Les médias de Québecor cherchent-ils la disparition du Conseil de presse?

Ce qui a mis le feu aux poudres, ce sont deux décisions récentes du Tribunal d’honneur du Conseil de presse contre un texte du «Journal de Montréal» et une chronique de Richard Martineau.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Ce qui a mis le feu aux poudres, ce sont deux décisions récentes du Tribunal d’honneur du Conseil de presse contre un texte du «Journal de Montréal» et une chronique de Richard Martineau.

Les médias du groupe Québecor ont déposé, il y a quelques jours, une demande d’injonction permanente contre le Conseil de presse du Québec (CPQ) et lui réclament 200 000 $ en dommages pour deux décisions récentes qui auraient porté atteinte, prétend-on, à la réputation du Journal de Montréal.

C’est que la direction de ces médias n’accorde pas au CPQ le droit de rendre des décisions et des blâmes contre ses journalistes et ses chroniqueurs. Étonnante décision de Québecor… Les médias n’ont-ils pas précisément le devoir de favoriser la liberté d’expression et donc, de la critique ?

Il reste que les médias de Québecor sont à couteaux tirés avec le CPQ. En juin 2010, ils se sont d’abord retirés comme membres du Conseil de presse. Et aujourd’hui, ils lui refusent le droit de s’exprimer librement sur le travail de ses journalistes et de ses chroniqueurs.

Ce qui a mis le feu aux poudres, ce sont deux décisions récentes du Tribunal d’honneur du Conseil de presse contre un texte du Journal de Montréal et une chronique de Richard Martineau.

Sans débattre du bien-fondé ou non de ces décisions, il reste que cette demande d’injonction permanente des médias de Québecor vise de toute évidence à museler le Conseil de presse et à restreindre la portée de son rôle au Québec. Plus précisément, voilà un média qui refuse à un individu ou à un collectif le droit de critique de ses contenus. C’est carrément une atteinte à la liberté d’expression !

Le Conseil de presse est né en 1973 de la volonté des journalistes, de la direction des médias et de membres du public de se doter d’un Tribunal d’honneur afin d’améliorer la qualité du travail journalistique au Québec. C’est un organisme à adhésion volontaire et surtout indépendant, comme il se doit, du gouvernement du Québec.

Le rôle de cet organisme a été utile depuis 45 ans. Certes, il y a eu des ratés en cours de route, mais le CPQ reste un organisme essentiel. On ne peut pas encourager la liberté de presse au Québec sans une forme indépendante d’autorégulation des médias et des journalistes. C’est là l’originalité du Conseil de presse.

J’ai moi-même été très critique à l’égard du Conseil de presse du Québec lorsque je présidais la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), au début des années 1990, et par la suite comme directeur général de l’information à Radio-Canada (2006-2012). Mais ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain.

Cette invraisemblable demande d’injonction de Québecor est manifestement une atteinte à la liberté d’expression. J’insiste, n’est-ce pas étonnant que cette demande provienne d’un média qui doit précisément défendre la liberté d’expression ?

Les recours habituels existent toujours si une critique est jugée discriminatoire. Ce sera à un tribunal d’en juger. Mais s’il n’y a pas diffamation, pourquoi un média devrait-il restreindre la liberté d’expression d’un de ses lecteurs critique, ou celle d’un organisme comme le Conseil de presse ?

Que souhaitent les médias de Québecor ? Restreindre la liberté d’expression ? La fin du Conseil de presse du Québec ?

Avec quelle conséquence ? Une invitation à une intervention gouvernementale qui établirait son propre tribunal administratif sur le métier ? J’en vois déjà qui salivent à cette idée.

7 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 29 août 2018 04 h 41

    Ce n'est pas

    Québécor qui est à blâmer, mais la faiblesse et la pensée unique qui règne au Conseil qui est en cause. Réfléchissez à cela. Tous les média et les journalistes sérieux devraient regarder lela.

  • Claude Bariteau - Abonné 29 août 2018 05 h 17

    Le problème ?

    À vous lire, l'enjeu est la liberté d'expression plutôt que le CPQ comme organisme d'autorégulation des médias et des journalistes.

    Il y a cependant un problème dans votre analyse : vous liez la liberté d'expression et le CPQ alors que Québécor n'est plus membre du CPQ. Ne l'étant plus, peut-on présumer que le CPQ puisse exercer à l'égard des médias qui n'en font pas partie ? La réponse est dans la question. L'autorégulation implique par définition la participation des « autorégulés ». Sans celle-ci, une décision du CPQ contre un journaliste ou un texte paru dans un des médias de Québécor sort du cadre de l'autorégulation et entre dans l'univers des points de vue du CPQ à l'égard de non-membres par des membres qui acceptent de s'autoréguler.

    En d'autres termes, l'autorégulation d'un organisme ne peut concerner que les membres de l'organisme. Conséquemment, il ne s'agit pas de la liberté d'expression. Le CPQ a exprimé sa liberté dans les deux cas cités puisqu'il a critiqué les textes en cause. Peut-il aller jusqu'à blâmer un auteur et un média pour un texte qui ne sont pas membres du CPQ et porter atteinte à leur réputation par ces blâmes ?

    J'en doute. Comme je doute de la pertinence du recours à un tribunal pour disposer du caractère discriminant du blâme à l'endroit d'un non-membre du CPQ sur la basse de l'autorégulation entre des membres.

    Cela dit, pour le CPQ, il y a le recours à un tribunal pour contester une injonction, qui est peut-être la voie la plus appropriée pour faire valoir ses vues, car le problème soulevé par l'injonction est la pertinence des blâmes plutôt que l'expression de critiques, qui relève de la liberté d'expression.

    • Tristan Roy - Abonné 30 août 2018 10 h 11

      Excellente analyse

  • Alexandre Champagne - Abonné 29 août 2018 06 h 16

    L'ironie

    Il est tout de même ironique qu'un journal qui se réclâme le droit de dire n'importe par la bouche de ses chroniqueurs critique celui du CPQ d'émettre un blâme à son endroit. Si un simple citoyen avait émis un tel blâme publiquement, le JdeM en aurait-il fait grand cas? Non, évidemment. C'est alors par le fait même reconnaître à la parole du CPQ un statut particulier dans l'espace public. Conséquemment, la question déborde du principe de libre expression et du simple cadre juridique et devrait plutôt se lire : doit-on réguler les organes de presse au Québec? Hélas, il ne s'agit pas d'une question qui relève des tribunaux.

    • Claude Bariteau - Abonné 29 août 2018 09 h 38

      Bien d'accord. Mais réguler les journalistes et les organes de presse au Québec ne relève pas pour autant du CPQ qu'une loi lui confère un tel pouvoir qui s'apparentrait à celui du clergé à l'époque de Mgr Bourget, par exemple.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 29 août 2018 10 h 52

      Il n'y a rien d'ironique ou de mesquin de se défendre quand on est attaqué dans sa réputation ou autrement.
      Je salue la décision de TVA de ne pas se laisser salir par un organisme qui n'est pas un tribunal.

  • Tristan Roy - Abonné 30 août 2018 09 h 54

    Québecor vs CPQ

    Le conseil de presse n'est pas un média, on ne peut lui attribuer une "liberté de presse". Bien sûr les membres de cet organisme ont la liberté d'expression pour critiquer des médias, tel qu'établi par les chartes. Mais ils n'ont légalement pas d'autorité spéciale, n'étant pas un tribunal ou un odre professionnel. Ils sont donc vulnérables aux poursuites, comme n'importe qui. À leurs risques et périls. Et le CPQ n'a pas les moyens de Québecor dans le cas de longues et coûteuses poursuites. Un fragile équilibre existait à l'époque ou tous les groupes de presse et médias faisaient partie du CPQ, mais cet équilibre est rompu. Le CPQ n'a pas les moyens de ses ambitions et devrait regarder la réalité en face.