L’isolement social des personnes âgées, un réel gaspillage humain

L’isolement social et la solitude seraient aussi risqués pour la santé que le tabagisme ou l’obésité. Une analyse de 70 études a montré que le fait d’être isolé, de se sentir seul ou de vivre seul, quel que soit son âge, augmente de presque 30% ses probabilités de mourir prématurément.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’isolement social et la solitude seraient aussi risqués pour la santé que le tabagisme ou l’obésité. Une analyse de 70 études a montré que le fait d’être isolé, de se sentir seul ou de vivre seul, quel que soit son âge, augmente de presque 30% ses probabilités de mourir prématurément.

Le Québec de demain aura la tête argentée, on le sait. En 2016, plus d’un million et demi de Québécois avaient déjà soufflé plus de 65 bougies. Dans les 30 dernières années, l’espérance de vie est passée de 75 à 83 ans, un bond inédit dans l’histoire. S’il est désormais possible de vivre aussi longtemps, encore faut-il que ces années ajoutées soient vécues dignement, et qu’elles puissent être inspirantes pour les générations plus jeunes.

Or, dans une ère axée sur le court terme, la compétition et l’obsolescence programmée, beaucoup de personnes âgées se retrouvent au ban de la société. Les aînés détiennent pourtant un potentiel et des expertises prêtes à servir au bien commun, pour autant qu’on leur en donne les moyens. L’isolement social et le rejet des aînés est un phénomène bien réel. En plus d’avoir un impact désastreux sur la santé, il afflige plus souvent les personnes qui sont déjà en situation de vulnérabilité. En cette période électorale, nous interpellons tous les acteurs politiques ou citoyens pour mettre à l’agenda un enjeu social susceptible de gaspiller des ressources et des talents dont le Québec a besoin.

Une épidémie silencieuse

L’isolement social et la solitude seraient aussi risqués pour la santé que le tabagisme ou l’obésité. Une analyse de 70 études a montré que le fait d’être isolé, de se sentir seul ou de vivre seul, quel que soit son âge, augmente de presque 30 % ses probabilités de mourir prématurément. C’est pourtant 1 aîné sur 3 qui vit seul au Québec (comparativement à 1 sur 14 en 1951). C’est aussi 1 aîné sur 3 qui n’aurait aucun contact avec sa famille au cours d’une semaine, et 1 sur 5 qui rapporte n’avoir aucun ami proche.

Un appel à tous les partis

Dans la politique lancée en 2018, Un Québec pour tous les âges : Le Plan d’action 2018-2013, le gouvernement compte valoriser la contribution des aînés à la société, améliorer leurs conditions de vie et déployer des travailleurs de milieu auprès des plus vulnérables. Le document mentionne plusieurs mesures pour briser l’isolement social des aînés, favoriser leur participation et développer des solidarités intergénérationnelles : offre culturelle, francisation, activité physique, soutien communautaire en milieu ciblé, bénévolat, projets intergénérationnels. C’est un début. Mais il faut aller plus loin. Les générations n’ont jamais été si nombreuses à se côtoyer et, pourtant, on sent qu’elles ont du mal à cohabiter, à communiquer, à se solidariser. Il faut faire en sorte qu’un vieillissement collectif digne et inclusif soit l’affaire de tous.

Un plus pour la société

On doit voir les aînés comme un actif et non un comme un passif pour notre société. Au Québec, les 65 ans et plus sont ceux qui offrent le plus d’heures de bénévolat, avec une moyenne de 190 heures par année. Collectivement, ils offrent autour de 500 000 heures non rémunérées à un proche chaque semaine, sans compter les nombreuses heures de dépannage-gardiennage pour leurs petits-enfants. Leur taux d’emploi a presque doublé depuis 20 ans. Enfin, rappelons que ce sont eux qui ont bâti notre richesse collective : nos programmes sociaux, nos entreprises, nos universités, nos fonds de recherche, nos héritages.

Éviter une ghettoïsation

Pour prévenir l’isolement et favoriser un vieillissement inclusif, il ne suffit pas de regrouper les aînés dans des milieux de vie collectifs hermétiques. Dans ces projets unigénérationnels, il existe un potentiel bien réel de ghettoïsation. Bien qu’un lieu résidentiel où l’on offre des services de soutien à l’autonomie puisse être attrayant pour plusieurs, nous croyons que ces milieux de vie devraient aussi soutenir et faciliter la participation des aînés aux activités sociales, économiques, culturelles et citoyennes de la communauté. Offrent-ils des espaces animés, des cafés, des lieux collectifs qui permettent aux aînés de côtoyer naturellement d’autres générations ? Accueillent-ils des groupes qui facilitent les échanges entre les résidents autant qu’avec la communauté ? Si la mixité sociale est un avantage pour le développement des jeunes, pourquoi ne le serait-elle pas pour les plus âgés ?

Nous commençons à vieillir dès la naissance. Toutefois, certaines personnes vieilliront mieux, parce qu’elles jouiront de meilleures conditions de vie et auront accès à de meilleurs services. Ces conditions de vie passées et présentes influeront sur leur résilience, soit leur capacité à continuer de s’épanouir malgré les transitions, les deuils, et les événements liés au vieillissement. Il importe donc de créer les conditions nécessaires à ce qu’ils puissent prendre part à la vie de leur collectivité.

Pour y arriver, nous lançons quelques pistes d’action : transmettre une image plus positive du vieillissement dans les médias et l’espace public ; prendre en considération que les aînés de plus de 80 ans vivent une réalité très différente des baby-boomers ; créer des occasions de rencontres intergénérationnelles véritablement égalitaires et non une relation « jeune aidant-vieux aidé » ; mettre en place diverses formes d’animation ou de médiation sociale pour catalyser les rencontres, intégrer les aînés dans différentes sphères d’activités et donner un coup de pouce à ceux et celles qui vivent des transitions bouleversant leur participation sociale.

Ce sont là des enjeux collectifs auxquels nos décideurs politiques doivent répondre durant la campagne électorale.


* Les signataires :

Paule Lebel, médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive ; Valérie Lemieux, ergothérapeute et chercheuse en santé publique ; Michèle Stanton-Jean, chercheuse invitée, Centre de recherche en droit public, Université de Montréal ; Pascual Delgado, directeur des programmes aux personnes aînées, ACCESSS et Sylvain Bleau, directeur, Cinédanse.

11 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 septembre 2018 07 h 34

    … banc citoyen !

    « … quelques pistes d’action » ; « créer des occasions de rencontres intergénérationnelles véritablement égalitaires et non une relation « jeune aidant-vieux aidé » (Texte collectif)

    De cette piste, une douceur :

    De ce genre d’occasion, il soit et demeure possible d’initier des rencontres interculturelles susceptibles de maintenir dynamique des rapprochements dits intergénérationnels !

    En attendant, lorsque je marche, mes jambes, de retraité ?!?, éprouvent, parfois ou selon, cette joie de se reposer un peu sur un …

    … banc citoyen ! - 10 sept 2018 -

  • Marguerite Paradis - Abonnée 10 septembre 2018 07 h 42

    LE « GASPILLAGE HUMAIN » COMMENCE TRÈS TÔT

    1) Je ne comprends pas pourquoi on associe toujours « l'isolement » aux personnes âgées. Ce n'est pas parce qu'on courre comme des poules pas de tête dans les centres d'achats qu'on est pas « isolé ».
    2) Pour contrer « le gaspillage », toutes les actions qui favorisent l'épanouissement de « la vie intérieure » seraient les bien venues.
    Je comprends cherEs spécialistes qu'on aime bien le maintien de ghettos, y compris dans la pensée.
    Enfin, le développement de la vie intérieure, ça peut rendre critique et ça les éluEs, comme les spécialistes, n'aiment pas du tout...

    • Serge Pelletier - Abonné 10 septembre 2018 11 h 48

      Madsame Paradis, laissons les balivernes sur "la vie intérieure" et son "épanouissement". Ce qui choque dans cet article pourte sur plusieurs faits: 1) Les auteurs se servent d'arguments d'autorité dés le début: MD, directeur, chercheuse, etc. 2) De données vident de sens comme "une analyse de 70 études" pour en arriver qu'en 1951 c'était mieux qu'aujourd'hui... Cela est risible, tout comme l'étude sociologique qui était enseignée, en début 80 à l'UdeM, qui démontait hors de tout doute possible que les gens des campagnes étaient moins intelligents que ceux de villes - le hic quand l'on vérifiait le moindrement, l'on constatait que l'étude de base (la mère de toutes les recherches sur le sujet) datait de 1949-1950 dans le monde rural de la Pologne... Ouais! 3) Les auteurs, à lire leurs "solutions", sont sans doute de fervants adaptes du film "Soleil vert"...
      Mais cela vous le passez sous silence... Selon vous, il faut de l'épanouissement intérieure... avec bien bien entendu, je vous gardé sous silence, avec un seuil de pauvreté des "vieux" qui ne cesse de s'approfondir...

    • Marguerite Paradis - Abonnée 10 septembre 2018 14 h 12

      Monsieur Pelletier, d'accord pour le rappel à l'ordre : la pauvreté, c'est le « vide extérieure » et c'est in-ad-mis-si-ble.
      Votre réflexion démontre tout de même une vie intérieure bien nourrie ;)

  • Jean Forest - Abonné 10 septembre 2018 09 h 36

    Médecin de famille absent= plus d'isolement

    L'État fait de belles promesses mais au quotidien qu'en est-il? Voici un exemple réel et pas banal pour nous relaté dans une courte lettre envoyée au Devoir le 5 de ce mois mais non publiée: "Dans quelques mois nous serons un couple d’octogénaires. Au cours des vingt dernières années nous avons eu un excellent médecin de famille qui a quitté la Gaspésie en juin dernier. Il nous a lui-même transféré à un autre médecin et cette inscription nous a été confirmée par écrit par la RAMQ en mars. En juillet, j’ai demandé un rendez-vous pour ma femme et moi-même et on m’a promis de me rappeler en août. Depuis, aucune nouvelle.

    Être inscrit sur la liste d’un médecin de famille cela signifie-t-il avoir un médecin de famille, quelqu’un qui connaît notre histoire familiale et médicale, ou voir l’un ou l’autre des médecins du GMF-U lorsque rien ne va plus?"

    Jean Forest, New Richmond
    le 5 septembre 2018

    • Marguerite Paradis - Abonnée 10 septembre 2018 14 h 15

      Un « médecin de famille » n'égale pas une « santé physique et mentale » et, encore moins, un « bien-être individuel et collectif ».

    • Serge Pelletier - Abonné 10 septembre 2018 17 h 56

      Monsieur Forest, malheureusement Madame Paradis a parfaitement raison. Pire, cette faire de "médecin de famille" est une chanson des poiticiens pour endormir le peuple... et de verser des primes aux médecins qui additionnent des "clients" sur leur liste (100$ du nom d'inscrit). En fait, cela donne le même résultat de "l'over bouquage" des compagnies d'avion.

      Le problème se porte sur toujours le gâteau aux médecins... et jamais de réelles punitions... et encore moins une période d'assignations obligatoires en régions (ce qui inclut Hochelaga-Maisonneuve à Montréal) avant d'avoir le droit d'exercer en milieu près des universités... Pourtant, le problème est facilement: une inclusion de formation assignation "régionnale" dans le cursus universitaire. Sans cela (l'assignation obligatoire) pas de diplôme... et la charge ce 100% des intérêts des frais réels de formation dès le premier cours, avec impossibilité légale de faire faillite pour 14 ans.

      Plusieurs pays "occidentaux" désident, en début de carrière, où les médecins doivent avoir leur cabinet... et le salaire qui sera versé.

  • Claude Gélinas - Abonné 10 septembre 2018 10 h 23

    La solitude est le contraire de l'isolement !

    En l'absence de vie spirituelle et de centres d'intérêts comme la lecture, la musique et le cinéma, l'on peut être seul avec les autres. Que dire de ces immeubles à la taille démesurée ou de ces habitations pour le troisième âge qui deviennent rapidement des ghettos avec leur lot de groupuscules habitués aux memérages et aux rumeurs sans respect de la vie privée.

    Ne dit-on pas que l'on vit comme l'on a vécu et qu'il n'y a plus cons qu'un vieux con !

    Et pour les amis, il est rare que l'on puisse remplir les doigts d'une main .

  • Jana Havrankova - Abonnée 10 septembre 2018 10 h 41

    Vaut mieux être en santé et entouré que seul et malade…

    « Une analyse de 70 études a montré que le fait d’être isolé, de se sentir seul ou de vivre seul, quel que soit son âge, augmente de presque 30 % ses probabilités de mourir prématurément. »

    Il s’agit des études de corrélations qui ne prouvent pas que la solitude cause l’excès de mortalité. Il est très possible qu’il s’agisse de la causalité inverse : les gens se retrouvent seuls parce qu’ils sont malades, moins aptes à poursuivre les loisirs à l’extérieur de la maison, connaissant moins de personnes. Il est donc abusif d’attribuer l’excès de mortalité au fait d’être seul.

    Il est souhaitable sur le plan humain de vouloir sortir les personnes de tout âge de leur solitude si elles le désirent, mais il ne faut pas prétendre qu’on possède des données scientifiques prouvant que cela allongera leur vie. Rendre la vie plus agréable, ce serait déjà très bien.