Je suis un Montréalais du Bas-du-Fleuve

S’il est facile pour les jeunes de Rimouski de migrer vers Montréal, les immigrants devraient pouvoir s’installer aussi harmonieusement dans le Bas-du-Fleuve, pense l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir S’il est facile pour les jeunes de Rimouski de migrer vers Montréal, les immigrants devraient pouvoir s’installer aussi harmonieusement dans le Bas-du-Fleuve, pense l'auteur.

Opposer « les régions » à Montréal, comme on le fait beaucoup au Québec depuis l’affaire d’Hérouxville, ne m’intéresse pas. Tous les jours, je nous entends chercher celui des deux qui enfantera les vrais Québécois et je baye aux corneilles. Cette dialectique entre de prétendus « urbains » — invariablement montréalocentrés, multiculturalistes, anglophiles et de gauche — et de prétendus « campagnards » — amants de la langue française et du patrimoine, défenseurs de la nature, fiers descendants des patriotes — repose à mon avis sur des postulats périmés.

D’abord, Montréal n’est pas une chose autoportante. J’y ai vécu 25 ans et, parmi les gens que je connais, je compte sur les doigts de ma main ceux qui y sont nés. Je n’ai eu pour voisins que des natifs de l’Abitibi, de la Gaspésie, de la Beauce, du Lac-Saint-Jean, des Innus du Nitassinan… Montréal est en grande partie faite des gens de toutes les régions du Québec. Elle n’est pas ce lieu hors du « Québec véritable » que l’on dépeint souvent.

J’habite maintenant le Bas-du-Fleuve. Ici, la plupart de mes amis ont vécu, travaillé, étudié à Montréal ou à Québec. Puisque nous sommes de plus en plus universitaires et de plus en plus nombreux à travailler dans le secteur tertiaire et aussi bien parce que nous sommes un pays d’immigration, ce phénomène ira en s’amplifiant. Grâce au don d’ubiquité que confère le Net, nous nous déplacerons souvent au cours de nos vies. Et nous travaillerons de plus en plus depuis l’hinterland. Nous sommes en mouvement.

Nous serons des métis, nous serons multiples, nous serons hybridés. Notre identité ira en se complexifiant. On dit que la génération de mes enfants changera de métier, de territoire, de vie, d’amoureux, de vocation, voire de sexe quatre fois durant son existence. C’est parfait. L’homogénéité m’angoisse terriblement, moi. Et je ne me sens jamais autant en sécurité, parmi les miens, que lorsque je suis entouré d’altérité.

Je dirais que j’appartiens également et fièrement à Montréal et au Bas-du-Fleuve. Ces deux manières d’être, ces deux qualités de vie, je les marie. Pour moi, le Québec véritable est autant le Punjab Palace de Parc-Ex que la fosse aux bélugas entre Gros-Cacouna et la pointe ouest de l’île Verte. Ma fierté de Québécois tient autant au malstrom de Côte-des-Neiges qu’à Fred Pellerin. Et je n’ai pas l’intention de choisir. Je suis un Montréalais du Bas-du-Fleuve ; je suis un Bas-Laurentien de Montréal. Je ne me passerai ni de l’un ni de l’autre. J’aime mon pays au complet.

Vision d’État

Comment court-circuiter les oppositions apparues dans nos discussions depuis Bouchard-Taylor ? Comment éviter que les fossés se creusent entre les camps et que l’on bascule dans de graves conflits où « métropolitains » et « provinciaux », « nationaux » et « étrangers » s’affrontent ? Comment reléguer rapidement au cadet de nos soucis les détails ethniques qui distraient tant les Européens ?

Je pense qu’il faut travailler plus activement à rapprocher les gens. Géographiquement, je veux dire. Pour nous assurer de prendre le virage de la postmodernité et faire corps comme peuple ; fabriquer du commun avec tout ce que nous avons été, tout ce que nous sommes et tout ce que nous serons. Je pense qu’il faut développer une vision d’État fondée sur l’occupation du territoire. Car la mobilité géographique n’est pas également accessible à tous ; je pense en particulier aux nouveaux Québécois.

S’il est facile pour les jeunes de Rimouski de migrer vers Montréal, les immigrants devraient pouvoir s’installer aussi harmonieusement dans le Bas-du-Fleuve. À mon avis, c’est ça le vrai secret pour torpiller les peurs et les ignorances. Se voir. Vivre et faire des choses ensemble. C’est ça, le vrai secret pour bâtir de quoi. On en parle depuis longtemps. Ça doit à mon avis devenir une priorité nationale.

Les premiers Canadiens envoyaient certains des leurs vivre en éclaireurs parmi les autochtones : les truchements. Ils avaient pour mandat, le temps d’un hiver, d’apprendre leur langue, leurs coutumes, de décrypter leurs lois et leurs savoir-faire pour ensuite en instruire (ou en faire profiter) la France.

La beauté de l’histoire est, comme on le sait, que beaucoup d’entre eux, séduits par la vie sauvage, ne sont jamais revenus. Les religieux disaient, non sans mépris, qu’ils s’étaient ensauvagés. Ces gens sont nos ancêtres cosmiques. Je partage leur détestation instinctive du colonialisme et des diktats, leur goût de la transgression, leur amour de la forêt, de la vie, de l’aventure. Je reconnais leur bravoure.

De la même façon, je pense que les nouveaux héros du Québec sont cette Aminata arrivée récemment du Congo et devenue fonctionnaire à Rouyn-Noranda ; ce Moustafa qui a ouvert un petit resto extraordinaire à Carleton-sur-Mer ; ce Boucar venu du Sénégal pour nous apprendre ce que le poisson de la baie des Chaleurs mange en hiver ; cette Naomi née à Uashat et devenue écrivaine-phare de sa génération ; cet Amir né en Iran devenu député du Plateau-Mont-Royal pour notre plus grand bien ; ce Patricio né au Chili devenu l’un des grands réalisateurs de films documentaires du Québec.

Ils sont les truchements des temps modernes. Ils méritent notre respect. Ils sont beaux. Ils sont courageux. Ils sont notre avenir. Et tous les jours, ils m’inspirent ces questions : à quel moment suis-je le premier à ouvrir une porte ? Quelle part de truchement y a-t-il dans ma vie ? Suis-je à la hauteur de la bravoure et du sens de l’aventure de mes ancêtres sang-mêlé ?

Ce texte fait partie du dossier « Le Québec conscient », de Nouveau Projet, recensant 18 questions, grandes absentes du débat électoral, qui méritent notre attention.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Nouveau Projet, automne-hiver 2018, no 14.
11 commentaires
  • Roxane Bertrand - Abonnée 11 septembre 2018 08 h 25

    Multiculturel....,vous ne l'êtes pas!

    Vous faites l'éloge de l'interculturalisme, et il est vrai que c’est la porte de l’avenir. Nous sommes tous des québécois et vivons tous ensembles sur ce magnifique territoire. Pas d’exclusion et pas d’exclu. Pas de culture marginalisée, on se mélange.

    Vous partagez ma vision de l’immigration. Bienvenu au Québec! Ensemble, nous allons construire notre nation, diversifiée mais uni. Nous allons vous aider à vous intégrer et j’espere que vous aimerez vivre ici.

    Le multiculturalisme est différent. Il n’y a pas de notion de mélange....chacun sa culture chez soi. Fantasme de la famille Trudeau qu’ils ont enchâssé dans la Loi Canadienne, le multiculturalisme n’aide pas l’intégration et crée des tensions sociales car il institutionnalise des catégories de citoyens.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 septembre 2018 12 h 50

      Bien dit! Vous avez raison Mme Bertrand. L’interculturalisme est un processus sociétal humaniste et naturel. Le multiculturalisme, un relent colonialiste de l’empire britannique, est une aberration humaine qui créé des divisions au sein d’une nation et qui conduit inévitablement au communautarisme.

      Ceci étant dit, désolé M. Latulippe, mais la plupart des nouveaux arrivants vont peupler le communautarisme rampant dans la région de Montréal. Des Aminata, Moustafa, Boucar, Naomi, Amir et Patricio, eh bien, il n’y en a pas beaucoup en région qui y sont et qui veulent y rester. Le romantisme engendré par l’auteur est peut-être un rêve trop beau pour ce bas monde si on regarde partout sur la planète. La nécessité est toujours la mère de toutes les situations. Tous ont un sang mêlé sur la Terre au grand dam des puristes raciaux incluant votre humble serviteur dont les ancêtres sont arrivés à l’Île d'Orléans en 1660.

      Et SVP, lâchez-nous avec Montréal. Ce giron métropolitain ne produit absolument rien et est à la remorque des régions. En passant, l’identité se construit à partir de son territoire et n’a rien à voir avec la race, la couleur ou l’ethnie. Mais l’aménagement culturel des peuples issus de différentes souches se bâtit lorsque tous sont d’accords sur les valeurs inaliénables de l’égalité, la liberté et la fraternité en concours avec une langue commune. Au Québec, c’est le français.

  • Pierre Desautels - Abonné 11 septembre 2018 09 h 48

    Bravo!


    Bravo pour ce texte rassembleur, qui fait contraste avec le message de ces partis qui ne parlent d'immigration qu'en termes négatifs.

    • Christian Roy - Abonné 11 septembre 2018 16 h 18

      ... ou en terme de chiffres.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 11 septembre 2018 09 h 50

    Comparer les points de vue

    Hugo Latulipe écrit dans ce texte: " On dit que la génération de mes enfants changera de métier, de territoire, de vie, d’amoureux, de vocation, voire de sexe quatre fois durant son existence." Puis Pierre Landry écrit dans une libre opinion publiée le même jour: "Si on a pu, pendant trop longtemps, considérer sans trop y croire ou en les prenant avec circonspection l’ensemble de ces études, analyses, et autres pronostics qui nous prévenaient du pire, force est de constater aujourd’hui que le pire est à nos portes".

    Quel scénario croyez-vous risque d'être le bon? Je suis enclin à penser que celui de M. Latulipe risque d'être balayé par le "tsunami" qui est à nos portes. Nous n'en sommes plus à nous demander de quelle couleur sera l'avenir de nos enfants, mais bien plutôt s'ils en auront encore un, après les dégâts qui nous leurs léguont en ce moment. Or, ceux-ci ne feront qu'empirer devant les atermoiements, le déni et le refus de prendre les mesures drastiques qui s'imposent pour éviter l'effondrement civilisationnel.

    Oui la question identitaire est importante, mais elle devient superfétatoire quand un incendie risque de tout embraser en notre maison commune. Car tous ses habitants en sont menacés et c'est ce sinistre qu'il faut désormais combattre de toute nos forces si nous voulons que nos enfants aient la possibilité de " changer, de métier, de territoire, de vie, d'amoureux".

    Pour moi, c'est donc Pierre Landry qui pose la question de l'heure.

    Mais à voir les politiciens y répondre présentement par un soupoudrage de promesses bonbons afin d'endormir leurs commettants en leur chantant "tout va très bien madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien", je ne peux que m'inquiéter pour l'avenir de nos enfants et petits enfants.

    • Christian Roy - Abonné 11 septembre 2018 16 h 24

      Pour compléter le texte de M. Latulipe et l'accorder à votre point de vue, M. Cotnoir, il faudrait ajouter le mot "planète" à la phrase suivante; "On dit que la génération de mes enfants changera de métier, de territoire, de vie, d’amoureux, de vocation, voire de sexe quatre fois durant son existence."

      Je m'inquiète aussi... à moins d'un réveil des nations ! Est-ce trop espérer que la raison l'emporte ?

  • François Beaulé - Abonné 11 septembre 2018 09 h 53

    Entre les quartiers centraux de Montréal et de Québec et la campagne et les petites villes de province...

    Il y a... les banlieues. Qu'Hugo Latulippe oublie de considérer dans sa poésie, mais qui élisent les chefs de gouvernement comme Trump aux États-Unis, Ford en Ontario et bientôt Legault au Québec.

    Le projet d'occuper le territoire, oui, mais de quelle manière, concrètement ?

  • Monique Bisson - Inscrit 11 septembre 2018 10 h 14

    Texte porteur d’avenir!

    Hugo, bien que d’une autre génération que la vôtre, vous exprimez exactement ce que je ressens face à la question de l’immigration et ce que je voudrais entendre de la part de nos politiciens. Merci pour cette vision que vous portez haut et loin pour nous, pour la liberté d’être de la population du Québec de Gatineau à Gaspé en passant par Montréal, Rimouski..., et ce, toutes origines confondues.

    Monique Bisson, Gatineau