Vers des élections historiques?

L’éclatement des intentions de vote et le fait qu’il y ait presque autant de candidates que de candidats font partie des raisons pour lesquelles les élections provinciales de 2018 se distinguent des précédentes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’éclatement des intentions de vote et le fait qu’il y ait presque autant de candidates que de candidats font partie des raisons pour lesquelles les élections provinciales de 2018 se distinguent des précédentes.

Même si l’on n’est sûr de rien compte tenu de la volatilité électorale, les prochaines élections ont de fortes chances d’être historiques.

D’abord pour le changement d’axes ou de paradigmes. De 1966 à 2014, la souveraineté a été au coeur de tous les débats, tant auprès des défenseurs que des opposants de cette option. Il est vrai que, depuis le début du XXIe siècle, on pouvait déjà observer une baisse d’intérêt pour les questions constitutionnelles, mais cette fois, celles-ci sont nettement périphériques, comme l’a démontré le débat télévisé du 13 septembre. La victoire de Jean-François Lisée à la tête du PQ en 2016 y est évidemment pour beaucoup. Certes, en 1981, René Lévesque avait mis de côté cette option, mais elle restait malgré tout active. Pour les péquistes de l’époque, il s’agissait d’une pause après la cuisante défaite de 1980.

Deuxième changement : l’éclatement des intentions de vote. Tous les sondages sont à cet égard convergents : les quatre partis les plus en vue sur l’échiquier politique pourraient bien obtenir plus de 10 % des voix. Le bipartisme, déjà mal en point depuis 2007, l’est davantage cette fois. L’électorat a plus que jamais un choix varié, qui se déploie sur l’axe gauche-droite. La couverture médiatique montre d’ailleurs un certain équilibre. À la limite, si Québec solidaire (QS) obtient effectivement plus de 10 % du vote, cette gauche affirmée va enregistrer non seulement son meilleur score depuis 42 élections générales, mais pourra s’estimer en croissance continue depuis 2003 ! Ce changement est évidemment tributaire du premier puisque la montée de QS (à gauche) et de la CAQ (à droite) dérive d’une contraction continue de la question constitutionnelle.

Historiquement, cet éclatement n’est pas banal. En fait, il n’y a qu’un seul précédent au Québec, soit en 1970, année où les libéraux, péquistes, unionistes et créditistes avaient tous franchi le seuil du 10 % d’appuis. La victoire écrasante des libéraux en 1973 — 102 sièges sur 110, 55 % des voix —, combinée au résultat du Parti québécois — 6 sièges, 30 % des votes —, avait cependant tôt fait de rétablir la situation prévalant depuis 1867, soit le bipartisme typique des pays ayant adopté le système uninominal à un tour.

Quasi-parité

Troisième changement : en 2018, pour la première fois, on compte presque autant de candidates que de candidats. Chez les quatre principaux partis : 237 femmes et 263 hommes ! À la Coalition avenir Québec (CAQ) et à Québec solidaire, c’est plus que la moitié. Pour l’ensemble des candidatures, c’est 40 %, du jamais vu. Le plus souvent, les femmes représentaient moins de 30 % des candidatures. Quand on sait que l’équilibre des sexes à l’Assemblée nationale est largement tributaire de l’équilibre des sexes sur les bulletins de vote, les élections de 2018 peuvent aussi être exceptionnelles pour cette raison.

En quatrième lieu, si le gouvernement est minoritaire en 2018, peu importe le parti gagnant, ça sera seulement la quatrième fois, après 1878, 2007 et 2012. Cela va surtout montrer que ce qui était hors norme est en voie de devenir la règle, sinon une possibilité à laquelle il faudra s’accoutumer !

Le cinquième changement est plus hypothétique, mais spectaculaire d’une certaine manière. Si la CAQ forme un gouvernement majoritaire ou minoritaire, ça sera seulement la troisième fois qu’un jeune parti (avec seulement sept ans d’existence) bouscule le système politique. Le Parti québécois de René Lévesque avait réussi le pari en 1976, huit ans après sa création. Seule l’Union nationale de Duplessis, héritière notamment du vieux Parti conservateur, a fait plus rapidement en 1936 puisque sa fondation remontait à seulement quelque mois. François Legault se retrouverait alors sur une courte liste.

Reste que la volatilité électorale observée au cours des dernières campagnes électorales au Québec, au Canada et aux États-Unis incite à une grande prudence. Les sondages peuvent aussi se tromper. Malgré tout, pour au moins trois des cinq raisons mentionnées, les élections de 2018 semblent sortir des sentiers battus.

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12 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 19 septembre 2018 04 h 34

    Bonne analyse

    qui témoigne de la qualité des auteurs.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 septembre 2018 09 h 37

      Oui, c'est une analyse historique éclairante.

      Cela dit, je ne pense pas que les résultats de la CAQ et de QS marquent l'histoire du Québec. Par contre, l'élection de plus de cinquante candidates femmes le sera.

      Cela étant, cette élection marquera l'histoire non par le rejet de l'indépendance, mais de sa relance après l'élection par le PQ et QS et les indépendantistes de toutes origines près à mettre l'épaule à la roue. La suite le dira.

      De façon plus immédiate, trois thèmes ressortiront avenir : l'environnement, le mode de scrutin et la réactivation de la fonction publique du Québec.

      Si le premier est incontournable, il risque de devenir un faussé générationnel avec la CAQ et le PLQ.

      Le deuxième repose sur une entente entre le PQ, QS et la CAQ pour introduire un scrutin proportionnel mixte inspiré du rapport du DGE en 2008. Le PLQ s’y oppose et la CAQ a fait un pas de côté en disant vouloir introduire un peu de proportionnel.. L’élection de la CAQ ou du PLQ risque de bousiller cette réforme. Seule l’élection du PQ, minoritaire ou majoritaire, permettrait de la réaliser.

      Le troisième est un problème majeur jamais révélé. La révolution tranquille s’est réalisée grâce à des concepteurs de l’État du Québec. Aujourd’hui ils font défaut. Ce sont les partis qui pensent, entre autres, la façon de gérer la santé et celle du transport. S’agissant du transports, pour le Grand Montréal, la CDPQ s’est invitée et les partis ont tous proposés, en plus des villes, des idées de sorte qu’au lieu d’un plan d’ensemble, on se retrouve avec un patchwork hétéroclite témoignant d’un rejet d’une vision d’ensemble alors qu’il en va de cette portion du territoire et de son intégration dans l’aménagement du territoire québécois.

      Pour moi, la relance de l’indépendance et ces trois thèmes marqueront l’avenir des habitants du Québec qui en ont fait leur patrie.

  • Gilles Delisle - Abonné 19 septembre 2018 07 h 31

    Messieurs, vous donnez dans l'enflure verbale ce matin!

    Une élection québécoise sera historique quand le peuple du Québec se décidera à voter pour devenir souverain.

    • Claude Gélinas - Abonné 19 septembre 2018 09 h 56

      Malheureusement, les planètes ne sont pas alignées pour atteindre cet objectif et les conditions gagnantes son loin d'être réunies.

      Les électeurs, comme des moutons de Panurge, seront tentés de suivre la vague sans prendre le temps nécessaire pour comparer les programmes des partis.

      La bonne nouvelle c'est que l'indécision des électeurs si elle se manifeste dans les urnes pourrait se transformer par l'élection d'un gouvernement minoritaire.

  • Jean Lapointe - Abonné 19 septembre 2018 09 h 35

    Il n'y a que trois chefs de partis dans les débats.

    «Tous les sondages sont à cet égard convergents : les quatre partis les plus en vue sur l’échiquier politique pourraient bien obtenir plus de 10 % des voix»

    A mon avis il n'y a que trois partis politiques parmi les plus importants qui peuvent aspirer à occuper le pouvoir car QS n'est pas un parti politique comme les autres. Il n' y a pas eu de course démocratique à la chefferie dans ce parti. Ce parti n'a donc pas élu de chef. La personne qui s'exprime au nom de QS lors des débats n'est qu'une porte-parole et même si l'assemblée générale l'aurait désignée comme l'équivalent d'un chef, je suis d'avis que ce n'est pas suffisant parce qu'elle a été nommée et non pas élue. Personne d'autre n'a pu se présenter à ce poste. Je trouve que ce n'est pas démocratque. Et je m.étonne qu' aucun des trois chefs de partis véritables ne s'.en soit au moin inquiété. C'est pour le moins insultant pour eux que d'avoir à débattre avec quelqu'un qui n'est qu'une simple porte-parole au lieu d'être un chef de parti élu démocratiquement lors d'une course à la chefferie. Et les vrais chefs ou le vrai chef on ne les connaît pas ou très peu. N'est-ce pas un peu pour le moins curieux curieux en démocratie?

    • Gabriel Rompré - Abonné 19 septembre 2018 12 h 47

      François Legault a fondé son propre parti et n'a jamais été élu chef, non? C'est aussi étrange d'attaquer QS sous l'angle du déficit démocratique, les investitures dans les comtés sont particulièrement compétitives. Chez moi, dans Taschereau. Catherine Dorion a dû mener campagne assez vigoureusement pour avoir le droit de porter les couleurs de son parti. La CAQ est le parti qui compte le moins de membres et ses investitures ont plutôt l'allure de nomination au bon plaisir du chef.

    • Raymond Labelle - Abonné 19 septembre 2018 13 h 42

      La personne qui a débattu pour QS est celle qui a été choisie par le parti pour occuper le poste de premier ministre dans notre cadre constitutionnel si ce parti venait à former le gouvernement. Il était possible que d'autres se présentent, ça n'est pas arrivé, comme dans des chefferies de d'autres partis, y compris appelés à gouverner, à l'occasion. Sa présence aux débats est donc légitime.

      Voir ici l'article sur cette désignation par le parti: https://www.ledevoir.com/non-classe/527659/manon-masse-candidate-au-poste-de-premiere-ministre-sous-qs

  • Gilbert Turp - Abonné 19 septembre 2018 09 h 40

    Cette élection est trop provinciale pour être historique

    Je me demande si nos politicologues ne prennent pas leur désir pour la réalité. Je ne vois pas, pour ma part, de grandes réformes venir.
    Le mot changement qu'on entend partout n'est pas synonyme de transformation. Le seul changement qui s'exprime dans cette élection-ci évoque plutôt « changer le mal de place » ou « essayer ça pour faire changement ».
    Pour ce qui est du fond des choses, quand un électeur hésite entre QS et la CAQ, tout ce qu'on peut dire, c'est que l'axe gauche-droite est passablement déboussolé.
    Quant à l'absence de souveraineté, ça laisse surtout la place à un nationalisme de province, me semble-t-il du moins.
    Le mieux qu'on puisse espérer, c'est qu'un gouvernement minoritaire nous permette enfin de changer le mode de scrutin. Là, quelque chose bougerait pour de vrai.

    • Raymond Labelle - Abonné 19 septembre 2018 13 h 48

      "Le mieux qu'on puisse espérer, c'est qu'un gouvernement minoritaire nous permette enfin de changer le mode de scrutin. Là, quelque chose bougerait pour de vrai."

      À la condition que ce gouvernement minoritaire ne soit pas du PLQ.?

      Si le PLQ est minoritaire - les trois autres partis peuvent-ils forcer le changement de mode de scrutin sans battre le gouvernement et donc déclencher de nouvelles élections? Je ne sais pas. Serait intéressant - que la défaite du gouvernement sur cette loi déclenche de nouvelles élections basées sur le nouveau mode de scrutin... Mais ne laisserait pas le temps au DGEG de s'organiser.

      Mieux - que la loi soit adoptée contre le PLQ, sans déclencher par le fait même des élections - les partis minoritaires auraient-ils cette option? Un peu de travail de recherche pour nos journalistes.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 septembre 2018 11 h 40

    Rien n’est joué.

    La CAQ en recul et le PLQ stagnant, bonnes nouvelles. Les gens commencent à réfléchir.

    Dans la prochaine élection, les jeux ne sont pas faits. Si les gens votent selon leur conscience et leurs convictions profondes, on obtiendra un gouvernement minoritaire, ce qui serait le plus démocratique.

    Il y a quelques jours, à 24/60, le sage Claude Castonguay souhaitait un gouvernement minoritaire. (Voir : https://ici.radio-canada.ca/info/videos/media-7955404/quoi-quebec-a-t-il-besoin-reponse-claude-beland-et-claude-castonguay?isAutoPlay=true ) à 16,42 minutes.

    La réflexion de M Castonguay m’a conforté dans ma détermination de voter selon mes convictions. Si tout le monde le fait, les résultats des élections reflèteront les convictions des voteurs. Je voterai PQ.

    J’espère que mon commentaire et la position du sage Claude Castonguay dessilleront les yeux de bien des Québécois.