Quand les citoyens se portent à la défense du patrimoine

Une des deux tours du mur d’enceinte du fort de la Montagne, que les Sulpiciens conserveront en 1854 malgré la construction du Grand Séminaire de Montréal.
Photo: Jean Gagnon Creative Commons Une des deux tours du mur d’enceinte du fort de la Montagne, que les Sulpiciens conserveront en 1854 malgré la construction du Grand Séminaire de Montréal.

L’intérêt pour le patrimoine émerge au Québec dans le dernier tiers du XIXe siècle, porté par une curiosité nouvelle pour l’histoire locale et la commémoration. Bien avant que les gouvernements adoptent des lois favorisant la protection, des individus ou des groupes s’associent afin de faire valoir leur point de vue.

À Montréal, dans les années 1860, un groupe de citoyens scandalisés par l’abattage d’arbres sur le flanc sud du mont Royal milite avec succès pour la création du parc du même nom. À Québec, dans les années 1870, le gouverneur général du Canada, Lord Dufferin, réussit à convaincre les autorités de stopper la destruction des fortifications de la ville. Des élans semblables ont aussi lieu ailleurs. À Chambly, Joseph-Octave Dion déploie tous les efforts pour lancer une campagne de restauration du fort Chambly, qui tombe en ruine.

Parallèlement, les sociétés savantes et d’histoire travaillent à connaître leur milieu. De cette meilleure connaissance découlent des actions plus directes. En Mauricie, la Société d’histoire régionale, fondée en 1926, organise dans les années 1930 des excursions. Quelque 1500 personnes se déplaceront aux forges du Saint-Maurice, et l’intérêt pour le lieu sera revivifié. Au Lac-Saint-Jean, le Musée Louis-Hémon ouvre en 1938 grâce aux membres de la Société des amis de Maria Chapdelaine, qui désirent préserver la maison de l’écrivain de ce roman publié en 1914.

En somme, la première période de la participation citoyenne, qui s’étend jusque dans les années 1960, est animée par des amateurs éclairés, membres des élites locales, qu’on appelle parfois « antiquaires ». Intéressés par l’histoire, ils portent attention à ses traces. Frappés par le processus d’urbanisation et de modernisation, ils réagissent aux transformations de la société traditionnelle.

Un nouveau mouvement se dessine à la fin des années 1960. Des citoyens portés par la quête de l’identité nationale trouvent dans le patrimoine un objet de fierté. D’autres, révoltés par les opérations de démolition-reconstruction, deviennent de fervents militants. Les amateurs d’histoire sont toujours de la partie, mais des personnes intéressées par l’architecture, la culture matérielle et la qualité des milieux de vie se joignent à eux.

Dans Bellechasse, le Comité de promotion du patrimoine de Beaumont, formé en 1977, joue un rôle actif. Il organise une fête estivale, publie un bulletin, conduit un inventaire patrimonial et milite auprès des autorités. Enfin, il s’investit dans la reconstruction du vieux presbytère, incendié en 1979, pour qu’il soit converti en bibliothèque.

De plus grands organismes voient également le jour. Le Conseil des monuments et sites du Québec (devenu Action patrimoine en 2011) ainsi qu’Héritage Montréal sont fondés en 1975. Ils sont rejoints par d’autres associations nationales, qui se regroupent pour connaître et défendre un patrimoine spécifique (industriel, moderne, vivant, etc.).

Des propriétaires passionnés

De tout temps, en marge des mouvements collectifs, des propriétaires soucieux de leur héritage ont été les gardiens du patrimoine.

Les communautés religieuses ont en cela donné l’exemple. En 1854, les Sulpiciens conservent deux tours du mur d’enceinte du fort de la Montagne malgré la construction du Grand Séminaire de Montréal. En 1862, les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Québec choisissent de préserver l’ancien moulin des Mères, bâti en 1695.

De même, quantité de citoyens ont fait des gestes aussi porteurs. Des passionnés ont décidé d’acheter une maison ancienne et de se lancer dans sa restauration. Il suffit de parcourir le Vieux Chemin de Cap-Santé pour en voir de magnifiques preuves. La création en 1982 de l’association Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec (APMAQ) s’inscrit dans ce mouvement. De la maison ancestrale du XVIIIe siècle au bungalow de la deuxième moitié du XXe, le travail des propriétaires laisse une marque incontournable dans le paysage patrimonial québécois.

Un engagement multiforme

Aujourd’hui, la participation citoyenne dans le domaine du patrimoine prend des formes extrêmement variées. Les associations sont appelées à jouer différents rôles. Celui de défenseur ou de sentinelle du patrimoine est le plus manifeste.

Ces regroupements sont aussi amenés à produire des connaissances, car il vaut toujours mieux maîtriser ce que l’on défend. Lorsque ces notions sont diffusées par la production de guides ou par des offres de formation, les associations jouent un rôle d’expert. Elles peuvent également, à la faveur de visites guidées et d’expositions, devenir des médiatrices. Dans certains cas, on leur confie même la mission de participer à la gestion d’un site.

Il est certain que la valorisation, la protection et la transmission du patrimoine seraient totalement différentes sans la participation citoyenne. Les individus, les sociétés savantes et les associations — locales ou nationales — donnent un véritable sens au projet patrimonial grâce à leurs efforts inlassables. Sans les citoyens qui l’inventent, l’animent et le font vivre, le patrimoine ne serait pas le même. En fait, existerait-il ? […]

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Continuité, automne 2018, no 158.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 23 octobre 2018 09 h 20

    Le cas de la citadelle de Québec

    Il est dommage que le souci de la préservation du patrimoine ne soit pas partagée par le fédéral lorsqu’il s’agit d’un patrimoine situé au Québec.

    Aux fins de la restauration des fortifications de Québec, les fonctionnaires d’Ottawa ont décidé d’acheter pour 16,5 millions$ de pierre bleue Pensylvania Bluestone américaine au lieu de pierre grise Grès vert de Sillery dont les carrières sont situées à Lévis.

    La citadelle de Québec sera donc dorénavant bicolore; une partie ancienne, gris légèrement verdâtre, et la partie restaurée, bleu foncé.

    Cette décision a été prise à l’encontre des recommandations de l’architecte responsable du projet et en violation de l’appel d’offres.

    Celui-ci stipulait clairement que la restauration devait être effectuée avec une pierre semblable à celle utilisée autrefois pour l’érection des fortifications. Or le Grès vert de Sillery est exactement la même pierre qui fut utilisée jusqu’ici.

    Si le Pensylvania Bluestone coute la moitié du prix du Grès vert de Sillery, les contribuables n’économiseront que trois pour cent de la facture, la différence étant empochée par les frais de transport de la pierre jusqu’au Québec et les profits de l’entreprise qui a obtenu le contrat en violation de l’appel d’offres.

    Non seulement cette rénovation québécoise ne représente que 1,2% du programme de Parc Canada, mais Ottawa a trouvé le moyen de faire en sorte que près de la moitié de la dépense fédérale à Québec soit représentée par l’achat de pierre américaine.

    Voilà un autre exemple du prix du fédéralisme; les Québécois paieront 18,9% d’un programme de trois-milliards$ de Parc Canada, mais n’en recevront que des bénéfices de l’ordre de 0,7%.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 23 octobre 2018 11 h 21

      @ JPM Merci de toute cette information...vous devriez être journaliste émérite avec 5 * à votre CV ...(que vous avez peut-être déjà...)d'ailleurs certains d'entre eux, au Devoir, présentent des lacunes dans leurs "papiers" ... parfois biaisés ou incomplèts. Mais aujourd'hui, ce texte repiqué (sic) semble tellement "râcler large" que c'en est presque frustrant . Pourquoi ne pas se limiter à un dossier ..."bien recherché" ...comme vous l'avez fait ci-haut pour la Citadelle de Québec. Précis et concis.
      Instruire les autres est un beau métier...quand il est bien pratiqué. Acheter une maison patrimoniale et la restaurer c'est bien...même très bien... mais conscientiser le citoyen lambda avec des exemples factuels c'est encore mieux.