Pour en finir avec le discours tragique autoréalisateur sur l’indépendance

La stratégie consistant à mettre de côté l’indépendance sous prétexte que cette dernière est trop impopulaire pour prendre le pouvoir mène encore davantage le Parti québécois à l’échec électoral, croit l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La stratégie consistant à mettre de côté l’indépendance sous prétexte que cette dernière est trop impopulaire pour prendre le pouvoir mène encore davantage le Parti québécois à l’échec électoral, croit l'auteur.

En ces lendemains d’élection que d’aucuns décriront comme une tragédie pour le mouvement indépendantiste, je vous soumettrais qu’il n’en est rien. Même si, comme beaucoup, je ne peux pas regarder l’effondrement du Parti québécois, ce parti qui a tant fait pour le Québec et pour l’indépendance, sans ressentir un lourd pincement au coeur ou une profonde tristesse, soyons francs : enfin, on ne pourra plus mettre les défaites du PQ sur le dos de l’indépendance.

Cette défaite crève-coeur, accompagnée de la progression remarquable de Québec solidaire, constitue en effet la preuve que la stratégie consistant à mettre de côté l’indépendance sous prétexte que cette dernière est trop impopulaire pour prendre le pouvoir mène encore davantage à l’échec électoral.

Le constat est pourtant d’une évidence éclatante : seul l’engagement clair et décomplexé à réaliser l’indépendance peut nous permettre de convaincre les électeurs. Ne pas prendre cet engagement, c’est leur montrer que nous n’avons pas assez confiance en notre option, que nous avons peur de faire peur.

Ne pas présenter l’indépendance aux électeurs, c’est leur faire croire que le problème au Québec, ce n’est pas notre statut de province, ce sont les libéraux. Or, le vrai problème en santé au Québec, ce n’est pas les libéraux, c’est Ottawa qui désinvestit notre argent de la santé en coupant constamment les transferts en santé ; le vrai problème en environnement, ce n’est pas les libéraux, c’est le fait que nous sommes dans un pétro-État ; le vrai problème en économie, ce n’est pas la gestion libérale, c’est que toute la marge de manoeuvre budgétaire du Québec est mal gérée à Ottawa ; enfin, même si on réussit à prouver que nous sommes meilleurs que les libéraux pour gérer une province, nous n’allons que rajouter une couche de peinture dorée sur la cage, en risquant fortement au passage de faire un tas de mécontents.

Surtout, ne pas présenter un engagement clair à faire l’indépendance, c’est s’empêcher de présenter un programme de pays, alors que la seule façon de convaincre, c’est de montrer aux électeurs que l’indépendance est une condition nécessaire au projet de société qu’ils désirent.

La réforme du mode de scrutin

C’est cette démonstration qui doit être la priorité de tous les partis indépendantistes à Québec, mais aussi à Ottawa. Cette pluralité des interlocuteurs, d’ailleurs, au lieu d’être perçue comme une division nuisible des forces, doit être transformée en atout de notre mouvement. Le Parti québécois et Québec solidaire, pour ne pas les nommer, peuvent aller convaincre des publics différents d’adhérer à un projet indépendantiste. Il suffirait d’avoir un mode de scrutin réformé en faveur d’une proportionnelle mixte compensatoire pour que ces appuis puissent s’additionner au lieu de se diviser.

Cette réforme du mode de scrutin québécois doit être la priorité absolue du mouvement indépendantiste à court terme, en respect de l’entente signée entre la CAQ, le PQ et QS pour déposer un projet de loi à cet effet dans la première année de la nouvelle législature. En effet, force est de constater que de nombreux maux qui plombent notre mouvement, comme le cynisme, la division du vote, les attaques partisanes et l’esprit de clocher, sont les mêmes qui plombent notre démocratie en général, et sont principalement alimentés par notre mode de scrutin actuel.

Grâce à la réforme du mode de scrutin, il serait possible d’envisager une coalition indépendantiste multipartite aux prochaines élections, comme celle qui a permis aux Catalans de faire élire une majorité de députés indépendantistes issus de plusieurs partis pour démarrer le processus d’indépendance de la Catalogne.

Car, soyons lucides : la pluralité des partis indépendantistes sur la scène québécoise est là pour rester. Québec solidaire ne se sabordera pas pour rejoindre le PQ, et de nombreux électeurs de ces deux partis ne voteraient pas pour l’autre, même dans le cadre d’une alliance électorale sous le présent mode de scrutin. Soyons également lucides en réalisant que l’alliance PQ-QS présentée par Lisée pour battre les libéraux n’avait aucune chance de passer, ce qui n’est par contre nullement garant de ce qu’il adviendrait d’une proposition de coalition multipartite pour faire de la prochaine élection une élection référendaire sur un projet d’indépendance conjoint.

La feuille de route commune négociée sous l’égide des OUI Québec constitue la base évidente d’une telle coalition, les partis s’étant désormais entendus sur une méthode commune d’accession à l’indépendance, peu importe l’imbroglio survenu dans le contexte de l’offre d’alliance PQ-QS.

Refondation du mouvement

Cette élection n’est donc pas une tragédie pour le mouvement indépendantiste, mais bien une occasion, à la condition qu’elle mène à une réflexion qui aille plus loin que de simples constats de surface, comme ce fut le cas en 2014. Manifestement, le mouvement indépendantiste est aux prises avec un conflit — qui ne date pas d’hier, mais qui se superpose aujourd’hui à un conflit générationnel — entre, pour faire simple, un esprit plus révolutionnaire chez QS, populaire chez les jeunes, et un esprit plus réformateur au PQ, populaire chez les moins jeunes. Ce qu’il nous faut reconnaître une fois pour toutes, c’est que ce conflit existera toujours, et, que, plutôt que d’essayer de le résorber, il faut nous en faire une arme pour accumuler les appuis d’électorats différents.

La marche à suivre pour l’avenir du mouvement indépendantiste est claire : d’abord, faire de la réforme du mode de scrutin la priorité absolue à court terme. Ensuite, à travers le projet de refondation du Bloc québécois et la course à la chefferie du Parti québécois, s’assurer que l’engagement clair sur l’indépendance et la promotion d’une convergence indépendantiste soit au centre de la stratégie de ces deux partis. Enfin, et c’est là le plus difficile, il faudra parvenir à faire en sorte que QS et le PQ mettent de côté leurs querelles et acceptent de s’entendre sur un projet de coalition indépendantiste multipartite pour la prochaine élection.

Cette marche à suivre est fort probablement la seule qui puisse permettre le déclenchement d’un processus d’indépendance dans un avenir prévisible, et ceci se veut un appel à tous les indépendantistes d’y travailler d’arrache-pied, dès maintenant.

14 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 4 octobre 2018 05 h 04

    Conséquences du scrutin de liste


    « La représentation proportionnelle est un système éminemment raisonnable et évidemment juste; seulement, partout où on l’a essayée, elle a produit des effets imprévus et tout à fait funestes, par la formation d’une poussière de partis, dont chacun est sans force pour gouverner, mais très puissant pour empêcher. C’est ainsi que la politique devient un jeu des politiques. »
    Émile Chartier, dit Alain, philosophe français (1868-1951) - Propos, 1er septembre 1934.

    • Gabriel Rompré - Abonné 4 octobre 2018 10 h 08

      Le texte que vous venez de citer date de 1934. Les systèmes proportionnels ont été raffinés et adaptés sous diverses formes depuis cette époque. Si dans certain pays comme Israel la proportionnelle a le type d'effet décrit, en Allemagne, en Nouvelle-Zélande et dans les pays Scandinaves, ce n'est pas le cas. Des partis aux programmes divergents forment simplement des coalitions pour représenter l'éventail le plus large possible de la population.

    • Marie-Claude Bertrand - Abonnée 4 octobre 2018 10 h 46

      Ce n'est pas ce qui est observé à l'échelle internationale actuellement où 85% des pays de l'OCDE ont un mode de scrutin de type proportionnel et l'ensemble des pays de l'Union européenne ( 28) où seul la France et l'Angleterre on de mode de type majoritaire.

  • Gilles Bonin - Abonné 4 octobre 2018 08 h 08

    Au fond

    la priorité est toujours ailleurs. Parlera-t-on plus de la nécessité de la souveraineté avec le parti auto-proclamé opposition officielle qu'est QS (souverainiste, mais après la proclamation des soviets), ou une refondation des Bloc et Parti québécois? Mais non... le poil à gratter ce sera la réforme électorale qui... ne devrait pas passer. On en parle depuis 40 ans et rien ne s'est passé. Pourquoi? Parce qu'on veut aller trop vite et passer d'un régime imparfait mais qui a quand même en gros donné une représentation, même en partie disproportionnée, à tous les partis qui recueillent un appui significatif des électeurs (si tu fait 7, 8, 10% tu ne remportse en effet pas grand chose, mais porte ton score vers les 20% et ça commence à payer). Au lieu de baver sur la proportionnelle (quelque soit la sauce d'accompagnement - intégrale, mixte, compensée, etc.) chers tenant d'une réforme, commencez donc par passer au régime uninominal à deux tours: ça devrait corriger encore un peu plus le système actuel, apprendre aux partis à se parler et faire des alliances, ne pas trop bouleverser les électeurs avec un système alambiqué, garder le principe un député, un comté et faire élire le député par 50% et + des voix. Mais c'est probablement trop simple et surtout ENCORE SI INÉGALITAIRE, etc...

    • Marie-Claude Bertrand - Abonnée 4 octobre 2018 10 h 53

      Le système majoritaire à 2 tours crée encore plus de distorsions que le nôtre. Ce n'est vraiment pas un exemple d'amélioration de nos institutions démocratiques. De plus, si vous suivez l'actualité politique en France, vous verrez qu'il y a des propositions pour changer leurs institutions démocratiques dont le mode de scrutin. Saviez- vous que dans l'Union européene des 28 pays seul l'Angleterre et la France ont des modes majoritaires.
      https://blogs.mediapart.fr/pascal-lemaire/blog/270818/adopter-un-mode-de-scrutin-shadokien-conduit-un-regime-shadockien

  • Pierre Laliberte - Abonné 4 octobre 2018 08 h 21

    Oui au volontarisme, mais...

    On reconnaît bien dans les propos de l'auteur le volontarisme ONiste (si on fait de l'indépendance la priorité, les gens viendront). Je doute personnellement qu'un engagement clair du PQ pour enclencher un processus de souveraineté dans un premier mandat aurait fait la différence dans cette élection qui a été en fin de compte un référendum sur la gouvernance libérale.

    L'auteur a pourtant raison de ne pas assimiler le recul du PQ à un recul de l'idée d'indépendance. Les cartes ont été rebrassées entre les différents tenants de l'option, le défi est de passer à la phase adulte du processus de convergence. Une réforme du mode de scrutin aidera grandement au processus, mais il y a encore loin de la coupe au lèvres dans ce dossier. Et il faudra plus.

    Une première étape sera le nécessaire examen de conscience de la part des partis souverainistes. Le PQ n'aura pas le luxe d'éviter le sien: la place de la souveraineté, sa raison d'être, dans son discours et sa stratégie à court et long-terme. Cela colorera assurément la prochaine course à la chefferie. QS aura aussi son propre examen à faire pour son refus d'adhérer à la main tendue du PQ (avec ses conséquences évidentes pour tous ceux et celles qui ont des yeux pour voir). Ce parti pourra-t-il véritablement s'assumer comme parti souverainiste et passer à la phase adulte de son développement? On se le souhaite, mais on peut encore en douter.

  • Pierre Desautels - Abonné 4 octobre 2018 09 h 06

    Très juste.


    Un parti indépendantiste qui n'a pas le courage de ses idées devrait laisser sa place à d'autres. Quand ses leaders envoient le message qu'ils ne croient plus eux-mêmes à leur option fondamentale, comment les électeurs peuvent-ils y croire? Les partis indépendantistes en Écosse et en Catalogne s'assument et leur engagement clair et décomplexé en faveur de l'indépendance est la voie à suivre.

    • Pierre Robineault - Abonné 4 octobre 2018 12 h 02

      Très juste? Votre commentaire l'est tout autant. Tout simplement d'accord avec vous.

  • Marie-Claude Bertrand - Abonnée 4 octobre 2018 10 h 16

    Bravo G. L. Brook pour cette analyse fine!

    Très belle analyse de la situation! La sagesse n'attend pas le nombre des années! Continuez...