Des défis pour le prochain ministre de la Santé

Selon l'auteur, il devrait y avoir une remise en question du statut de travailleur autonome des médecins, sans quoi nous nous dirigeons lentement mais sûrement vers la privatisation de la première ligne du réseau de la santé.
Photo: iStock Selon l'auteur, il devrait y avoir une remise en question du statut de travailleur autonome des médecins, sans quoi nous nous dirigeons lentement mais sûrement vers la privatisation de la première ligne du réseau de la santé.

Tout au long de ma carrière de 32 ans dans le réseau de la santé (dont 15 à titre de gestionnaire), j’aurai assisté à bon nombre de réformes et de réorganisations qui auront modifié les structures sans vraiment s’attaquer au problème de fond du réseau. Si l’on fait exception de la réforme du ministre Marc-Yvan Côté qui voulait placer le citoyen au coeur du système, toutes les autres réformes auront porté presque exclusivement sur les structures. Certes, la réforme Rochon a porté sur un changement de paradigme dans la dispensation des soins (virage ambulatoire), mais l’essentiel de cette autre réforme a été de fusionner et de fermer des établissements.

D’ailleurs, dans son rapport du 26 février 2001, la commission Clair notait que « les nombreux changements qui ont marqué l’organisation du système au cours des dernières années sont survenus principalement en réaction à des événements plutôt que dans le cadre d’une nouvelle vision véritablement adaptée à l’évolution de la situation ». Ainsi, la commission Clair proposait de faire de la prévention de la maladie et de la promotion de la santé un axe prioritaire d’intervention dans le réseau. La commission proposait également la création des groupes de médecine familiale avec comme objectif de réévaluer le rôle du médecin de famille au sein du réseau. Elle consacrait ainsi le médecin et les CLSC comme piliers de la prestation des soins de première ligne au Québec. Or, force est de constater que la commission Clair venait de mettre en compétition deux structures irréconciliables depuis la création du système de santé au Québec.

Dès la création du système de santé, la fédération des médecins omnipraticiens de l’époque s’opposait à l’idée que les médecins travaillent dans ces nouvelles structures (les CLSC). Les négociations avec le gouvernement se sont soldées par des gains appréciables pour le syndicat des médecins. Ainsi, ces derniers obtenaient du gouvernement le maintien des structures de cliniques privées comme elles existaient à ce moment. De plus, dans cette même négociation, les médecins obtenaient également que seule la rémunération à taux horaire serait autorisée dans les CLSC. Le gouvernement venait donc de consacrer un traitement d’exception pour les médecins de famille et de mettre en concurrence les cliniques privées et les CLSC. La fédération des médecins omnipraticiens savait trop bien que la rémunération à salaire découragerait ses membres à pratiquer en CLSC.

Les GMF, entreprises privées

Qu’en est-il aujourd’hui ? Selon le ministre Barrette, sa réforme se justifiait entre autres par le fait que les CLSC sont un échec. Certes, cette affirmation peut sembler juste, mais le ministre omet de dire que depuis la création des groupes de médecine de famille (GMF) et la réforme Couillard de 2003, un nombre important de ressources humaines, financières et matérielles des CLSC ont été transférées vers les entreprises privées que sont les GMF. De plus, ce transfert des ressources se fait en dépit d’une réalité accablante pour les GMF : ces structures n’ont jamais atteint les objectifs fixés depuis leur création, c’est-à-dire depuis 17 ans. Même dernièrement, ces derniers réclamaient encore plus de ressources alors que l’on constatait qu’ils ne prennent pas les patients avec problème de santé mentale ou de toxicomanie. Avant de réinvestir dans les GMF, nous devons absolument évaluer si la stratégie d’avoir un médecin de famille pour un patient a un réel impact sur l’amélioration de la santé de ce dernier et si les GMF sont des structures efficaces.

Pour le prochain ou la prochaine ministre de la Santé, il devrait y avoir une remise en question du statut de travailleur autonome des médecins (et surtout ceux dans les cliniques privées que sont les GMF) sans quoi nous nous dirigeons lentement, mais sûrement vers l’objectif non avoué des médecins du Parti libéral et de leurs alliés des deux fédérations, soit la privatisation de la première ligne du réseau de la santé.

De plus, un autre grand défi consistera à réformer la santé publique au Québec. Depuis la commission Clair, nous ne pouvons que constater l’échec de l’approche « expert » préconisée en santé publique au Québec. Qu’il suffise de nommer l’échec dans les approches des saines habitudes de vie, dans la lutte aux infections transmissibles sexuellement et par le sang, dans la lutte aux maladies chroniques, dans le programme École en santé et dans la lutte aux inégalités sociales. La santé publique doit dépasser le stade de gérant d’estrade, qui consiste à « monitorer » l’état de santé des Québécois et à imposer des solutions d’expert sans collaboration avec la première ligne.

Finalement, un autre défi consistera à redonner aux régions et aux communautés les leviers nécessaires à leur développement social puisque les principaux déterminants de la santé sont d’abord et avant tout de facture sociale.

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