L’«Aquarius» sans pavillon, reflet d’un monde en perte d’humanisme?

L'«Aquarius» dans le port de Malte, en août dernier
Photo: Raphael Satter Associated Press L'«Aquarius» dans le port de Malte, en août dernier

Les organisations humanitaires internationales SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF) viennent de lancer un appel aux pays du monde entier pour obtenir un nouveau pavillon pour l’Aquarius, pavillon récemment retiré par le Panama sous la pression de l’Italie. Ce bateau qui est affrété par ces deux ONG permet de réaliser des missions de sauvetage d’individus et de familles cherchant à migrer en Europe. La Méditerranée est la région du monde où l’on enregistre le plus de décès lors des parcours migratoires d’hommes, de femmes et d’enfants qui quittent leur pays, la plupart du temps pour échapper aux abus et aux violences.

Depuis 2000, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont mortes durant leur traversée de la Méditerranée en tentant d’atteindre les côtes européennes. Malgré la réduction du nombre de migrants et de réfugiés arrivés en Europe par la mer en 2018 (environ 6000/mois) par rapport aux années précédentes, plus de 200 personnes y périssent encore noyées tous les mois. L’Aquarius a permis de sauver des milliers de personnes de la noyade depuis le début de ses opérations en janvier 2016.

Les chiffres récents ne corroborent pas l’idée d’« une ruée vers l’Europe », une idée relayée au Québec par les médias, et encore moins vers le Canada. La migration de l’Afrique subsaharienne se fait avant tout en direction d’un autre pays de la région, et dans une bien moindre mesure vers l’Europe ou l’Amérique du Nord. Comme le rappelle d’ailleurs François Hérant (Collège de France), « plus un pays est pauvre, moins ses habitants ont de chances de migrer au loin ». Et de rappeler que les données issues de la Banque mondiale, de l’OCDE et du FMI permettent de contredire l’idée que les mobilités humaines vont irrémédiablement des zones de haute densité démographique vers les zones les moins peuplées. Et ce n’est pas le jeune âge d’une population qui la pousse à migrer, mais plutôt son niveau de développement. Il faut donc rompre avec les idées reçues au sujet des mobilités internationales, à voir comme l’une des composantes de la mondialisation, et qui concernent donc tous les pays, même le Canada.

Dans la population canadienne, le pourcentage de migrants d’origine africaine, proche-orientale et moyen-orientale est très faible, et ce sont là des proportions qui n’augmenteront sans doute pas beaucoup d’ici 2050.

Combler un vide

Pour revenir à la Méditerranée, le lancement de l’Aquarius depuis début 2016 est venu combler un vide créé par la suppression ou l’insuffisance de missions de sauvetage en mer Méditerranée. Il est d’ailleurs faux de prétendre que la présence de l’Aquarius crée un appel de migrants en mer Méditerranée, comme on a aussi pu le lire dans les médias au Québec : le passage des migrants du continent africain et du Proche-Orient vers les côtes européennes par la Méditerranée a augmenté de façon plus marquée début des années 2010 et a diminué, pour diverses raisons géopolitiques, après 2015.

L’Aquarius est bien plus qu’« un révélateur des contradictions européennes ». L’action humanitaire est, dans son ensemble et globalement, l’expression du désengagement des États de leur responsabilité sociale et de la moindre importance donnée à la dignité humaine. Au Québec, des ONG sont obligées d’offrir des cliniques aux migrants sans assurance médicale, sans quoi ces personnes n’auraient pas accès aux soins.

Le statut de réfugié était, il n’y a pas si longtemps que cela, un statut appelant au respect de l’autre dont la dignité a été bafouée. Il n’en est plus aujourd’hui tout à fait de même. Les images souvent associées à cette catégorie, le « migrant », est homogénéisante, stigmatisante et du pain bénit pour la pensée raciste qui tend à se normaliser dans les médias, le monde politique et la société en général.

La présence en Méditerranée de l’Aquarius est une question de respect des droits de la personne et de la dignité humaine. Une valeur bien présente dans la Charte des droits et des libertés au Québec et dans la Constitution canadienne. Alors, pour éviter les contradictions, pourquoi le Canada n’offrirait-il pas à MSF et à SOS Méditerranée d’affréter l’Aquarius sous pavillon canadien, afin de continuer ses opérations de sauvetage en mer ? Il ne s’agit pas ici d’un « délire humanitaire ». Il s’agit ni plus ni moins d’humanisme.

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2 commentaires
  • Renée Lavaillante - Abonnée 3 octobre 2018 08 h 29

    pavillon canadien

    Le Canada ne pourrait pas lui offrir le pavillon? On est loin, on reçoit pas ou peu de ces rescapés, on pourrait au moins faire ça?

  • Paul Marcoux - Abonné 3 octobre 2018 21 h 03

    Si les chiffres récents « ne corroborent pas l’idée d’"une ruée vers l’Europe", une idée relayée au Québec par les médias, et encore moins vers le Canada », c'est qu'il y a partout une quantité hallucinante de gens qui migrent ailleurs, un peu partout sur la planète! Des personnes déracinées de leur patelin d'origine, et certainement pas de gaîété de coeur... Imaginez-vous vous-mêmes obligés de faire de même!

    Je ne suis par contre pas convaincu que, contrairement à ce qui est dit dans l'article, la mondialisation n'a rien à voir avec tout ça. Ce n'est peut-être pas la seule cause de cette crise, mais c'est sûrement une composante importante.