Soumission et parjure

«Défier les rites et règlements iniques exige du courage, mais quand même pas davantage que celui demandé à Rosa Park, par exemple», estime l'auteur. 
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Défier les rites et règlements iniques exige du courage, mais quand même pas davantage que celui demandé à Rosa Park, par exemple», estime l'auteur. 

C’est avec des airs entendus, sourires en coin, que les députés solidaires se sont présentés au Salon rouge, mercredi dernier, pour affirmer solennellement leur loyauté au peuple du Québec et à sa constitution. La bonne blague qu’ils venaient de faire, c’était de jurer vraie allégeance à la reine du Canada, juste avant, dans les chiottes, à l’abri des regards des journalistes et des amis, « […] pour vous épargner cet exercice archaïque et franchement désagréable », d’expliquer Manon Massé ensuite. C’est qu’à Québec solidaire, on fait les choses différemment. Les colonnes du temple en frémissent encore aujourd’hui !

Ce qu’il y a de moins drôle, c’est que la députation solidaire, comme celle de tous les autres partis à l’Assemblée nationale depuis 150 ans, reconduise ce parjure obligé de l’élu qui n’est autre chose qu’un rituel d’humiliation du peuple, devenu au fil du temps une formalité dont on s’acquitte selon notre humeur, de bonne ou de mauvaise grâce, ce qui ne change rien au fond de l’affaire.

Depuis 150 ans, depuis l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, on s’est assuré en haut lieu de faire de ce serment d’allégeance le passage obligé pour siéger, question d’en finir une fois pour toutes avec le patriotisme et les velléités républicaines, avec la démocratie régicide, et de rappeler en sourdine ce qui en coûte à ceux qui voudraient redonner dans cette aventure.

C’est ça, un symbole, à ça que ça sert, et la couronne en est un — je le rappelle pour ceux qui n’en ont que pour le crucifix à l’Assemblée nationale, où la couronne est pourtant partout présente, sur le siège du président, par exemple, sculptée dans l’acajou massif, et au faîte de l’hôtel présidentiel où elle trône, surmontant les armoiries anglaises, le lion, la licorne et la devise « Dieu et mon droit », comme quoi y’a pas que chez les solidaires qu’on croit aux animaux fabuleux !

Et ça marche ! « Le secrétaire général [de l’Assemblée nationale] a été clair : “Vous ne le faites pas, vous ne siégez pas” », rappela la porte-parole de QS. Ce qui ne l’est pas, clair, c’est comment on peut justifier une pareille soumission. Dans la bouche de Manon Massé, comme dans celle de bien d’autres avant elle, ce rituel est tantôt antidémocratique, tantôt une farce… s’il faut absolument s’y soumettre pour entrer dans la « maison du peuple », que penser de ce qui s’y déroule ensuite ? Et si le cynisme, dont on nous rebat les oreilles et qui serait la cause du désenchantement pour la politique, si le cynisme débutait tout simplement là, dans ce premier reniement de la parole donnée ? Et si la confusion et le désintérêt du « monde ordinaire », dont Guy Nantel fait ses choux gras, procédaient d’abord de ce comportement ? Élu par le peuple, il faut d’abord lui tourner le dos pour ensuite lui déclarer solennellement sa loyauté, à lui et à sa constitution (laquelle, au fait ?) : une chatte y perdrait ses petits !

Défier les rites et règlements iniques exige du courage, mais quand même pas davantage que celui demandé à Rosa Park, par exemple. Et pourtant, le geste est de même nature parce que la soumission est toujours abjecte, fondée sur des critères de races, de langues, de religions…

Je crois que le racisme est au fondement de ce système parlementaire, qu’il est, ici, proprement systémique. Pas besoin de commission d’enquête pour le révéler : arrêtons de jurer fidélité à la reine et voyons voir ce qui va se produire.

Je le dis pour que vraiment nous arrivions à ce qui commence, au lieu de sans cesse revenir pour revenir.

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24 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 octobre 2018 02 h 13

    Jurer et se rétracter

    Selon sa traduction officieuse, l’article 128 du British North America Act de 1867 se lit comme suit : « Préalablement à leur entrée en fonctions, (…) les conseillers législatifs et députés provinciaux (…) prêtent et souscrivent le serment d'allégeance qui figure à l'annexe V de la présente loi… »

    L’article 55 de la Canadian Constitution de 1982 oblige le gouvernement fédéral à traduire _dans les meilleurs délais_ toutes les dispositions du British North America Act de 1867 qui sont encore valides de nos jours.

    Or depuis 36 ans, le fédéral ne respecte pas cette exigence. Seule la version anglaise de la constitution de 1867 possède une valeur légale.

    Conséquemment, prêter serment à la reine en français (tant à Ottawa qu’à Québec) n’a aucune valeur puisque le texte constitutionnel de 1867 ne le permet pas.

    Pour tout peuple conquis, rien n’est plus révélateur de son assujettissement que d’être obligé de prêter allégeance à ses conquérants ou à leurs descendants.

    Et devoir le faire dans la langue du conquérant, c’est encore pire.

    C’est ça, le prix du fédéralisme.

    Toutefois, il est permis de se rétracter après avoir prêté ce serment…

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 octobre 2018 10 h 13

      Permettez-moi une petite mise en contexte.

      Adoptée par le parlement britannique en 1867, le British North America Act est une loi unilingue anglaise qui servait de constitution à une colonie.

      À cette époque, il était fréquent qu’on parle de la supériorité de la ‘race’ britannique.

      Puisque ce serment à la reine ne pouvait être prêté qu’en anglais, il servait à rappeler aux ‘Canayens’ leur assujettissement depuis la conquête et leur statut de peuple inférieur.

      Le gouvernement fédéral a choisi de ne pas respecter l’obligation constitutionnelle qu’il s’est lui-même imposée en rédigeant le projet constitutionnel de 1982.

      Le résultat, c’est qu’une bonne partie des lois votées par Ottawa et Québec sont entachées par un vice de forme puisqu’une partie des législateurs qui les ont adoptés n’étaient pas aptes à siéger au parlement.

      Bref, le fédéral aurait intérêt à faire promptement deux choses. Premièrement obliger tous ceux qui ont prêté allégeance à la reine en français aux Communes de répéter ce serment en anglais. Puis, à adopter la version française des articles de la constitution de 1867 qui sont encore valides. À partir de ce moment, on pourra prêter serment en français.

      Je serais très intéressé de savoir si le texte du serment peut être différent dans la version française que dans sa version anglaise. En somme, ne pourrait-on pas en profiter pour moderniser ce texte sans obtenir l’assentiment des provinces ? Tout comme la version anglaise de l’hymne Ô Canada ne dit pas la même chose que la version originale française.

  • Claude Bariteau - Abonné 24 octobre 2018 06 h 41

    Excellente analyse

    Oui. Vous révélez le fond des choses. Les parlementaires élus ne sont pas les représentants des électeurs et des électrices, mais des gens supportés par eux pour s'occuper des affaires que sa majesté a définies pour ses sujets en autant qu'ils lui déclarent leur allégeance sans laquelle ils ne peuvent pas avoir accès à la maison royale, prendre un siège, parler et voter.

    S'ils ne prêtent pas ce serment, ils sont hors de cette maison royale, là où ils peuvent s'exprimer en autant qu'ils ne font rien pour renverser l'ordre établi en 1867 par la création du Dominion of Canada. Cet ordre, réaffirmé en 1982, a incité sa majesté à reconnaître que le Canada, déjà autorisé à signer des ententes avec d'autres pays en 1931 comme tout État indépendant, à reconnaître qu'il peut aussi modifer la constitution qu'elle lui a confectionnée selon des directives venant de ses représentants et de parlementaires qui reconnaissaient son pouvoir.

    Dans ce cadre, les élus peuvent, comme vous l'écrivez, refuser de prêter ce serment de soumission et faire une déclaration solennelle affirmant qu'ils représentent uniquement les électeurs et les électrices. Ce sera un geste de grande portée, car, s'ils sont exclus de la maison, il sera clair que ceux et celles qui y demeurent défendent d'abord les intérêts de sa majesté même s'ils disent le contraire.

  • Michel Lebel - Abonné 24 octobre 2018 06 h 52

    La démocratie!


    L'auteur semble oublier une chose: la démocratie n'est possible que dans un État de droit. Foutez en l'air cet État et ses règles et vous avez l'anarchie. Je reconnais que toute règle est changeable, mais il faut y procéder selon le droit. À moins de faire la révolution.

    M.L.

    • Pierre Schneider - Abonné 25 octobre 2018 07 h 44

      Si l'indépendance n'esdt plus une révolution nationale,
      Si le parfjure fait loi et que nous nous y soumetttons béatement
      oubliez donc toute veilleité de souveraineté tranquille.

      Ça n'aura pas lieu, faute de combattats.

  • Marguerite Paradis - Inscrite 24 octobre 2018 06 h 54

    À LIRE : « DÉSOBÉIR » DE FRÉDÉRIC GROS

    La servilité a toujours un « fier » avenir même avec nos gros JE.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 octobre 2018 08 h 23

    Au Royaume-Uni

    Pendant longtemps les nationalistes de l'Irlande du Nord ont refusé de porter allégeance à la couronne britannique, s'excluant ainsi du... Palais de Westminster. Mais les choses ont changé. Aujourd'hui, les sept députés du Sinn Féin y siègent (https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_d%C3%A9put%C3%A9s_de_la_57e_l%C3%A9gislature_du_Royaume-Uni#Irlande_du_Nord). Peut-être considèrent-ils maintenant qu'ils auront plus d'influence en siégeant. Ils jouent un peu le rôle des députés du Bloc québécois.