Dans quel monde voulons-nous vivre?

Alors que les demandes en aide alimentaire ne suffisent plus, il serait bon de rappeler qu’une véritable politique de lutte contre la pauvreté n’est pas à chercher dans les spéciaux de circulaires ni dans «des conseils culinaires pour gens démunis».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alors que les demandes en aide alimentaire ne suffisent plus, il serait bon de rappeler qu’une véritable politique de lutte contre la pauvreté n’est pas à chercher dans les spéciaux de circulaires ni dans «des conseils culinaires pour gens démunis».

Cette campagne électorale nous aura fait réfléchir. Elle nous aura indignés. Loin de proposer des projets de société inclusifs, une société qui reconnaît la richesse de sa diversité, repensant ainsi les liens de solidarité, elle aura été celle des dérives populistes de droite instrumentalisant les questions d’immigration : des immigrantes et immigrants réduits à un nombre, à des tests et évaluations, à des quotas, à de simples « ressources humaines ». Dans les débats qui ont ponctué cette campagne, les immigrants ont été perçus soit comme une potentielle « menace » à l’identité, soit comme un « mal nécessaire » face au déclin démographique et au manque de main-d’oeuvre. Cette politique de division, alimentée par certains démagogues de radio et autres chroniqueurs bien-pensants aura encore tristement fait florès. Or, pour la sociologue Karen Akoka, nos sociétés ne sont pas confrontées à une crise migratoire, mais bien, au contraire, à une crise d’hospitalité. « Parler de “crise”, ou du “problème de l’immigration”, nous dit-elle, en dit plus long sur nous que sur la réalité » elle-même.

Cette campagne électorale nous aura fait réfléchir. Elle nous aura indignés. Bien que très tardivement, les questions de classes sociales et d’inégalités sociales auront su se tailler une place dans la joute électorale. De leur tour d’ivoire, en toute complaisance avec leurs salaires dans les six chiffres, certains auront réitéré qu’il était possible de nourrir une famille avec un modeste 75 $ par semaine. Pour comble d’insulte, méprisant les plus démunis de notre société, et faisant passer des gens pour des « imbéciles », ils auront même été jusqu’à proposer des conseils culinaires des plus insultants : « Tu le fais cuire le premier soir, tu fais un rôti de porc. Ensuite, tu fais du macaroni avec du porc dedans. Ensuite, tu fais un genre de pâté chinois avec. Et après, tu fais des sandwichs pour les enfants. » Sur fond de crise des inégalités sociales, nous vivons, pour emprunter les mots des sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, « une phase d’intensification multiforme de la violence sociale, un véritable pilonnage des classes populaires ». Les soupes populaires débordent. Les demandes en aide alimentaire ne suffisent plus. Il serait bon de rappeler qu’une véritable politique de lutte contre la pauvreté n’est pas à chercher dans les spéciaux de circulaires ni dans « des conseils culinaires pour gens démunis ».

Crise écologique

Cette campagne électorale nous aura fait réfléchir. Elle nous aura encore indignés. Elle aura permis de relier à nouveau les dynamiques de classes sociales et les impasses de la croissance économique, soit de la crise écologique que notre monde traverse. Pendant que le temps est aux quatre coins du globe à la canicule, que les ouragans, les incendies de forêt et les tempêtes tropicales s’abattent à une fréquence inégalée et que la température terrestre atteint année après année de nouveaux records, on ne peut plus faire de cet enjeu un simple décor de scène. L’idéologie de la croissance économique a si bien percolé dans nos esprits qu’elle est devenue une véritable « cosmologie », au sens anthropologique du terme. Ce système de pensée est venu structurer nos représentations sociales tout autant que nos actions dans ce monde. L’extraction des ressources naturelles et notre empreinte écologique ne cessent de s’intensifier et de s’accélérer par un extractivisme dérégulé.

Notre dette envers les générations futures est devenue un véritable abysse vers lequel nous fonçons, endormis, et les yeux fermés. Les gouvernements successifs jusqu’à aujourd’hui ont continué d’affirmer qu’il faut choisir entre développement économique et écologie. Pour le sociologue Bruno Latour, cette vision dichotomique continue « d’organiser la politique », de coloniser l’horizon des possibles, nos rêves et nos imaginaires. Notre vision cartésienne a réduit notre regard, elle nous a déracinés. Il nous faut changer de lunettes sociologiques, penser les rencontres avec d’autres « cosmologies », relier et réenraciner les questions politiques, sociales et écologiques aux questions territoriales. Par des rencontres avec les Premiers Peuples, par la reconnaissance des savoirs ancestraux quant aux rapports entre nature et culture, par une marche en avant qui se veut collective, inclusive et hospitalière, par une réflexion critique des modes capitalistes qui engendrent à la fois une croissance incessante des inégalités sociales et un irréversible dérèglement climatique, par une écoute des scientifiques de tous horizons qui veillent à la recherche de la vérité et au bien commun, par d’autres modes de partage et d’autres manières d’habiter le monde, nous parviendrons ensemble à nous poser la question : dans quel monde voulons-nous vivre ?

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