Pas de refuge pour les femmes

«Pour celles qui vivent et s’identifient en tant que femmes dans notre société, il n’y a pas de refuge», répond l'auteure.
Photo: iStock «Pour celles qui vivent et s’identifient en tant que femmes dans notre société, il n’y a pas de refuge», répond l'auteure.

Dans sa réponse à un texte d’Étienne Beaulieu paru dans les pages du Devoir, David Dorais affirme (Le Devoir, 23 août) que la littérature doit être un « refuge ». En lisant son texte, je me suis demandé : mais un refuge pour qui ?

Qu’est-ce qu’on peut ajouter à la vague de commentaires produits au cours de l’été torride qu’on vient de traverser ? Cet été qui, loin d’être un refuge, a agi comme un avertissement… Si on continue à ne rien faire, notre fin est assurée. Ce que les scientifiques prédisent depuis plus de trente ans est en train de se produire. Et malgré tout, nous continuons à nous fermer les yeux, à nous boucher les oreilles. Nous allumons le climatiseur, nous démarrons la voiture, nous montons dans un avion, nous mangeons un steak sans sourciller. Comme si l’avenir était assuré. Comme si cette planète allait être, à jamais, le refuge de l’humanité. Mais la planète n’est déjà plus un refuge, et il faut se demander dans quelle mesure on peut encore parler d’humanité…

Derrière les manifestations entourant SLĀV et les discussions entourant Kanata, derrière le geste d’un premier ministre qui ose dénoncer les propos racistes d’une citoyenne et tenir tête à un pays qui ne respecte pas les droits de la personne, il y a justement ce même désir de « refuge » : que le refuge des uns ne soit pas le bagne des autres. Mais aussi : comment parler de la littérature comme refuge quand des milliers de réfugiés meurent de vouloir échapper à encore plus de douleur ? De quel refuge parle-t-on sinon d’un refuge pour les privilégiés ? Et qu’est-ce que ça signifie de défendre la littérature comme refuge en réaction à la dénonciation de cette même littérature comme permission pour l’expression d’un discours violent ? Qu’est-ce qu’on veut gagner ?

La violence envers les femmes n’est pas une exception ; c’est un état de fait. La violence a lieu à ciel ouvert, tout le temps. Des femmes violées ou violentées, dominées de mille et une manières, c’est le lot de la littérature (et des arts en général). C’est facile de violer une femme. Plein d’hommes le font dans la réalité, comme en témoignent les statistiques, et n’en payent jamais le prix. Ainsi, si la littérature doit être un refuge, elle ne l’est certainement pas pour celles qui s’identifient en tant que femmes et qui lisent… Qui aiment lire. Qui veulent continuer à lire. Et qui aimeraient lire autre chose que ça.

Imaginons une littérature qui violerait et truciderait sans cesse les hommes. Imaginons des pages et des pages décrivant des corps identifiés comme masculins couverts d’ecchymoses, tordus de douleur. Imaginons des anus déchirés, des mamelons brûlés, des cuisses lacérées, des yeux au beurre noir, des joues et des lèvres tuméfiées… Imaginons ces corps plongés dans le coma. Imaginons-les incapables ou interdits de parler. Imaginons-les morts. Puis, imaginons ça dans les livres donnés à lire aux adolescents et aux jeunes adultes, systématiquement, dans les établissements d’enseignement. Imaginons que ces livres-là reçoivent des prix, qu’ils sont encensés dans toutes les institutions jugées responsables de définir ce que c’est l’art, ce que c’est la grande littérature. Imaginons surtout que les auteurEs de telles scènes, en les écrivant, ne se sont pas posé la question du sens à leur donner, à ce que ça veut dire de les écrire. Imaginons enfin qu’elles y ont pris plaisir.

J’invite ceux qui crient au refuge littéraire d’imaginer ce que ça peut signifier d’être amené à se faire une culture par l’entremise de scènes qui rappellent sans cesse que notre place est celle de l’être dominé, battu, bâillonné, violé. Quand cet exercice d’imagination aura été fait par ceux qui n’ont lu et vu que des représentations de femmes violentées sexuellement (parce que le contraire n’existe pratiquement pas), alors nous pourrons parler de la littérature comme refuge. Mais d’ici là, ce mot, je le refuse. Pour celles qui vivent et s’identifient en tant que femmes dans notre société, il n’y a pas de refuge.

4 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 25 août 2018 14 h 30

    Encore un appel à la censure

    Ce texte de Martine Delvaux est hystérique ; elle réclame que la morale balise la création littéraire.

  • François Beaulé - Abonné 26 août 2018 08 h 26

    Martine Delvaux joue la vierge offensée

    Le féminisme en Occident a été récupéré par le libéralisme. Il est axé sur la liberté des femmes comme individus. Souvenons-nous de l'essai « Interdit aux femmes », paru en 1996, dans lequel Mmes Navarro et Collard défendaient la pornographie et le droit des femmes de se prostituer...

    La littérature que dénonce Martine Delvaux est de production relativement récente, elle n'est pas typique de la littérature de toutes les époques, loin de là. Si, selon cette professeure de littérature, la littérature actuelle ne peut constituer un refuge pour les femmes, c'est bien parce que les femmes d'aujourd'hui peuvent lire tout et n'importe quoi, librement. En accord total avec le féminisme libéral que l'on a connu depuis des décennies. Et madame Delvaux de s'en indigner !

  • David Dorais - Inscrit 26 août 2018 10 h 16

    Un refuge pour les femmes aussi

    La littérature doit être un refuge pour tous les discours, notamment les plus fragiles, ceux qui ont le plus de mal à se faire entendre. Cela inclut bien sûr les femmes.

  • Christian Roy - Abonné 26 août 2018 19 h 47

    Le rôle de l'Artiste

    On en revient toujours à vouloir identifier le plus clairement possible le rôle de l'Artiste dans la culture de son époque.L'artiste doit-elle transcender le réel, le magnifier, le métaboliser, lui donner sens ? Comment reconnaît-on une Oeuvre ? Quelle est la part de subjectivité dans cette évaluation ? À quoi sert la liberté artistique ? A-t-elle une finalité d'ordre sociale qui la dépasse ou peut-on lui reconnaitre que des vertus égocentriques ? Existe-t-il des oeuvres pathogènes ? L'échange des textes des dernières semaines me laisse sur plus de questions que de réponses.