électeurs acquis au président — sa cote de popularité, selon Gallup, dépasse 90 % chez les républicains.

L’influence de John Bolton

Au-delà du contexte électoral, le retrait annoncé du traité FNI semble surtout confirmer la grande influence qu’exerce John Bolton, conseiller pour la sécurité nationale, au sein de la Maison-Blanche. Depuis plusieurs décennies, Bolton ne cesse de critiquer les accords de désarmement qui, selon lui, affaiblissent indûment les États-Unis et leur sécurité — une position appuyée par son président. Déjà, en 2011, il en appelait au retrait du traité FNI, un traité qu’il jugeait « obsolète », dans un texte d’opinion publié par le Wall Street Journal. Or, son dédain pour le droit international et la coopération multilatérale dépasse le cadre des accords sur les armes nucléaires : il a notamment annoncé que les États-Unis cesseraient de financer le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, puis a brandi la menace de sanctions contre le personnel de la Cour pénale internationale si des poursuites pour crimes de guerre étaient intentées contre des Américains.

Le Congrès demeure quant à lui spectateur. Plutôt que de remplir le rôle de garde-fou institutionnel pour contenir les aléas de l’exercice du pouvoir présidentiel, les législateurs ont, à quelques exceptions près, laissé la Maison-Blanche mener la politique étrangère sans entraves. Le Congrès pourrait-il empêcher le président de se retirer du traité FNI ? Cela est peu probable. La Constitution américaine prévoit que les traités signés par le président doivent être ratifiés par une majorité des deux tiers du Sénat, mais elle ne prévoit pas de procédure de retrait pour ce type d’accords. En 2002, le Congrès avait acquiescé au retrait du traité sur les défenses antimissiles (ABM) de 1972 annoncé par George W. Bush. Seule une trentaine de représentants s’étaient insurgés en poursuivant le gouvernement pour ne pas avoir consulté la législature avant de prendre cette décision, mais une cour fédérale avait refusé d’entendre la cause puisqu’il s’agissait, selon elle, d’un débat politique et non juridique. Tout indique que le retrait du traité FNI se fera donc avec l’assentiment tacite du Congrès, d’autant plus que des élus républicains ont amendé le budget de la Défense de 2019 pour justement permettre au gouvernement Trump de suspendre l’application du traité s’il jugeait que la Russie en bafouait les règles. Seule l’élection de majorités démocrates dans les deux chambres du Congrès, le 6 novembre prochain, pourrait complètement transformer la dynamique. Or, les plus récents sondages indiquent que les républicains conserveront le contrôle du Sénat, et pourront donc bloquer les projets de loi émanant d’une éventuelle Chambre des représentants démocrate.

Si le retrait du traité FNI signifie un retour en force de la compétition nucléaire, le non-renouvellement du traité New START, qui arrivera à échéance en 2021, serait bien pire. Grâce à son fameux « art de la négociation », Donald Trump fera-t-il mieux que ses prédécesseurs pour réduire les arsenaux nucléaires et prévenir la prochaine course aux armements ? On est tenté de répondre, cette fois, mission : impossible !

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1 commentaire
  • Pierre Fortin - Abonné 28 octobre 2018 12 h 32

    Analyse incomplète

    Quel dommage que les auteurs David et Boucher n'incluent pas dans leur analyse des événements importants comme les nouveaux systèmes d'armement russes présentés par Vladimir Poutine lors de son discours du 1er mars dernier. Les généraux US ont d'ailleurs reconnu la supériorité de ces nouvelles armes contre lesquelles, ont-ils avoué, les armées US étaient impuissantes et ce, pour un long moment. Il serait étonnant que la volonté déclarée de sortir du traité FNI ne tienne aucun compte de cette nouvelle réalité alors que l'abandon en 2002 du traité sur les ACBM par George W. Bush est précisément ce qui a mené au développement de ces nouvelles armes russes.

    Les auteurs n'abordent pas davantage les efforts déployés par la Chine et la Russie dans le cadre de l'Organisation de Coopération de Shangaï pour réunir les pays d'Eurasie dans un nouvel ordre international respectueux de la Charte des Nations unies et du droit international. L'affaire va bon train et regroupe déjà l'Inde et le Pakistan qui y trouvent une nouvelle diplomatie internationale pour se soustraire au rôle de supplétifs que leur confère depuis trop longtemps la volonté de domination mondiale US.

    Je ne crois pas qu'on puisse faire abstraction de ces deux dimensions dans la réorganisation des affaires internationales qui remettent en question la domination US, pas plus qu'on peut ignorer que la dédolarisation de l'économie qui menace à moyen terme l'immense dette US que de nombreux pays refusent désormais de financer. La menace US de sortie du FNI ne serait-elle qu'une fuite en avant vers plus de confrontation ou une manœuvre maladroite pour ne pas perdre la face ?

    Force est de constater le refus des USA du moindre dialogue sur les nombreux objets de litige qui se multiplient et sur lesquels on ne pourra bientôt plus faire l'impasse. Mais on ne pourra pas glisser tout ça sous le tapis encore bien longtemps.