Les moteurs en panne de la souveraineté

Si plus de 80% des jeunes francophones se considèrent d’abord comme Québécois, ils sont beaucoup moins nombreux à souhaiter l’indépendance du Québec.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Si plus de 80% des jeunes francophones se considèrent d’abord comme Québécois, ils sont beaucoup moins nombreux à souhaiter l’indépendance du Québec.

Le politicologue Jean-Herman Guay avait bien mis au jour, voici près de 20 ans, deux « moteurs » qui risquaient de tomber en panne afin de promouvoir l’indépendance du Québec : le premier avait trait à l’essor économique des « Canadiens français » obtenu par l’utilisation de l’État québécois depuis 1960 qui aura permis de combler en grande partie le retard économique de ceux-ci ; le deuxième était directement lié à l’adoption de la Charte du français qui, bien qu’elle ait été charcutée par la Cour suprême du Canada, a donné un sentiment de sécurité linguistique à une majorité de francophones.

Mais il y en a d’autres. Le troisième moteur faisant défaut découle des deux premiers et implique que, si plus de 80 % des jeunes francophones se considèrent d’abord comme Québécois, ils sont beaucoup moins nombreux à souhaiter l’indépendance du Québec, car, à également 80 %, ils pensent qu’il demeure possible de réformer le fédéralisme canadien de manière à satisfaire à la fois le Québec et le reste du Canada. Notons qu’en 1995, seuls 40 % des jeunes francophones étaient de cet avis.

Le quatrième moteur a trait aux enjeux écologiques et économiques, illustrés par les changements climatiques, qui sont source d’inquiétude pour une forte proportion des moins de 35 ans. Comme je l’écrivais, il y a quelques années : « Quand un tsunami risque de tout emporter, on se fout pas mal des chicanes de clôture ! »

Le cinquième moteur connaissant des ratés demeure le même que celui qui mine bien des partis se réclamant de la social-démocratie, celle-ci s’étant transformée pour plusieurs d’entre eux en social-libéralisme, les rendant incapables de changer quoi que ce soit au contrôle oligarchique actuel. Pour le PQ, cette difficulté prend en plus la forme d’un souci maladif de ne pas déplaire tant à droite qu’à gauche afin de ne pas miner ses chances de gagner un éventuel référendum, avec le résultat qu’avec de tels atermoiements le PQ, en fin de compte, ne plaît plus à personne.

Enfin, n’y aurait-il pas un sixième moteur, faisant défaut de manière plus insidieuse, découlant d’avatars de ce que d’aucuns ont appelé la « mondialisation », mais qui serait bien mieux nommé « uniformisation » de la culture asservie à un modèle universel Made in USA. Des avatars qui font que les moins de 40 ans, plus que leurs parents et encore plus que leurs grands-parents ont assimilé bien des traits culturels (valeurs, attitudes et pratiques) provenant d’Uncle Sam. Ces traits ont entre autres contribué à l’émergence d’identités morcelées au nom de la diversité amenuisant d’autant le sentiment d’une appartenance nationale commune. La culture numérisée de Spotify à Netflix, de Facebook à Instagram ou de Google Home à Siri vient laminer les cultures nationales instituant comme référant des mèmes globalisés conçus, produits et distribués par une oligarchie apatride disposant de la force des GAFA dont les moyens d’espionnage et de persuasion servent les intérêts d’entités transnationales.

Bien des jeunes — mais aussi des pas si jeunes — de la classe moyenne anxieux de perdre leur « addiction » au mode de vie promu par l’American way of life cherchent alors à se réfugier dans les bras des politiciens qui leur promettent le maintien pour encore longtemps de leurs rêves consuméristes. Les radios poubelles de Québec en sont un écho tonitruant, la CAQ ou le PLQ l’incarnation politique.

8 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 août 2018 08 h 36

    En plein dans le mille M. Cotnoir !

    Les critiques télé du «Devoir» -- Stéphane Baillargeon, Amélie Gaudreau, Louise-Maude Rioux Soucy, mais surtout Manon Massé --, devraient lire attentivement l'avant-dernier paragraphe de la lettre de M. Cotnoir.

    Toutes ces chères productions de nos voisins du sud, adulées par tant de nos critiques, sont en train d'avoir nos jeunes à l'usure.

  • Raynald Rouette - Abonné 27 août 2018 09 h 13

    La peur et l’ignorance les principaux facteurs


    René Lévesque et Jacques Parizeau ont entrouvert la porte de la liberté pour les Québécois.

    La population en général, a tout simplement refusé de la franchir!

    Ce qui a provoqué les différentes pannes que vous évoquez. Ce qui devient secondaire dans les circonstances.

  • Claude Bariteau - Abonné 27 août 2018 09 h 16

    Les moteurs en action.

    Je ne vois pas l’essoufflement à l’aide de moteurs décrochés du politique.

    Si la mondialisation-uniformisation rafle des jeunes et moins jeunes qui rêvent à s’étourdir à l’American way of life, c’est plutôt qu’ils ne voient plus quoi faire d’autres devant la déconstruction du Québec depuis 1995 par le Canada et ses émissaires Charest, Couillard et Legault, mais surtout l’absence d’un projet mobilisateur.

    Vos premiers moteurs, inspirés de M. Guay, ne propulsent plus rien. Sous ces gouvernements du Canada, des pistons ont été verrouillés pour rouler au ralenti à l’horizontal, s’étouffer sur les pentes ascendantes et pétarader sur les descendantes.

    Le retard économique est de retour. Le PIB et les revenus par habitants au Québec sont en chute et les travailleurs sont redéfinis en porteurs d’eau pour des multinationales qui rachètent sans opposition des entreprises locales.

    Quant à la langue française, elle ne sécurise plus. L’anglais occupe au quotidien l’imaginaire et les médias se défoncent à valoriser un univers et un vocabulaire qui vandalisent la pensée et la réflexion dans la langue de Molière.

    Devant un champ de ruines et un vide d’horizon, que les jeunes, qui se disent québécois d’abord, rêvent à s’entendre avec le Canada n’a rien d’étonnant. L’est plutôt que le Québec demeure leur lieu d’ancrage. Avec des moteurs qui roulent à plein régime sur les routes du Québec, dont ils seraient cofondateurs, ils se définiront des Québécois et rien d’autres.

    Des Québécois par contre soucieux de l’environnement -il en va de leur avenir- qui savent cette préoccupation présente dans plusieurs pays et qu’il importe d’en faire une priorité au Québec et de s’associer avec des pays qui s’y investissent.

    Aussi des Québécois imaginatifs, promoteurs de leur autonomie comme d’un vivre-ensemble qui valorise l’action collective et les débats. Ces Québécois existent et se battent alors que les médias et les partis politiques étouffent ce qui les anime.

    • Pierre Robineault - Abonné 27 août 2018 13 h 34

      Vous avez encore et toujours raison, monsieur Bariteau.
      Vous dites entre autre, "Quant à la langue française, elle ne sécurise plus. L’anglais occupe au quotidien l’imaginaire et les médias se défoncent à valoriser un univers et un vocabulaire qui vandalisent la pensée et la réflexion dans la langue de Molière."
      La preuve en est que cefrtains chorinqueurs culturels du Devoir lui même, en tant que médium, valorise sans cesse l'écoute des Netflix et HBO. Parfois strictement parce que le ou les réalisateurs dont Québécois francophones (mais pas seulement), mais leur production demeure de langue anglaise. Et ... ça m'agace au plus haut point!

  • Gilles Théberge - Abonné 27 août 2018 11 h 09

    L’idée de créer un pays neuf, original ne traverse pas l’esprit des jeunes d’aujourd’hui...? Ils n’ont pas envie de créer quelque chose qui leur ressemble, et qui les porte plus loin.

    Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la tête de la jeunesse. Si c’est le cas.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 27 août 2018 12 h 02

    Pour résumer en quelques mots...

    La perte de vitesse de la ferveur souverainiste peut se résumer en quelques mots: la disparition progressive des repères culturels et identitaires, ainsi que le refus répété des gouvernements, toutes idéologies confondues, pour valoriser cet héritage et le transmettre d'une génération à l'autre en se servant de l'éducation, un vecteur primordial pour la survie de la nation qui, ironiquement, a toujours été pourtant de leur compétence exclusive. Mea culpa, mea maxima culpa...