Turquie: dérives et perspectives économiques

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a lancé des fleurs à ses partisans avant de prononcer un discours au congrès de sa formation politique, le Parti de la justice et du développement, à Ankara le 18 août dernier.
Photo: Burhan Ozbilici Associated Press Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a lancé des fleurs à ses partisans avant de prononcer un discours au congrès de sa formation politique, le Parti de la justice et du développement, à Ankara le 18 août dernier.

Les succès économiques de la Turquie depuis 2002 ont contribué aux succès électoraux du président Erdogan par le passé. Or, aux dernières élections tenues en 2018, les indices économiques étaient préoccupants. Erdogan a su jouer sur la corde sensible turque de la fierté nationale, a subjugué les esprits avec les théories conspirationnistes en fustigeant « l’islamophobie » des sociétés occidentales et a joué à fond la carte islamique sur un arrière-plan de rappel de la grandeur ottomane du passé. Cette approche nationale-islamiste s’est avérée payante. Le gouvernement, qui contrôle plus de 90 % des médias, a joué de l’influence qu’il a sur tous les plans pour assurer sa victoire.

Telle une peau de chagrin, la liberté d’expression dans les médias turcs continue de se réduire. La démocratie n’est plus qu’un slogan : on parlerait plutôt de démocratie illibérale ou de « démocratie autoritaire »… Le président Erdogan a inauguré son mandat en licenciant 18 000 fonctionnaires qui s’ajoutent aux 150 000 autres déjà licenciés et à l’emprisonnement de 50 000 personnes depuis le putsch raté en 2016. Il demeure président de son parti et peut maintenant émettre des décrets qui font fi du Parlement et poursuivre sa politique économique malgré les indices alarmants. Erdogan s’immisce régulièrement dans les décisions de la Banque centrale et refuse de hausser les taux d’intérêt pour réguler le marché.

Confrontation avec Trump

Avec une moyenne d’inflation de 15 %, une dette de 200 milliards, des réserves en devise se montant à 26 milliards et une monnaie qui se déprécie sérieusement, Erdogan ne pourra plus continuer le boom de construction et les mégaprojets tels que celui du canal Istanbul, l’acquisition planifiée de 19 centrales nucléaires ainsi que des achats majeurs dans le domaine de la défense.

Les investissements étrangers ont afflué lorsque les négociations visant l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ont été annoncées. L’augmentation du PNB de 6,8 % durant la dernière décennie était prometteuse. Or, la Turquie s’est éloignée de la voie des réformes démocratiques et libérales dans laquelle elle avait promis de s’engager. L’image de la Turquie a changé pour le pire. La dévaluation de la lire et le manque de confiance en l’avenir de la Turquie sous Erdogan ont considérablement ralenti les investissements étrangers.

Les relations avec les États-Unis se détériorent : Erdogan ne cache pas qu’il est prêt à échanger le pasteur américain Brunson contre l’extradition en Turquie du prédicateur turc Fethullah Gülen, qui réside aux États-Unis. Le gouvernement américain a fait savoir que la libération du pasteur américain Brunson n’était pas négociable. Trump a annoncé qu’il doublait les taxes douanières sur l’aluminium et l’acier de Turquie. Cette mesure de portée relativement mineure a suffi pour faire chuter la lire turque de 16,8 % au mois d’août alors qu’elle avait accusé une baisse de 23,5 % par rapport au dollar américain depuis le début de l’année.

Erdogan proclame : « Ils ont le dollar, nous avons le droit et Allah. » Il menace l’Amérique de sanctions, voire de changer d’amis et d’alliances, mais rien n’y fait. La justice américaine refuse de laisser tomber l’enquête sur les transactions interdites avec l’Iran par la banque d’État Halkbank, susceptible d’écoper de plusieurs milliards de dollars d’amende. Erdogan s’en prend au présumé complot contre la Turquie et réitère sa demande aux citoyens de se débarrasser de leurs devises étrangères. Mais le vrai test viendra en novembre lorsque les sanctions américaines contre les importations de pétrole iranien prendront effet. L’enjeu des importations de gaz et de pétrole (90 % des besoins de la Turquie) pèse lourd : 50 % du gaz iranien est vendu à la Turquie et les mesures américaines contre les pays qui commercent avec l’Iran devraient affecter la Turquie.

Fin de la croissance économique

Les compagnies turques et les banques ont emprunté respectivement près de 300 milliards et 150 milliards de dollars, qu’elles doivent rembourser avec une lire turque dépréciée. Aujourd’hui, le taux de chômage est de 11 % et atteint 25 % des jeunes. La balance courante est déficitaire de 50 milliards, soit 5 % du PNB. L’investissement de 15 milliards promis par le Qatar ne suffira guère pour désamorcer la régression de l’économie turque. En outre, la dévaluation importante de la lire turque a affecté les économies des pays émergents (Argentine, Afrique du Sud et Inde), car ils s’attendent à des taux d’emprunt plus élevés.

L’unique porte de sortie serait peut-être l’achat partiel de la dette par la Chine et un plus grand alignement sur la Russie, ce qui impliquerait une reddition totale de l’indépendance économique et politique turque. Elle signifierait également une disruption sans précédent de la production et des exportations de l’industrie turque (dont l’industrie de l’armement) qui dépendent de technologies américaines.

Le tempérament autoritaire et conflictuel du président Erdogan ne se dément pas et ne laisse pas entrevoir de changement de cap pourtant si nécessaire. Par le passé, la Russie et l’Allemagne avaient imposé des sanctions contre la Turquie, mais le dossier avait été partiellement réglé dans les coulisses diplomatiques pour sauver les apparences. L’attitude tranchée et publique du président Trump ne laisse pas de place à la diplomatie.