Le cégep, d’institution publique à organisation paraprivée?

La Fédération ne considère les cégeps que comme des relais économiques.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La Fédération ne considère les cégeps que comme des relais économiques.

La Fédération des cégeps réclame que les cégeps soient au centre d’un nouveau projet de société, invoquant le rapport Parent. Or, dans sa plateforme Miser sur le cégep, ce projet se résume ainsi : adaptation sans reste au capitalisme et à l’accélération technologique. Les cégeps auraient pour mission de fournir la main-d’oeuvre aux entreprises et de mettre à jour les compétences, dans un contexte décrit comme étant en mutation de plus en plus rapide : « Favoriser le maillage entre les cégeps et les entreprises en vue d’une actualisation régulière des compétences de la main-d’oeuvre ». L’éducation participe à l’économie et certains programmes techniques doivent être mis au goût du jour. On ne saurait pour autant réduire la mission collégiale à l’actualisation en temps réel de compétences déterminées par le marché.

La Fédération joue la stratégie de la peur. La situation catastrophique de l’économie du Québec exigerait de « flexibiliser » les cégeps et de remettre dans les mains des « organisations » locales la création de programmes. Ceci permettrait de « délester le ministère des tâches qui pourraient très bien être accomplies localement, ce qui contribuerait à accélérer la révision et la mise en oeuvre des programmes d’études ». Il faudrait varier, raccourcir, les diplômes et offrir des formations à la carte ou en ligne. Pour faciliter tout cela, la Fédération souhaite procéder à une « modification en profondeur du Règlement sur le régime des études collégiales (RREC) », ce qui était déjà une des recommandations du rapport Demers, lequel avait été inondé de critiques.

Enfin, pour favoriser l’innovation « dans un monde de plus en plus technologique, marqué par des changements dont le rythme s’accroît sans cesse », la Fédération demande de revoir les conventions collectives, parce qu’elles « n’accordent pas aux cégeps la flexibilité essentielle pour donner leur pleine mesure, en particulier face au virage numérique ».

La Fédération ne considère les cégeps que comme des relais économiques. « Comparativement aux autres sociétés, les entreprises et les organismes du Québec prennent peu en charge la formation de leurs employés. » Il faudrait donc associer les cégeps encore plus à la formation, par « un couloir de qualification rapide et repensé ». Conséquemment, la Fédération affirme qu’il faudrait aussi « mettre en place des mesures afin d’accorder des avantages aux entreprises ayant recours aux cégeps pour la formation de leur personnel… Ces mesures pourraient prendre la forme d’un crédit d’impôt ou encore d’un financement particulier ». L’État financerait les entreprises privées pour les encourager à mettre à leur main le système public d’éducation, financé, lui, par nos impôts. Les cégeps en deviennent des organismes paraprivés, dont les employés devraient effectuer un travail de sous-traitance au seul bénéfice des entreprises et de leurs actionnaires.

Le rapport Parent élagué

Dès la publication du rapport Demers (2014), la Fédération n’a cessé de réclamer qu’en soient appliquées les recommandations, le comparant au rapport Parent, l’élaguant de son élément capital : le rapport Parent a tenté en son temps de trouver un équilibre entre les exigences économiques et les nécessités humaines. Or, que ce soit dans le rapport Demers ou dans la plateforme de la Fédération, on insiste uniquement sur l’économie.

Qui a demandé à la Fédération de parler des collèges en des termes aussi étroitement économiques ? On ne se demande jamais si la voie du tout-à-l’économie est une véritable solution. Dans un monde en perpétuel changement (et dont les écosystèmes se détruisent et se déséquilibrent à vitesse grand V), ne devrait-on pas assurer, en éducation, une plus grande stabilité ? S’il s’agit de prendre au sérieux la quatrième révolution industrielle, il semble que la formation hyperspécialisée et strictement fonctionnaliste soit dépassée (parce que rapidement obsolète) et qu’il faille plutôt assurer la formation de la personne humaine, afin qu’elle soit capable de développer la faculté de juger et la sensibilité nécessaires pour le vivre ensemble présent et à venir.

Si nous sommes encore et toujours en train de découvrir ce que signifie être humain, nous sommes cependant assurés que les espoirs de nos enfants et de nos étudiants ne se réduisent pas à « travailler » ou à « faire carrière ». Aucun gouvernement, aucun parti politique, ne doit vouloir miser sur l’avènement d’un être humain unidimensionnel.

3 commentaires
  • Jean Laberge - Abonné 6 septembre 2018 07 h 23

    Le pillage de la culture par Alibaba

    Toujours la même sempiternelle rengaine de ces profs de gauche : chassez les vendeurs du temple ! Ils ne savent qu'ils font eux-mêmes partie du problème !

  • Gérald Grandmont - Abonné 6 septembre 2018 09 h 14

    Des propositions à courte vue

    Est-ce possible de penser qu'une Fédération d'institutions publiques d'enseignement résume l'horizon à une stricte vie professionnelle d'une telle courte vue? Un bon étudiant de CEGEP aurait été capable de démontrer, comme le font les auteurs, que se centrer uniquement sur la formation de main d'oeuvre pour un avenir immédiat est un cul de sac dans une ère de changements rapides, formations vite devenues désuetes. Cet étudiant aurait fait preuve d'une bonne qualité de jugement et nous serions fiers de sa formation générale dispensée par le CEGEP car la formation de la personne dépasse l'univers stricte du travail à court terme.

  • Marc Davignon - Abonné 6 septembre 2018 09 h 52

    Jour sombre.

    Qu'en est-il de cette grande noirceur? Époque révolue? Pas si on écoute attentivement tous les reportages; nous avons atteint le point de non-retour!

    Ça, c'est le message pour la plèbe, car les entreprises ne semblent pas trop préoccupées par cela. Au contraire, elle en demande toujours plus!

    Avant, il y avait quand même une petite gène, l'école était là pour formé les élèves à l'obéissance (certains préféreraient l'obédience, bon, on ne peut pas plaire à tout, il y aura toujours des déviants); formé de bons employés sachant suivre les ordres.

    Maintenant, ce n'est plus suffisant, il leur en faut encore plus; il faut de la souplesse, de la flexibilité. Ils «exigent» du prêt à travailler! Si vous cherche la source du problème de manque de «main-d'oeuvre», ne cherchez plus, il est là! Les employeurs (ces créatures de création de richesses) ne veulent que du prêt «à porter». Pas question de perdre du temps à former dans leurs entreprises les compétences dont eux ont besoin pour faire la différence (compétition oblige, non?). Pas du tout, il désire que la population paie (les autres, pas eux) pour qu'ils puissent obtenir exactement les bonnes compétences. Pas la bonne, rejet! Dépassé, rejet!

    Or, nous formerons des usines à «ressources humaines» pour les besoins de l'industrie! Ça, si ce n'est pas noir, de quelle couleur voulez couvrir cela? Présentement, la pression nous fait passer au bleu pâle, vers le violet.