Ne laissons pas la bien-pensance éroder la littérature

«Personne ne peut déterminer quel type de littérature a le droit ou pas d’exister», estime l'auteure. 
Photo: iStock «Personne ne peut déterminer quel type de littérature a le droit ou pas d’exister», estime l'auteure. 

Réponse à l’article de Martine Delvaux intitulé « Pas de refuge pour les femmes », Le Devoir (Idées), samedi 25 août 2018

En tant qu’écrivaine m’adonnant à un genre où les victimes sont parfois des femmes, en tant que femme également, je me sens tenue de répondre à certains des propos qu’exprime Martine Delvaux dans « Pas de refuge pour les femmes », où elle fustige, sans faire de distinctions, une littérature qui perpétuerait la victimisation des femmes et permettrait « l’expression d’un discours violent » interdisant aux femmes l’accès à une littérature qui pourrait leur servir de refuge.

Comme antidote à ce discours, Mme Delvaux nous invite à imaginer des romans dans lesquels les victimes des viols, meurtres et autres actes d’agression décrits seraient exclusivement des hommes, répondant ainsi à un récent courant d’idées voulant que l’on fasse disparaître la figure féminine de ces romans pour lui substituer une figure masculine que l’on étranglerait ou éviscérerait proprement, c’est-à-dire dans les règles de l’art. Je pense ainsi au Staunch Book Prize, un prix littéraire britannique récompensant un roman policier dans lequel « aucune femme n’est battue, poursuivie, exploitée sexuellement, violée ou assassinée ». (« Comment parler de la violence faite aux femmes en littérature », Le Devoir, 26 juillet 2018)

Or, en nous proposant de nous représenter un monde où la violence se renverserait, Mme Delvaux nous invite ni plus ni moins à nier, pour ne pas dire occulter, un phénomène social sur lequel nous ne pouvons fermer les yeux et que nous devons dénoncer, que ce soit par l’entremise de la fiction ou autrement. Cette approche, qui nous incite à remplacer un type de violence par un autre tout aussi condamnable, ne peut selon moi servir de base à une véritable prise de conscience. Au contraire, elle ne peut qu’alimenter la vindicte et jeter un voile sur ce qui se passe dans les ruelles et autres endroits sordides où des femmes sont quotidiennement agressées.

Les données statistiques (auxquelles fait aussi allusion Mme Delvaux en parlant du viol), pour déplorables qu’elles soient, n’en sont pas moins réelles. Plus de femmes que d’hommes sont violées, plus de femmes que d’hommes sont battues, plus de femmes que d’hommes sont soumises à l’esclavage sexuel, et ce n’est pas en nous imaginant l’inverse que nous allons contredire les statistiques et faire disparaître la violence.

Et qu’en est-il, par ailleurs, de cette violence qu’il faudrait, par des moyens douteux, éradiquer de la littérature ? La littérature noire ou policière, malgré les clichés qui y sont associés, ne fait pas l’apologie de la violence, pas plus qu’elle ne l’encourage ni ne prône l’expression d’un discours qui la glorifierait. Elle ne se complaît pas dans l’étalage d’« anus déchirés », de « mamelons brûlés » ou de « lèvres tuméfiées », pour reprendre quelques-uns des termes employés par Mme Delvaux. Elle utilise la violence, soit, c’est le propre du genre, mais pour la montrer, la plupart du temps, dans son écoeurante nudité, et la dénoncer par le fait même.

Contrairement à ce qu’insinue Mme Delvaux, les « auteurEs » de romans comportant des actes de violence, quel que soit leur genre de prédilection, se posent de nombreuses questions quant au sens à donner aux scènes qu’ils décrivent, conscients qu’ils abordent des sujets délicats qui exigent qu’ils s’attardent au poids des mots. Ces « auteurEs », du moins ceux et celles que je fréquente, s’interrogent sur le pourquoi de la violence, sur les sources de la folie meurtrière et sur leurs conséquences. Et non, Madame Delvaux, détrompez-vous, nous ne prenons pas plaisir à décrire la souffrance. Le devoir de vérité est un devoir qui fait mal.

Nous avons vu récemment, avec les débats qu’ont engendrés SLÃV et Kanata, que mentionne également Martine Delvaux, à quelles dérives peuvent mener la censure et le désir de polir les discours au point d’en faire disparaître la moindre aspérité, c’est-à-dire la moindre allusion susceptible de heurter les croyances, origines, allégeances ou partis pris de tout un chacun. De grâce, ne laissons pas cette tendance à la bien-pensance éroder la littérature et en faire une forme d’art insipide n’ayant plus aucun rapport avec le réel et le vraisemblable. Personne ne peut déterminer quel type de littérature a le droit ou pas d’exister. Et s’il est un refuge pour les femmes, je continue à croire qu’il se trouve dans la littérature.

1 commentaire
  • Brigitte Garneau - Abonnée 29 août 2018 14 h 42

    Un texte brillant et criant de vérité

    Bravo Mme Michaud! J'abonde en tous sens. Tout comme un pansement peut protéger la plaie, le fait d'inverser les rôles fait diversion, mais n'éradique pas le problème. Le pansement ne guérit pas...