Finissez votre assiette!

«La nourriture n’est pas un produit glamour dont la valeur est proportionnelle à l’esthétique, comme le dernier téléphone intelligent», affirme l'auteur.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «La nourriture n’est pas un produit glamour dont la valeur est proportionnelle à l’esthétique, comme le dernier téléphone intelligent», affirme l'auteur.

Quand nous étions enfants, nous avons tous eu des duels avec le fond de nos assiettes. Ils finissaient tous de la même façon. Tôt ou tard, il fallait bien finir notre portion jusqu’au dernier morceau. Qu’en est-il de ce traitement lorsqu’il est question de notre système de production alimentaire global ? Avons-nous la même rigueur lorsqu’il est temps de contrôler cette bête hautement inefficace par notre pouvoir de consommateur ?

Une étude sur les pertes alimentaires de la Food and Agriculture Association (FAO) des Nations unies en 2011 a déterminé qu’environ le tiers de toute la nourriture produite est gaspillée. Dans les pays industrialisés, comme le Canada, 40 % de cette perte se fait au niveau résidentiel et à la vente, mais les pertes ont lieu à tous les échelons de la chaîne alimentaire.

Chez le producteur, une quantité considérable de produits sont déclassés à cause de leur taille, de leur forme non conforme ou de marques. Ces aliments sont tous comestibles, mais, en raison de notre culture priorisant l’esthétique des fruits et légumes plutôt que leur valeur nutritive, ce serait une perte de temps, de ressources et d’argent de les récolter. On les laisse donc pourrir au champ. Ensuite, le transport est une cause de blessure de surface qui rend le produit invendable (et non immangeable). Sur les étalages ouverts des épiceries, les produits frais sont installés en piles imposantes donnant l’impression d’une ressource sans fin. Le consommateur parcourant les allées prend bien soin de choisir la plus belle tomate. Celle qui se rapproche le plus de ce à quoi une tomate devrait ressembler ; lisse, bombée et surtout, sans bosse ni cicatrice. À la fin de la journée, un employé de l’épicerie fera l’exercice contraire, il choisira les moins belles et plus abîmées pour les envoyer aux poubelles. Cette pratique est répétée pour le pain, la viande et tout autre produit possédant une date de péremption. En somme, des quantités immenses de nourriture comestible sont traitées comme des déchets toutes les semaines. Il semble qu’il est plus rentable d’importer avec excès et de jeter le surplus que d’avoir des quantités un peu moins ahurissantes de nourriture sur les étagères.

Voir d’un nouvel oeil

Certaines pratiques sont tranquillement mises en place pour combattre le gaspillage alimentaire. Par exemple, l’implantation d’une étagère de vieux fruits et légumes à moitié prix est un arrangement profitable pour tous. En France, une loi sans précédent passée en 2015 force les grands supermarchés à céder leurs surplus à des organismes d’aide alimentaire. Mais, au-delà de tout ça, il faut voir les produits alimentaires d’un nouvel oeil. La nourriture n’est pas un produit de consommation comme les autres, que l’on peut laisser voguer au gré de l’économie de marché. Selon les chiffres de la Food and Agriculture Association (FAO), 821 millions d’êtres humains (10,9 % de la population mondiale) étaient en situation d’insécurité alimentaire et de malnutrition en 2017, alors que nous produisions globalement environ 150 % de la nourriture dont nous avons besoin (L’état de l’insécurité alimentaire, Food and Agriculture Association, 2009).

L’industrie alimentaire et notre attitude envers elle sont toutes deux bourrées de non-sens. La nourriture n’est pas un produit glamour dont la valeur est proportionnelle à l’esthétique, comme le dernier téléphone intelligent. Ce n’est pas non plus un produit qui doit être considéré comme étant toujours dans un contexte de surabondance, peu importe le coût écologique et moral. C’est un droit et besoin vital pour tout être humain. Il est grand temps de la traiter ainsi.

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