Derrière le soutien à la candidate rwandaise, une formidable convergence d’intérêts

Emmanuel Macron et Louise Mushikiwabo
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse Emmanuel Macron et Louise Mushikiwabo

Dans son ouvrage Principes élémentaires de propagande de guerre, la professeure Anne Morelli fait observer que « la guerre a généralement pour mobile la volonté de domination géopolitique, accompagnée de motivations économiques ». Mais, ajoute-elle, ces mobiles « sont inavouables à l’opinion publique ». Il en est de même en politique, où toute vérité n’est pas toujours bonne à dire quand vient le temps d’expliquer certaines décisions.

Un article de RFI (Radio France internationale) permet de mieux comprendre les raisons qui ont poussé la France à appuyer la candidature de la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Et ce, contre l’avis des personnalités françaises et des organisations de défense des droits de la personne. Il n’est pas seulement question de « valeurs démocratiques » et de « candidature portée par l’Afrique », comme se plaisent à le déclarer les responsables français, mais aussi d’inavouables enjeux économiques et géopolitiques.

En effet, derrière le soutien apporté à la candidate rwandaise, il y a une formidable convergence d’intérêts économiques et géopolitiques. Le journaliste Antoine Glaser, spécialiste de l’Afrique, rappelle que l’Hexagone s’est toujours servi de l’OIF comme un instrument pour défendre ses intérêts. « Sous François Hollande, la France n’ayant plus les moyens a passé la main au Canada, qui a imposé la candidature de Michaëlle Jean », dit-il.

Emmanuel Macron tente aujourd’hui de reprendre la main en soutenant la candidature du Rwanda, qui exerce une influence disproportionnée dans la région des Grands Lacs grâce au soutien que lui apportent les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël. « Pour le pragmatiste Emmanuel Macron, normaliser les relations avec le Rwanda permettra à la France de reprendre sa place dans la région économiquement stratégique des Grands Lacs où les Américains sont omniprésents depuis Bill Clinton », observe le journaliste Pascal Airault, coauteur d’un ouvrage sur la Françafrique.

Antoine Glaser abonde dans son sens, soulignant qu’avec cet appui à Mme Mushikiwabo, Emmanuel Macron « réconcilie la France avec le Rwanda d’une part et s’assure d’autre part que la direction de l’OIF revient à l’Afrique ». « C’est un coup de maître digne d’un champion d’échecs, car personne ne sait mieux que le président français que désormais la sauvegarde des intérêts de la France passe par les chefs d’État africains. Cela peut paraître très cynique, mais c’est ainsi », analyse-t-il.

Dans cet univers « francophonien » bousculé par la candidature de Louise Mushikiwabo, la France n’est pas le seul État occidental à privilégier ses intérêts géopolitiques et économiques au détriment de la langue française, mais aussi de la démocratie et des droits de la personne, dont l’OIF se targue pourtant d’être la défenseure. Selon les médias français, le premier ministre Justin Trudeau a troqué la candidature de Michaëlle Jean en échange d’appuis dans la campagne du Canada au Conseil de sécurité des Nations unies.

La position de Paris et d’Ottawa dans cette affaire est d’autant plus surprenante que l’actuel pouvoir rwandais, qui a la réputation d’être l’un des régimes les plus répressifs de la planète, est soupçonné d’avoir commandité les assassinats des ressortissants français et canadiens dans les mois qui ont suivi le génocide de 1994 au Rwanda. Des officiers proches de l’actuel homme fort du Rwanda, Paul Kagame, sont dans le collimateur de la justice française et espagnole.

Tout laisse donc penser que, entre les valeurs démocratiques prônées par l’OIF et les intérêts géopolitiques et économiques, le Canada et la France, toujours prompts à faire la leçon aux Mugabe et Kim Jong-un de ce monde, ont opté pour la tyrannie rwandaise incarnée par Louise Mushikiwabo. Celle-là même qui n’a pas hésité à justifier l’assassinat à l’étranger des Rwandais opposés au régime qu’elle sert aujourd’hui.

Quant à Michaëlle Jean, elle a refusé jusqu’à la fin de s’avouer vaincue. Devant les 84 chefs d’État et de gouvernement de l’OIF réunis à Erevan, elle a eu le temps de lâcher sa petite bombe : « Une organisation qui ruse avec ses valeurs et ses principes est déjà une organisation moribonde. » À bon entendeur…

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