La lutte contre la pauvreté est-elle perdue d’avance?

Manifestation à Montréal, en 2016, réclamant de meilleures politiques pour contrer la pauvreté et dénonçant les mesures d'austérité du gouvernement Couillard 
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Manifestation à Montréal, en 2016, réclamant de meilleures politiques pour contrer la pauvreté et dénonçant les mesures d'austérité du gouvernement Couillard 

Dans le spectacle que sont devenues les campagnes électorales, bien peu est dit, voire rien, sur les personnes vivant en situation de pauvreté. Peut-être est-ce une bonne chose, car la pauvreté est trop sérieuse pour être réduite à une promesse électorale. On oublie qu’en moyenne 10 % de la population québécoise ne parvient pas à combler ses besoins de base. Situation inacceptable qui devrait provoquer l’indignation, mais qui, au contraire, semble plutôt engendrer l’indifférence.

Depuis déjà assez longtemps, les gouvernements successifs se contentent de rappeler que la lutte contre la pauvreté est un « défi de taille », ambitieux et appelant la participation de tous. La lutte contre la pauvreté ressemble trop souvent à une bataille perdue d’avance. Le gouvernement connaît pourtant les solutions à apporter pour remédier à la situation, mais se contente de peu, offrant une aide insuffisante et sans commune mesure avec les besoins réels de la population pauvre. Il ne peut pas invoquer l’argument d’un manque de fonds publics pour expliquer cette situation, lui qui, depuis les deux dernières années, a inscrit des surplus budgétaires ; lui qui accorde, pour la prochaine année, des baisses d’impôt aux particuliers à la hauteur de 1 milliard ; lui qui a augmenté le salaire des médecins, classe déjà bien nantie, de 8,6 % en moyenne par année depuis les dix dernières années. Le gouvernement québécois a ainsi les moyens d’éliminer la pauvreté, mais il choisit de ne pas le faire.

Le maillon faible

 

La campagne électorale est l’occasion pour tous les partis de nous rappeler leur engagement pour améliorer les systèmes d’éducation et de la santé. Mais qu’en est-il de l’aide sociale ? On oublie que, lors de son adoption en 1969, la Loi sur l’aide sociale représentait, au même titre que la santé et l’éducation, une pièce maîtresse des services sociaux. La Révolution tranquille avait pour ambition de constituer un filet social qui protégerait tous les citoyens contre les aléas de la vie sociale et permettrait à chacun de s’épanouir. L’établissement de l’aide sociale participait d’un projet de société sans précédent au Québec : créer une collectivité solidaire dans laquelle nul ne serait laissé de côté, peu importe les circonstances.

L’aide sociale a néanmoins toujours constitué le maillon faible de l’ensemble des services sociaux. La société québécoise accepte mal, depuis le premier jour, que l’assistance sociale se définisse comme un droit. On présuppose qu’elle vise qu’une minorité et qu’elle ne peut s’évaluer selon les mêmes critères que les autres services sociaux. Toutefois, on perd de vue qu’elle est destinée à la totalité des citoyens et que, par sa seule existence, elle concrétise l’égalité de tous. S’attaquer à une branche du système des services sociaux équivaut à ébranler tout l’édifice et affaiblir ainsi la légitimité de la collectivité solidaire.

Le défi de l’inconditionnalité

Nous assistons actuellement au désengagement progressif de l’État à l’égard de la protection des personnes assistées sociales. Les différentes politiques d’aide sociale mises sur pied depuis les trente dernières années illustrent la transformation de l’État québécois qui, d’un modèle au fort accent social-démocrate, s’est converti en un modèle de gestion néolibérale. Les dernières réformes mettent en place des mesures d’incitation à l’emploi qui renforcent le contrôle de l’État sur l’existence des personnes assistées sociales en leur imposant un cadre normatif.

Quel parti politique aura le courage de proposer et de revendiquer une aide sociale détachée de l’emprise du marché du travail et de toute condition venant limiter son accès ? Quel parti politique aura le courage de défendre un droit inconditionnel à l’assistance sociale fondé sur la solidarité et une aide financière suffisante pour vivre décemment ? Cet appel à l’inconditionnalité du droit à l’aide sociale peut sembler modeste et sans réelle originalité. Dans le contexte actuel cependant, une telle idée prend des allures de révolution. Vouloir établir un service d’aide sociale indépendant du marché du travail et de l’économie continue de nourrir l’espoir, un espoir qui jusqu’à présent ne s’est jamais concrétisé au Québec.

Respecter l’inconditionnalité du droit à l’aide sociale devrait également modifier l’image que nous nous faisons des personnes assistées sociales. Il faut leur rendre justice, elles qui ont souffert et souffrent du mépris en raison de leur pauvreté. Nous sommes tenus de revoir le jugement négatif qui colle à la peau des « assistés sociaux » et de l’aide sociale, pour en faire de nouveau un projet de société dans lequel la valeur de la vie humaine vaut plus que tout calcul économique et commande le respect de la vie de chacun. Tout compte fait, il faut redonner une image positive à l’aide sociale, tâche ardue certes, mais indispensable si nous croyons réellement aux valeurs de liberté et d’égalité.

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