L’action communautaire victime de l’austérité

Le salaire horaire moyen pour les postes à temps plein dans le communautaire est de 18,71$ alors qu’il est de 25,56$ pour l’ensemble du Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le salaire horaire moyen pour les postes à temps plein dans le communautaire est de 18,71$ alors qu’il est de 25,56$ pour l’ensemble du Québec.

Travailler au sein d’un organisme d’action communautaire autonome (ACA) s’avère la plupart du temps très stimulant. Faire avancer les droits dans la société, agir avec les populations plus démunies pour améliorer leur sort, bâtir un projet social qui ne laisse personne de côté s’avère un puissant antidote au défaitisme et au cynisme ambiant. Combien de fois ces mêmes personnes se sont fait dire par des gens malheureux au travail à quel point elles étaient chanceuses d’occuper un tel emploi !

Cette gratification est toutefois rarement accompagnée de conditions de travail équivalentes à celles des emplois similaires dans les secteurs public et privé, et surtout pas à la mesure des défis rencontrés. Lors de la tournée de la Commission populaire pour l’ACA en 2015-2016, plusieurs organismes ont témoigné du « fait qu’ils luttent contre la pauvreté, mais sont eux-mêmes dans l’impossibilité d’offrir des conditions de travail intéressantes à leurs propres travailleuses conformes à leur niveau de formation, leur expérience de travail et leurs compétences ».

À preuve, le salaire horaire moyen pour les postes à temps plein dans le communautaire est de 18,71 $ alors qu’il est de 25,56 $ pour l’ensemble du Québec. Dur constat pour des femmes, majoritaires dans le communautaire, qui, dans les deux tiers des cas, détiennent un diplôme collégial ou universitaire.

Une situation encore plus préoccupante est le nombre d’organismes communautaires qui offrent un taux horaire inférieur à 15 $ : 34 % pour les postes à temps plein et 59 % pour les postes à temps partiel. On comprend que la revendication d’un salaire minimum à 15 $ l’heure, réclamé dans plusieurs milieux, ne passe pas la rampe dans une partie du mouvement. Et ce n’est pas par pingrerie. Un grand nombre d’organismes doit composer avec un budget limité et des demandes accrues, dus en grande partie à une hausse des besoins exprimés dans les communautés alors que le financement gouvernemental stagne.

Plusieurs stratégies appliquées par les organismes communautaires pour améliorer les conditions de travail sont liées à des avantages non financiers. On pense, par exemple, à l’ajout de congés sociaux, de vacances, de temps de formation ou de reprise des heures supplémentaires. S’ajoutent d’autres dispositions dont bénéficie le secteur communautaire : responsabilité, autonomie, diversification des tâches, participation aux décisions, outils de circulation de l’information, sécurité sur le lieu de travail, formation, mesures pour favoriser la conciliation travail-études, etc.

Il s’agit d’avantages non négligeables qui favorisent une meilleure qualité de vie au travail, mais qui ne peuvent compenser les effets de la pauvreté vécue par les personnes concernées, dont la majorité sont des femmes. Cette pauvreté va d’ailleurs s’accentuer à la retraite, puisque les deux tiers des organismes ne contribuent à aucun régime de retraite collectif ni à aucun régime enregistré d’épargne-retraite (REER) collectif. C’est souvent la rançon d’un emploi qu’on aime.

À quand la fin de l’austérité

Parce que les besoins de soutien de la population augmentent parallèlement à l’effritement du filet social, les organismes d’ACA sont de plus en plus sollicités, sans avoir les moyens de faire pleinement leur travail.

Les équipes de travail dans les organismes d’ACA sont alors débordées, car s’ajoutent aux tâches reliées à la réalisation de leur mission celles de courir après le financement et de lutter contre l’austérité afin d’éviter que la situation ne dégénère davantage. Faute de financement adéquat, elles doivent en plus faire face à des diminutions d’heures de travail et des fermetures temporaires pour des raisons économiques, parfois même des fermetures définitives malgré les besoins de la population.

Dans un tel contexte, les travailleuses et les travailleurs quittent parfois leur emploi, à la recherche de conditions de travail plus intéressantes ailleurs, ce qui contribue à une perte d’expertise pour les organismes et à mettre plus de pression sur le personnel encore en poste.

Celles et ceux qui demeurent en place voient alors leurs conditions de travail se détériorer. Dans ce contexte, comment espérer avancer et évoluer vers des conditions de vie équitables et plus de justice sociale ? Faudra-t-il de nouveau envisager la grève et dépasser le stade de la fermeture des portes et l’interruption de services pendant deux à trois jours, comme ce fut le cas en 2015 et 2016 ?

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Nouveaux cahiers du socialisme, automne 2018, no 20.
5 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 16 octobre 2018 05 h 51

    Que de manipulations...

    Il serait grand temps que le "peuple" se réveille, et que les gouvernements se réveillent: la pauvreté est rendue une "business" comme les autres, et comme les "corporates bums" d'hier, elle existe pour en enrichir certains, maintenir près du seuil de survie les "petits travailleurs" du bas de l'échelle, et surtout ne pas casser le règne de la pauvreté... Les affaires étant les affaires, n'est-ce pas.

    Pour ce qui discours "les employés ont une formation universitaire"... Donc, plus de salaires devraient leurs être versés... Constitue des arguments simplistes, qui passent directement au côté de la cause principale... Mais pourquoi donc des bacheliers(ères) se ramassent-ils et elles là... Facile, les universités diplôment trop de personnes dans certains secteurs (et ils sont nombreux ces secteurs)... Obligations faites aux universités par le mode de subventions étudiants qui est calculé à temps plein (12 crédits/session)... Et comme les c.c. permettent jusqu'à 74 étudiants par groupe classe... et bien les amphithéâtres débordent (à 75 étudiants le prof, ou le chargé de cours, est crédité comme s'il donnait deux cours...

    Le système collégial, depuis la "dérèglementions d'autorisation de dispenser des programmes" avant d'être subventionné sans donne lui aussi à coeur joie...

    Le secteur de la FP de niveau secondaire a emboité le pas dans la multiplication des "programmes maisons"... (tout en coupant la formation à temps partielle dans les programmes réguliers).

    En fait, le système entier de l'éducation au Québec (et ce n'est pas une exclusive mondiale) sert uniquement à retarder l'entrée sur le marché du travail des jeunes et moins jeunes... Ce qui permet d'abaisser artificiellement le taux de chômage, et de "bien paraitre" aux rangs mondiaux pour ce qui est de la scolarité du pays (ou de la province)...

    Quant à la photo, pourquoi par une photo du bureau de la présidente de Centre-Aide... Cela représenterait plus la réalité de ces nouveaux "corporates b

    • Alain Pérusse - Abonné 16 octobre 2018 14 h 32

      À propos de la formation, le milieu dont vous avez à vous plaindre est celui constitué des associations patronales, lesquels ont fait main basse depuis très longtemps sur les sièges des conseils d'administration des différentes institutions scolaires. La "multiplication" des spécialisations est à mettre sur le dos de nos capitaines d'industries de PME qui ont trop de droit sur le système.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 16 octobre 2018 16 h 46

      Effectivement monsieur Pérusse, beaucoup d'organismes communautaires sont « pognées » avec des conseils d'administration copier-coller des Institutions financiaires et cie.
      Tiens, où est l'ex-PM Lucien Bouchard, il pourrait siéger pour un de ses organismes ;)

  • Marguerite Paradis - Abonnée 16 octobre 2018 06 h 31

    COOPÉRATIVE ?

    Est-ce que « la coopératisation » des organismes communautaires ne serait pas une partie de la solution?

    Il y a aussi la syndicalisation des travailleuses et travailleurs de ces organisme, malheureuseusement « la pyramide syndicale » est d'une autre époque, j'en conviens.

  • Claude Saint-Jarre - Inscrit 16 octobre 2018 09 h 23

    Raison

    Vous avez raison. Que votre appel soit entendu. L'austériité est dans la tête de dirigeants non désirés qui s'imposent par leur ignorance mais réussissent à nous " mener". Je nous souhaite une frugalité heureuse..