Autochtones: l’inexorable insurgence

Marche pour les femmes autochtones assassinées ou disparues, le 4 octobre 2015
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marche pour les femmes autochtones assassinées ou disparues, le 4 octobre 2015

« De toute façon, c’était une prostituée. » « T’sais, les femmes autochtones, c’est pour la plupart des alcooliques et des droguées, ce n’est pas étonnant de les voir disparaître. » « Le viol, c’est dans la culture des Indiens. » Ces propos ne sont pas tirés d’obscurs forums de discussion ou puisés dans un article de journal. Ce sont ceux de magistrats comme le juge Ted Malone, celui-là même qui a réduit la peine des assassins de Pamela Jean George, une mère de deux enfants de Winnipeg qu’il considérait avant tout comme une prostituée, tuée pour avoir refusé des faveurs sexuelles à ses assaillants. Ces propos se glissent aussi dans les analyses de policiers qui, comme dans l’affaire Robert Pickton, n’estimaient pas que la fréquence alarmante de disparitions de femmes dans le centre-ville de Vancouver était une priorité. C’était avant que Pickton soit déclaré coupable, en 2007, du meurtre de 26 femmes autochtones.

Le colonialisme doit être compris comme un système institué pour exercer une oppression dans tous les domaines de l’existence humaine : physique, psychique, territorial, institutionnel, juridique et domestique. La violence sexuelle, sous toutes ses formes, s’infiltre quant à elle dans l’architecture coloniale pour devenir un moyen privilégié d’exécution de ce projet. C’est un assaut à l’identité de la femme en tant que telle et à l’identité de la femme en tant qu’autochtone. Les stéréotypes, préjugés, croyances et mythes qui découlent de ce macabre projet deviennent les règles, les lois, les procédures, les mécanismes et les automatismes par lesquels nous gérons nos États, nos institutions, notre quotidien et notre vie privée.

Les études, telles celles de Martha Montour, Ron Bourgault et Sarah Carter, montrent de plus en plus comment l’État, de connivence avec les institutions religieuses chrétiennes, a mené une vaste entreprise de désacralisation du corps et de l’esprit des femmes des peuples dits « primitifs ». Dès les débuts de la colonisation, on s’est entêté à mesurer le degré d’évolution d’une société, son niveau de civilité, en plaquant sur ses structures sociales l’idéal européen de la féminité.

Posture de soumission

Les travaux de Winona Stevenson soulignent à ce titre qu’au sein des sociétés européennes de l’époque coloniale, la posture des femmes dans la hiérarchie sociale est la soumission au père, aux frères, à l’époux. La femme européenne se conforme à un idéal de piété, de pureté, de domesticité et de désintéressement. Si elle cherche à participer aux affaires politiques, elle est punie ou humiliée. Toute organisation de la vie sociale s’écartant de cet idéal est frappée d’ignominie. On le dit « sauvage », « licencieux », « crasseux », voire « satanique ». Ainsi, l’indépendance économique, l’accès au contrôle des ressources et le droit d’exercer des pouvoirs politiques, de même que le contrôle de leur sexualité dont jouissaient, par exemple, les femmes issues des peuples innu, mi’kmaq ou haudenossaunee, remettaient dangereusement en question les asymétries de pouvoir entre les hommes et les femmes. Le colonialisme a dû battre en brèche cette soi-disant « incivilité ».

Suivant les travaux d’Andrea Smith, le corps des colonisés, particulièrement celui des femmes autochtones ou racialisées, est malpropre ou menaçant pour la morale, l’ordre établi. Ce corps dit inférieur est de facto posé comme « violable », sujet à toutes les perversités ; on ne les voit pas comme des crimes. On a confisqué aux femmes autochtones leur dignité humaine, installé l’impunité. Les preuves des crimes s’effacent, leurs auteurs disparaissent, tout comme les corps des victimes et les histoires qu’ils portent. Assassinées et disparues.

Aujourd’hui, lorsque les témoins et les victimes brisent le silence, comme l’ont fait courageusement nos soeurs à Val-d’Or, ils ne sont pas crus. Pire, on les dit responsables de leur malheur. Surtout lorsqu’on lève ainsi l’omerta sur le racisme systémique envers les Premiers Peuples, qui règne au sein des corps policiers et dans le système de justice. Lorsque les familles entreprennent des recherches pour retrouver une des leurs, elles ne sont pas soutenues par les institutions. On allègue la perte d’un dossier médico-légal, on prétexte qu’une enquête serait trop longue, trop coûteuse. Après tout, ce ne sont « que » des Autochtones. Lorsqu’on amorce des procédures judiciaires contre des policiers, on se retrouve devant ce constat : le système pénal échoue à rendre justice aux victimes. Faudrait-il y renoncer ?

Cette violence se pose comme séquelle et comme production de l’histoire coloniale. C’est le contrecoup d’un patriarcat eurocentriste, reconduit de génération en génération, qui sert à asseoir la souveraineté de l’État sur des territoires volés… violés.

Pourtant, la résistance des femmes autochtones n’a jamais cessé. Elles portent le fardeau de ces atrocités, mais leur révolte continue. Désormais, nous devons comprendre les origines de cette violence, et admettre courageusement qu’elle nous habite toutes et tous. Seulement ainsi pourrons-nous créer des espaces sécuritaires et rétablir la parole, la vérité et la solidarité, comme instances de libération et de justice.


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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Liberté, automne 2018, no 321.

1 commentaire
  • Jacqueline Rioux - Abonnée 2 octobre 2018 11 h 54

    Tant à dire et pourtant...

    En fin de matinée, aucun commentaire n'a encore été enregistré à la suite de cet article et pourtant, il y aurait tant à dire, trop peut-être. Comme blanche, avec peut-être du sang autochtone non connu, comme bien des Québécois, je ressens de la culpabilité pour avoir ignoré trop longtemps la dure réalité que les premiers peuples ont vécue depuis les débuts de la colonisation. Comme femme, je ne peux m'empêcher de ressentir dans ma chair la douleur des violences physiques et sexuelles que les femmes et les filles autochtones ont vécues.

    Les peuples autochtones ont survécu aux tentatives délibérées de tuer « l'indien » en eux. Quelle leçon de résilience ils nous servent!