L’éducation des adultes, grande absente du débat électoral

Selon les auteurs, en escamotant le thème de l’éducation des adultes, le débat des chefs a manqué sa chance d’ancrer cette question dans une discussion politique sur les grands enjeux sociétaux.
Photo: iStock Selon les auteurs, en escamotant le thème de l’éducation des adultes, le débat des chefs a manqué sa chance d’ancrer cette question dans une discussion politique sur les grands enjeux sociétaux.

Le spécialiste en éducation Égide Royer l’a évoqué : on oublie de faire le lien entre le manque de main-d’oeuvre et les 20 % des filles et 30 % des garçons qui n’ont pas de diplôme du secondaire. Mais le premier débat des chefs a démontré que l’éducation des adultes demeure aujourd’hui « le parent pauvre de l’éducation » et suscite très peu d’intérêt, alors qu’elle est un secteur pivot de la société québécoise de demain. Au cours du débat, chacun des thèmes abordés sous les yeux d’un million de téléspectateurs était crucial : santé, éducation, économie, immigration et environnement. Pourtant, la formation générale des adultes (FGA), qui a un lien étroit avec chacun de ces enjeux, n’y a pas trouvé sa place.

Il faut dire que le mandat originel de la FGA a beaucoup évolué et qu’on entretient à son égard une perception qui ne reflète plus la réalité. Au départ, la FGA était destinée à des adultes en reprises d’études, autonomes, motivés et responsables. Désormais, les centres d’éducation des adultes (CEA) jouent également un rôle central en matière de raccrochage scolaire auprès des 16-24 ans, pour lesquels ils constituent le dernier recours éducatif. Ces écoles pour adultes peinent pourtant à répondre aux besoins de cette population de plus en plus jeune et en difficulté scolaire et sociale. Sachant cela, notre contribution au concert d’analyses postdébat prend donc la forme d’un petit jeu de l’esprit : la FGA à l’épreuve des faits.

Parce qu’elle accueille près de 33 % de l’ensemble des élèves qui font des études de niveau secondaire, la FGA est une joueuse incontournable dans la lutte contre le décrochage scolaire et participe pleinement à l’atteinte du 80 % de diplomation d’ici 2020, objectif que s’est fixé le ministère de l’Éducation. D’ailleurs, plus d’une personne sur six y obtient désormais son diplôme ou un certificat de qualification ! Son action est aussi étroitement liée à des considérations économiques. Outre le fait que le Québec compte plus de jeunes déscolarisés et sans diplôme que la moyenne canadienne, le manque à gagner pour l’économie québécoise dû à l’abandon scolaire priverait la collectivité de 12,7 milliards de dollars.

La FGA joue également un rôle important dans l’intégration des immigrants, mais aussi de leurs enfants. Les CEA accueillent de plus en plus de jeunes de 16-24 ans issus de l’immigration. Ils viennent soit directement des classes d’accueil, soit des classes de cheminement particulier, et peuvent accuser un grand retard scolaire. Sur le plan de la santé, notons que deux tiers des adultes ne possèdent pas les compétences en littératie nécessaires pour pouvoir prendre soin de leur santé et bénéficier d’une bonne qualité de vie — ce qui a des conséquences notables sur les finances de l’État. Ces compétences en littératie sont tout aussi capitales en ce qui a trait à l’environnement, puisqu’elles permettent d’analyser les informations pour comprendre le monde, et ainsi aiguiser sa conscience citoyenne, qui se traduit in fine en participation électorale…

En escamotant le thème de l’éducation des adultes, le débat des chefs a manqué sa chance d’ancrer cette question dans une discussion politique sur les grands enjeux sociétaux tels que la mondialisation, la révolution technologique et la professionnalisation de la main-d’oeuvre. On néglige aussi l’urgence de repenser le fonctionnement des centres d’éducation, qui accueillent de plus en plus de jeunes de moins de 20 ans, souvent en grande difficulté scolaire et sociale, alors qu’ils ont été initialement pensés pour des adultes désireux de reprendre leurs études. C’est pour souligner cette dissonance que nous publions ci-après la question que Kenny, un jeune adulte qui a vécu cette réalité, avait soumise à Radio-Canada pour le débat des chefs :

« J’entends beaucoup parler de CPE et de maternelle, mais moi, j’aimerais vous parler de mon expérience à l’éducation des adultes. Je m’appelle Kenny, j’ai 32 ans. J’ai passé presque toute ma vie d’enfant et d’adolescent en centre jeunesse. À l’école, j’étais ce qu’on appelle un élève en grande difficulté. Donc pour finir mes études secondaires, il a fallu m’inscrire dans un centre d’éducation des adultes. J’en ai même fait plusieurs. Ces centres d’éducation n’ont pas du tout fonctionné pour moi. On travaille seuls dans des cahiers, ça peut prendre des heures avant que le professeur réponde. Et puis, je manquais de soutien pour mes problèmes personnels et difficultés d’apprentissage persistants. Si j’ai réussi mes études secondaires, c’est parce qu’on m’a ensuite dirigé vers un organisme communautaire où j’ai enfin pu recevoir toute l’aide dont j’avais besoin. Ma question pour les candidats : qu’est-ce que vous comptez faire pour les jeunes adultes en difficulté comme moi, pour qui les centres d’éducation des adultes ne fonctionnent pas ? »

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