La pertinence des «communs»

Les projets de réappropriation d’espaces comme les terrains vacants relèvent de la logique des communs.
Photo: Jean-Michael Seminaro Les projets de réappropriation d’espaces comme les terrains vacants relèvent de la logique des communs.

Alors que l’on entend de plus en plus parler de l’importance d’un changement de paradigme pour protéger l’environnement et réduire les inégalités, mais que ce genre d’idée est quasi absente de la campagne électorale, nous souhaitons faire connaître ici l’approche des communs. Il s’agit d’une invitation à penser autrement.

Au Québec et ailleurs, nos ressources naturelles font l’objet d’accaparement privé, alors qu’elles devraient bénéficier à tous. Nos données numériques, le pétrole du XXIe siècle, sont également sujettes à des mécanismes d’appropriation commerciales qui excluent les communautés concernées de leur usage et de leur mise à profit. Ces mécanismes de dépossession contribuent à l’épuisement de richesses environnementales et sociales et à des utilisations qui vont à l’encontre de l’intérêt collectif. Le scandale Facebook-Cambridge Analytica en est un exemple.

Heureusement, d’autres modèles de gestion des ressources existent. On pense aux ruelles vertes mises en place par des comités de citoyens, à des friches urbaines et à des bâtiments désaffectés réclamés par un voisinage pour repenser collectivement leurs usages, ainsi qu’à des communautés virtuelles qui alimentent collectivement des bases de données cartographiques (OpenStreetMap) ou encyclopédiques (Wikipédia) gigantesques ouvertes à tous. On pense également aux logiciels libres, à propos desquels la Ville de Montréal vient de se doter d’une politique ambitieuse. Ces initiatives se reconnaissent de plus en plus dans un ancien vocable qui retrouve aujourd’hui toute sa pertinence, celui de « commun ».

Une réponse

Ni privés ni publics, les communs offrent une réponse à des problèmes de dépossession et d’exclusion. Ils remettent en question le paradigme de la propriété individuelle exclusive. Privilégiant l’usage des ressources sur leur détention, ils développent des processus collectifs (commoning) dont une communauté se dote pour gérer des ressources sur lesquelles elle revendique des droits. Les communs favorisent la création de richesse par la mise en commun de ressources intellectuelles, sociales, matérielles et environnementales.

Les communs existent sous une diversité de formes et d’arrangements institutionnels, comme l’ont démontré les travaux d’Elinor Ostrom, Prix Nobel d’économie, et d’autres chercheurs qui ont étudié l’action collective et la gestion des biens communs. Leurs recherches contredisent la croyance bien ancrée soutenant que la propriété collective des ressources mène à leur surexploitation. Cette « tragédie des communs » a largement nourri le discours néolibéral et justifié la privatisation de terres, de sources d’eau, de forêts et d’autres biens communs partout dans le monde. On sait maintenant que ces politiques ont contribué à l’augmentation des inégalités, sans pour autant assurer une gestion plus écologique de ces ressources.

Menés durant plusieurs décennies, les travaux d’Ostrom démontrent au contraire que l’action collective peut être un moyen efficace de gérer des ressources de manière équitable et pérenne, tout en renforçant les liens sociaux qui tissent des communautés résilientes et durables. Ils ont mis en lumière des pratiques d’autogestion coordonnées et régulées d’une grande efficacité.

Au Québec, la logique des communs est déjà présente dans de nombreux secteurs et de nombreuses régions, où elle permet de résoudre des défis bien concrets. Pensons à l’économie sociale par exemple. Les organisations de cette famille, bien ancrées dans l’économie réelle, naissent de la volonté entrepreneuriale de personnes qui se regroupent pour produire des biens et des services contribuant à un enrichissement collectif qui ne se compte pas seulement en dollars. Elles produisent de la richesse sociale et environnementale qui passe généralement sous le radar des décideurs puisqu’elle n’est pas entièrement comptabilisée dans le PIB. Les coopératives d’habitation, les centres de la petite enfance (CPE), les entreprises culturelles comme le cinéma Beaubien et la SAT sont tous des exemples d’entreprises d’économie sociale qui servent de levier à la création de richesses collectives.

Gestion environnementale

Plus largement, on peut aussi penser aux nombreuses initiatives fondées sur l’échange, la réciprocité et l’établissement progressif de règles d’usage, comme les projets de réappropriation d’espaces (ruelles, terrains vacants, places publiques, etc.) ou d’autres actifs publics et même privés (bâtiments, véhicules), ou encore les initiatives issues du vaste champ des communs numériques (logiciels, données).

Cela donne envie d’aller plus loin, par exemple en matière de gestion environnementale. À travers l’État québécois, nous sommes légalement propriétaires de 92 % du territoire, de 4500 rivières et d’un demi-million de lacs. C’est à des entreprises privées que l’on confie principalement la gestion des forêts et des gisements miniers qui s’y trouvent, avec les conséquences environnementales et sociales que l’on connaît. Au fil des décennies, 700 sites miniers contaminés ont été abandonnés. Les coûts associés à cet héritage toxique sont estimés à 1,2 milliard de dollars. Voilà un bel exemple de privatisation des profits et de socialisation des coûts. Nous pourrions faire mieux en matière de gestion écologique et équitable d’un bien commun ! L’approche des communs pourrait redonner aux peuples autochtones des possibilités de mieux jouir de leur territoire.

Ces exemples, sans être exhaustifs, laissent entrevoir un terreau fertile à la culture des communs au Québec. Nous pensons que cette approche a le potentiel de devenir un narratif rassembleur pour toutes celles et tous ceux qui pensent qu’il est grand temps de réfléchir à un nouveau mode de développement plus démocratique, plus équitable et plus écologique. Un modèle qui nous redonne confiance en notre avenir collectif.

* La lettre est cosignée par : 
Béatrice Alain, Chantier de l'économie sociale;

René Audet, UQAM;

Frédéric Bourrely, RADDAR;

Maxim Bragoli, La Pépinière;

Danielle Dansereau, Fiducie foncière du mont Pinacle;

Coralie Deny, Conseil régional de l'environnement de Montréal;

Damien Doute, Orgbook;

Patrick Duguay, Coopérative de développement régional Outaouais-Laurentides;

Jonathan Durand Folco, Université Saint-Paul;

Bertrand Fouss, SOLON;

Christine Gonthier;

Dardan Isufi, Eva coop;

Elise Labonté-Lemoyne, Thésez-vous;

Mare-Soleil L'Allier, UQAM;

Claudine Lalonde;

Jonathan Lapalme, Entremise;

Sylvain A. Lefebvre, UQAM;

Agathe Lehel, Ouishare Québec;

Laurent Lévesque, UTILE;

Solen Martin-Déry, Caligram;

Nancy Neamtan;

Roméo Saganash, député fédéral Abitibi/Baie-James/Nunavik/Eeyou;

Bastin Sibille, Co-voiturage libre;

Mikael St-Pierre, Lande;

Gabrielle Van Durme, SOLON;

Sophie Van Neste, INRS;

Vincent Van Schendel, Territoire innovants en économie sociale et solidaire

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 septembre 2018 04 h 34

    Un vote pour la CAQ signifie la négation des «communs»

    Je suis tout à fait d'accord avec vous madame Waridel, mais malheureusement le bien commun n'est pas ce qui est enseigné dans nos écoles de gestion, telles que Les Hautes Études commerciales de l'Université de Montréal (HEC) et le John Molson School of Business de l'université Concordia, où l'on enseigne encore la philosophie néolibérale de privatisations et de croissance éternelle.
    Il est important de souligner que monsieur Youri Chassin, nouveau candidat de la Coalition Avenir Québec et économiste à l’Institut économique de Montréal (IEDM), un think tank qui intervient régulièrement dans le débat public, est généralement contre l’intervention de l’État, favorable à de multiples privatisations, et milite pour une réduction des taxes. Monsieur Chassin est en faveur d'une privatisation d’Hydro-Québec et de la SAQ et il se vante de la supériorité du réseau privé de santé sur le système publique. Il nie l'existence du bien commun.
    Un vote pour la CAQ signifie la négation des «communs»

  • Marguerite Paradis - Abonnée 20 septembre 2018 06 h 11

    DES AGORAS ACCESSIBLES À TOUTES ET À TOUS

    Votre texte est hermétique madame Waridel, bref en contradiction avec votre préoccupation « inclusive ».

  • Laure Waridel - Abonnée 20 septembre 2018 09 h 36

    Précision de Laure Waridel

    Contrairement à ce qui est indiqué pour ce texte, je suis co-auteure et non pas auteure principale. Bien que ce soit moi qui l'aie envoyé au Devoir, il a été écrit à plusieurs mains. Emilien Gruet (TIESS), Béatrice Alain (Chantier de l'économie sociale), René Audet, Bertrand Fouss, Jonathan Durand Folco, Marie-Soleil L'Allier et Nancy Neamtan se sont particulièrement impliqués dans cet exercice de co-écriture ainsi que les autres personnes (et même plus) qui apparaissent comme co-signataires.

    En effet, nous sommes un petit groupe de chercheurs et d’acteurs d’une économie écologique et sociale qui depuis un an réfléchit au concept des communs afin de contribuer à un changement de paradigme au Québec. Nous avions prévu proposer ce texte après la campagne électorale, mais étant donné les tendances actuelles, on s'est dit qu'il serait peut-être plus utile de le publier maintenant.

    Merci au Devoir de l'avoir publié et toutes mes excuses à mes co-auteur(e)s!

    Nous en profitons pour vous inviter à aller plus loin: https://www.facebook.com/cultiverlescommuns/

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 20 septembre 2018 12 h 06

    «Votre texte est hermétique madame Waridel » (Marguerite Paradis)


    À mon humble avis, ce texte n'est hermétique (sic) que si l'on ne consent pas à fournir l'effort nécessaire pour le comprendre.

  • Cyril Dionne - Abonné 20 septembre 2018 13 h 28

    La véritable vertu écologique est tellement rare que rien faire est devenu vertueux

    Encore une fois, personne n’est contre la vertu. On applaudit le changement de paradigme pour protéger l’environnement et réduire les inégalités. Comment pourrait-on être en désaccord? Mais le diable est toujours dans les détails.

    Commençons par le changement de paradigme pour protéger l’environnement. Les deux méthodes, soit les processus collectifs (les communs) ou bien la privatisation de terres, de sources d’eau, de forêts etc. (le néolibéralisme), dans les faits, ne changeront pas beaucoup de virgules dans l’équation climatique au Québec. Les Québécois sont responsables de 0,25% des gaz à effet de serre dans le monde et ce pourcentage est à la baisse. Les Chinois eux produisent plus de 30% et il est prédit que ce pourcentage pourrait aller jusqu’à presque 40% d’ici 2030. L’air pollué de Shanghai, eh bien, vous le respirez quelques semaines ou mois plus tard au Québec. Trois pays des plus populeux de la planète sont responsables de presque des deux tiers des gaz à effet de serre.

    Réduire les inégalités alors que la biodiversité de la Terre est équipée pour supporter seulement 1 milliard d’individus est un vœu pieux. Ce ne sont pas les inégalités qu’on devrait réduire, mais bien la surpopulation. Voilà l’éléphant dans la pièce que personne n’ose mentionner. Oui, on pourrait tous devenir plus égaux, mais on serait extrêmement pauvre. En fait, ce serait un retour au Moyen-âge.

    La seule façon qui existe présentement de protéger l’environnement et réduire les inégalités serait de diminuer des deux tiers notre train de vie en Occident et de moitié dans les pays en voie de développement. En plus, on devrait adopter à l’échelle mondiale, une politique de dénatalité. Dans réduire, réutiliser et recycler, les seuls concepts qui sont sensés sont ceux de réduire et réutiliser. On utilise plus d’énergie à recycler des matières de base qu’en produire des neuves.

    Et les « communs » ressemblent étrangement à la dialectique communiste de Mao ou de Staline.

    • Françoise Breault - Abonnée 20 septembre 2018 15 h 47

      Votre commentaire équivaut à celui d'un éteignoir.