D’un Québec cassé en deux à un Québec en morceaux

L'exode et le vieillissement de la population se poursuivent depuis 30 ans en région, constate l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L'exode et le vieillissement de la population se poursuivent depuis 30 ans en région, constate l'auteur.

Dans sa chronique du 29 septembre dernier, Konrad Yakabuski rappelait l’impact qu’a eu en son temps le dossier de Relations intitulé « Un Québec cassé en deux » (novembre 1988). Par une étonnante coïncidence, le titre de son article, « Un Québec cassé en morceaux », voulant décrire la nouvelle réalité politique du Québec caractérisée par la fragmentation de l’électorat, fait écho à celui de notre dossier actuellement en kiosque, qui revient quant à lui sur l’état du développement régional, 30 ans après « Un Québec cassé en deux ». En effet, pour bien des régions, la situation ne s’est guère améliorée, au contraire. L’exode de la population en âge de travailler se poursuit, le vieillissement s’accélère et l’accès aux services est souvent défaillant. Si ce genre de constat avait suscité un vif débat à travers le Québec il y a 30 ans, il est alarmant de constater qu’il est aujourd’hui accueilli dans l’indifférence, comme si ce processus de morcellement était irréversible, inéluctable. Au scandale d’il y a 30 ans succède en effet un certain fatalisme.

Ce n’est pas faute d’avoir tenté par divers moyens de remédier à la dévitalisation, au contraire. Pensons aux états généraux du monde rural, en 1991, aux politiques nationales de la ruralité, ou à la mobilisation de Solidarité rurale afin de permettre de redresser la situation dans plusieurs communautés dévitalisées — qui formaient toujours, en 2016, près de 30 % de l’espace rural québécois (voir Majella Simard, « La ruralité vieillissante », Le Devoir, 8 juin 2018). Mais tous ces efforts ont été menés tandis que l’on poursuivait en même temps la mise en oeuvre d’un modèle économique générateur de profondes inégalités et aggravant la situation de bien des régions québécoises. Au cours des dernières décennies, les gouvernements successifs ont en effet joué le jeu du néolibéralisme et de la mondialisation, déstructurant l’action et les investissements publics, laissant le marché décider du développement local et régional. Au point où, en commission parlementaire en 2015, le p.-d.g. du Conseil du patronat, Yves-Thomas Dorval, en venait à recommander au gouvernement « d’encourager les citoyens à quitter les régions pauvres pour s’installer là où se trouvent les emplois », comme le rappelle Robert Laplante dans l’article « Les canaris dans la mine », qu’il signe dans notre dossier.

L’État s’est ainsi mué en « accompagnateur » du marché, exerçant de moins en moins sa capacité à structurer le développement autrement qu’en soutenant avant tout l’action d’entreprises privées — toujours plus financiarisées et indifférentes au territoire —, notamment celles du secteur extractif (foresterie, mines et métallurgie). Cela n’a fait qu’accentuer la dépendance des régions-ressources à l’exploitation des ressources naturelles, plaçant nombre de communautés à la merci des actionnaires… tout en les laissant s’arranger avec les contrecoups sociaux et environnementaux de ces activités. Quant aux services publics, qui jouent un rôle important dans l’économie régionale, ils ont subi des compressions et des transformations qui ont érodé leur capacité de soutenir les collectivités locales.

Conception du territoire

À un certain fondamentalisme de la main invisible du marché, qui conduit le développement régional dans l’impasse, se greffe par ailleurs une conception abstraite et utilitariste du territoire, conçu comme un simple réservoir de ressources à maîtriser et à exploiter. Il n’est pas vraiment envisagé comme un lieu de vie où se tisse une relation au monde et à l’environnement. Cette cassure avec le territoire et avec la valeur de la vie en elle-même dans toutes ses dimensions et interrelations n’est d’ailleurs pas étrangère à la crise écologique et sociale actuelle.

Or, la transition écologique, dont le récent rapport du GIEC rappelle l’urgence, nous offre une occasion de mettre enfin le cap sur un modèle de développement qui permette aux collectivités d’habiter le territoire dans ses dimensions matérielle, culturelle et symbolique — plutôt que de nous acculer à choisir entre l’exploiter aveuglément ou s’exiler. La transition est un grand chantier collectif qui s’impose à nous, pour lequel des efforts et des investissements publics importants devront être consentis, ne serait-ce que pour atteindre les cibles de réduction de gaz à effet de serre que nous nous sommes données dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat.

Il faut maintenant que l’État québécois sorte de son inertie et emboîte le pas aux nombreuses initiatives qui essaiment partout sur le territoire mais qui ne peuvent, à elles seules, malgré leur inventivité et leur dynamisme, infléchir le poids de l’économie dominante. Une action publique coordonnée et structurante est nécessaire pour réussir la transition vers une société écologique qui accorde une valeur intrinsèque — et non seulement marchande — à son magnifique territoire ainsi qu’à ses collectivités riches et diversifiées.

S’il décide de remédier à son navrant manque de vision en la matière, le nouveau gouvernement de la CAQ pourrait retourner consulter le rapport de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, déposé en 2014 par Normand Mousseau et Roger Lanoue. Vite tabletté par le gouvernement péquiste qui l’avait commandé, puis enterré par les libéraux, il offre toujours des pistes d’action fort pertinentes et susceptibles de favoriser l’autonomie et la résilience des collectivités locales sur l’ensemble du territoire.

3 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 11 octobre 2018 07 h 58

    Un texte poétique qui s'arrête là où des solutions sont évoquées

    Quelles sont donc les « pistes d’action fort pertinentes et susceptibles de favoriser l’autonomie et la résilience des collectivités locales » ?

    Autrement, quand l'auteur demande l'assistance de l'État pour maintenir des activités économiques, cela sous-entend qu'il souhaite que l'État dépense toujours plus dans ces régions qu'il n'y tire de revenus. Ce qui implique que l'État puisse au contraire tirer plus de revenus qu'il ne dépense dans les régions prospères. Donc davantage de croissance économique, ce qui est en contradiction avec les impératifs écologiques.

    La surpopulation est un élément très important des problèmes environnementaux. Tant qu'un mode de vie respectueux de la nature ne sera pas développé, il faut viser une réduction de la population mondiale, incluant les pays industrialisés puisque les émissions de polluants, dont les GES, y sont plus fortes par habitant.

    Fermer des municipalités et permettre à la nature de reprendre des territoires désertés par la population humaine fait partie de la solution aux problèmes environnementaux et non pas du problème.

  • Yves Côté - Abonné 11 octobre 2018 11 h 38

    Lorsqu'on fracture...

    Lorsqu'on laisse le Canada britannique fracturer notre société si dérangeante pour lui depuis des siècles, celle des Canadiens en premier, qui deviendra celle des Anciens Canadiens, des ex-Canayens ensuite, des Canadiens français et pour finir des Québécois, incluant à cela l'effort de propagande gigantesque auquel il se livre depuis la Grande Frousse de 1995 pour en finir avec ce qui reste de sa fierté et du risque politique qu'elle représente lorsqu'elle est solidaire, il ne faut s'attendre à rien d'autre qu'une telle fracturation comme résultat.

    Chacun pour soi et tous pour notre différence culturelle et historique, nous avons toujours aujourd'hui un choix à faire comme hier nous l'avons eu : soit celui de lutter, avec nos moyens mais de refuser de capituler, soit celui de nous laisser aller dans un engourdissement suicidaire.
    A chacun de nous d'arrêter de se lamenter et de s'appitoyer sur notre sort, ce que je ne dis pas l'auteur de ce texte faire ici, à chacun de nousde voir midi à sa porte et surtout, à chacun de nous de configurer avec détermination et solidarité sa propre vie à ses convictions.

    Vive le Québec libre !

  • Gilles Bonin - Abonné 12 octobre 2018 17 h 52

    En tous les as,

    tout ce qui semble bouger et grenouiller comme partis politiques au Québec, surtout les très fédéralistes et multiculturalistes PLQ et NPD se sentent tous attirés par le tourni et retourni d'une réorientation «nationaliste»... ça en devient presque ridicule et surtout trompeur...