Jeunes et santé mentale, un incontournable débat public

Les jeunes sont bien conscients qu’un diagnostic peut constituer autant une bouée de sauvetage pour accéder à des services qu’une étiquette menant à un stigma social, soulignent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Les jeunes sont bien conscients qu’un diagnostic peut constituer autant une bouée de sauvetage pour accéder à des services qu’une étiquette menant à un stigma social, soulignent les auteurs.

La hausse de la prescription de psychotropes chez les jeunes s’impose comme un enjeu social majeur au Québec, tout comme au Canada. Selon l’Institut canadien sur la santé, la prévalence de la prise de médicaments psychotropes a fortement augmenté au sein des jeunes générations depuis 2007-2008 : en cinq ans, on a observé une hausse de 23 % de la proportion de jeunes ayant reçu des médicaments pour traiter les troubles anxieux ou de l’humeur, et de 45 % de celle de jeunes utilisant des antipsychotiques (Institut canadien sur la santé, 2015). Seulement pour les antidépresseurs, les données de la Régie de l’assurance maladie du Québec indiquent que le nombre de jeunes de 6 à 20 ans ayant reçu une prescription a augmenté de près de 50 % en quatre ans.

En partenariat avec le Regroupement des Auberges du coeur du Québec, nous avons mené une recherche exploratoire auprès d’une vingtaine de jeunes femmes et de jeunes hommes âgés de 18 à 30 ans qui vivent ou ont vécu une situation de rupture familiale et de précarité, voire d’itinérance. Alors que ces chiffres peuvent donner une certaine idée de l’ampleur du phénomène au sein des jeunes générations, nous nous sommes intéressés à la façon dont ces jeunes vivent les diagnostics et la médication en santé mentale et à la manière dont ils sont suivis par les professionnels de la santé.

Leurs récits montrent qu’ils doivent apprendre seuls à gérer leur médication à travers de longs processus d’ajustement solitaires (principalement neuroleptiques ou antipsychotiques, stimulants du système nerveux central et antidépresseurs). Or, ces ajustements aboutissent soit à une réappropriation progressive de la « bonne dose » de médication, soit à un abandon ou à un refus en fonction de facteurs divers liés aux effets indésirables, à l’accoutumance, et très souvent en interaction avec la consommation d’autres substances psychoactives illicites. Leurs témoignages concernant la hausse de la prise de médication chez les jeunes sont éloquents : « C’est une cause importante [la santé mentale]. On voit souvent la surmédication, c’est un problème qui affecte beaucoup les jeunes. Veux, veux pas, les jeunes, c’est l’avenir. Là, on est en train de “scraper” une génération à coups de médicaments ! »

Par ailleurs, le problème d’accessibilité à certains services ressort systématiquement dans le discours de ces jeunes et des intervenants des Auberges du coeur que nous avons rencontrés. Généralement peu suivis sur les plans médical, psychologique ou psychiatrique — il faut par exemple parfois compter au moins six mois d’attente pour accéder à un psychologue en CLSC —, ces jeunes se tournent vers les urgences, en situation de crise, quand ils sont « à bout » et se retrouvent ensuite « à la rue » sans véritable suivi.

Dans ce contexte, ces jeunes développent un regard ambigu, à la fois « expert » et « critique », sur les usages de la médication et prennent une distance vis-à-vis de certaines institutions, qu’elles soient médicales ou liées aux services de protection de la jeunesse, perçues comme normatives, voire coercitives.

Ils sont bien conscients qu’un diagnostic peut constituer autant une bouée de sauvetage pour accéder à des services qu’une étiquette menant à un stigma social. « Je me suis vraiment senti étiqueté. Je trouve que les diagnostics, ça devient comme… On les accepte comme étant une partie de notre personnalité et non juste comme une maladie, dans le fond », raconte un jeune résident.

Plusieurs jeunes considèrent qu’ils ont été diagnostiqués de manière rapide et confuse, et c’est en ce sens qu’ils souhaiteraient davantage d’accompagnement dans la réception du diagnostic et qu’ils aspirent à davantage d’autodétermination dans le processus.

Mais surtout, ce qui nous a particulièrement marqués, c’est la réflexivité des jeunes qui ont été volontaires pour participer à notre étude. Leurs parcours, semés de nombreuses épreuves individuelles, n’entravent en rien leur capacité à prendre du recul et à inscrire, dans leurs discours, leurs épreuves et leurs expériences individuelles dans une dimension collective et une posture critique.

« Je pense que c’est un problème de société qu’on aborde comme si c’était un problème individuel », énonce ainsi un jeune résident, tandis qu’une de ses camarades pense que « la santé mentale, c’est un symptôme de la société ».

Quand nous avons demandé aux jeunes ce que signifiait pour eux « avoir une bonne santé mentale », ce sont des besoins primordiaux — tels que se loger, se nourrir, dormir — qu’ils ont mis en avant. Pour eux, la santé mentale est indissociable de leurs conditions de vie.

À l’heure où le mouvement Jeunes et santé mentale lance une campagne pour obtenir la tenue d’une commission sur la médicalisation des difficultés vécues par les jeunes, nous appuyons la demande d’un nécessaire débat public sur cette question de société. Quelle que soit la forme qu’il prendra, ce débat qui mobilisera différentes expertises dans les secteurs de l’intervention ou de la recherche ne pourra se faire sans la prise en compte des savoirs des jeunes eux-mêmes, avec des profils multiples, mais qui ont en commun, lorsqu’il est question de santé mentale, de se sentir ni écoutés ni respectés. Or l’écoute de leur parole est indispensable pour comprendre ce qui se joue actuellement au sein même de leurs vies, et pour trouver des solutions durables à ces enjeux qui nous concernent tous.

1 commentaire
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 14 septembre 2018 12 h 53

    Je tiens à souligner la perspicacité des auteurs de cette recherche qu'illustre l'extrait suivant (infra)

    « (…) Ce qui nous a particulièrement marqués, c’est la réflexivité des jeunes qui ont été volontaires pour participer à notre étude. Leurs parcours, semés de nombreuses épreuves individuelles, n’entravent en rien leur capacité à prendre du recul et à inscrire, dans leurs discours, leurs épreuves et leurs expériences individuelles dans une dimension collective et une posture critique.» (Les signataires de cette lettre d'opinion)


    Alors que l'indigence est souvent la source de leur détresse, l'idée que les déclassés souffrent de maladie mentale introduit malheureusement un biais qui disqualifie d'emblée le discours de ces derniers, même si celui ne manque pas de clairvoyance (on songerait à l'effet Golem).