Les enjeux occultés de la gestion environnementale

Alors que les villes s’agrandissent sans cesse, le Québec n’a pas, pour protéger la biodiversité, l’équivalent de sa politique sur les changements climatiques.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alors que les villes s’agrandissent sans cesse, le Québec n’a pas, pour protéger la biodiversité, l’équivalent de sa politique sur les changements climatiques.

Les enjeux les plus fondamentaux en matière de gestion environnementale au Québec comme le financement du ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) ont été véritablement occultés autant par les partis politiques que par les médias durant cette campagne électorale.

L’intérêt, voire les angoisses des jeunes devant l’évolution de l’environnement mondial et québécois traduisent une perception intuitive de la faiblesse des garde-fous environnementaux et celle, statutaire, du ministère censé encadrer le développement. Comment imaginer qu’aucun parti durant cette élection où tout le monde se dit vert n’ait qualifié de scandale permanent le budget famélique du MDDELCC et n’y ait vu le moindre lien avec la faiblesse, voire l’incohérence de certaines politiques gouvernementales en matière d’environnement ?

Le budget québécois 2018-2019 alloue en effet au MDDELCC seulement 175,5 millions de dollars pour cet exercice financier, soit 0,2 % du budget de l’État québécois. Un cinquième de 1 % !

Cette somme correspond par ailleurs à seulement 1,6 jour du budget annuel du ministère de la Santé et des Services sociaux, ce qui, à sa face même, traduit un déni de l’importance de politiques de prévention musclées en environnement. Pourtant, la science indique avec constance qu’une partie importante des problèmes de santé est liée à un milieu de vie insalubre et artificialisé.

Un budget fort limité

Le budget de l’Environnement s’est avéré en 2018-2019 le deuxième plus faible des 20 ministères québécois. L’Environnement devançait seulement le ministère des Relations internationales et de la Francophonie (111,6 millions de dollars). Énergie et Ressources naturelles ainsi que Forêts, Faune et Parcs obtenaient ensemble pour l’exploitation de nos ressources 572,6 millions de dollars.

Aucune plateforme de quelque parti politique ne devrait, à mon avis, être prise au sérieux sans une proposition visant à hausser à au moins 1 % en 10 ans le budget de ce ministère, compte tenu de l’ampleur de ses multiples missions de contrôle, de recherche et de conservation. Si tel était le cas présentement, le MDDELCC se retrouverait néanmoins au 11e rang sur 20 ministères. Pourtant, les électeurs placent présentement l’environnement au quatrième rang de leurs préoccupations…

La faiblesse budgétaire actuelle de l’Environnement peut aussi être mise en relation avec les objectifs de la nouvelle Loi sur la qualité de l’environnement adoptée au printemps 2017. Cette loi a réduit l’examen annuel préalable de 5000-6000 projets par les fonctionnaires à seulement 1200-1500 projets. On est visiblement en face d’un ministère obligé de réduire ses activités de contrôle préalable des projets de développement parce qu’il n’a pas assez d’argent pour assumer sa mission de prévention des dégâts.

Protection de la biodiversité

La deuxième plus grande faiblesse des politiques de protection de l’environnement du Québec réside sans contredit dans l’absence chronique d’une véritable politique de protection de la biodiversité au Québec, un enjeu passé sous silence durant cette élection même s’il est aussi important que celui des changements climatiques.

Le Québec a pourtant adhéré moralement aux deux grandes conventions internationales qui ciblent les deux plus importants problèmes environnementaux de la planète, soit les conventions signées à Rio en 1992 pour neutraliser les changements climatiques et enrayer le déclin de la biodiversité. Le Québec s’est ainsi doté d’une politique de réduction de 20 % de ses GES d’ici 2020 même s’il est déjà inévitable qu’il ratera cette cible en raison du peu de rigueur des moyens mis en place et de l’éparpillement du pouvoir de dépenser l’argent du Fonds vert, devenu un véritable bar ouvert. Mais au moins, l’adoption d’une politique sur les changements climatiques permet de mettre un peu de cohérence dans l’action gouvernementale et, à tout le moins, d’en réclamer au nom des objectifs officiels.

Mais rien de tel sur le front de la biodiversité alors que les mines à ciel ouvert se multiplient, que les motoneiges seront admises bientôt dans les parcs, que les villes dortoirs s’agrandissent, que les routes forestières et les autoroutes scindent des milieux naturels sans examen environnemental indépendant, que l’exploration d’hydrocarbures n’est pas exclue dans et sous les cours d’eau, et que l’encre de la récente loi sur les milieux humides n’est pas encore sèche que les compensations prévues sont réduites, voire annulées dans le cas des cannebergières projetées dans les dernières tourbières de la rive-sud du Saint-Laurent.

Information complète

D’autre part, comment peut-on imaginer que les partis politiques et les médias n’aient pas hissé au rang d’enjeu électoral le report répété de la mise en place du registre des projets susceptibles d’affecter notre environnement ? Il s’agit pourtant d’un enjeu majeur de transparence et du droit du public — et des médias ! — à une information environnementale complète et sans chichi administratif. Mais les pressions des milieux économiques, qui craignent énormément cette politique de transparence, seraient à l’origine des nouveaux délais parce que, tout comme dans le cas des milieux humides, plusieurs espèrent réduire par la porte d’en arrière la portée de cette loi par le biais de ses règles d’application.

Tous doivent être conscients que la plupart des propositions des partis politiques en matière d’environnement, souvent à la périphérie des grands enjeux, ont peu de chances d’avoir des résultats positifs quand ces différentes solutions seront éventuellement contredites ou annulées par les politiques en sens inverse d’autres ministères, quand le ministère responsable de l’environnement se retrouve minoritaire dans les grands comités interministériels responsables du développement économique, notamment en raison de son faible poids dans l’appareil gouvernemental, que reflète la minceur de son budget. Cette question en soulève une autre qui intéresse malheureusement fort peu les politiques et les médias, à savoir quelle devraient être la mission et la place d’un ministère de l’Environnement dans l’appareil d’État. Après un demi-siècle de gestion environnementale au Québec, il serait temps de soulever cette question, qui pourrait bien expliquer pourquoi bon nombre de Québécois ont l’impression que les enjeux environnementaux n’ont ni l’attention ni l’importance qu’ils devraient avoir de la part du gouvernement.

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