Heurts et merveilles dans le théâtre de Robert Lepage

Dans la controverse, le Festival international de jazz de Montréal a annulé les représentations du spectacle «SLAV» de Robert Lepage et Betty Bonifassi, qui se voulait une «odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans la controverse, le Festival international de jazz de Montréal a annulé les représentations du spectacle «SLAV» de Robert Lepage et Betty Bonifassi, qui se voulait une «odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves».

« Et si l’on était un Indien, prêt sur-le-champ et fendant les airs sur son cheval lancé, on ne cesserait de frémir sur la terre frémissante, jusqu’à larguer les éperons il n’y avait pas d’éperons, jusqu’à lâcher les rênes il n’y avait pas de rênes et on verrait à peine devant soi la terre pareille à la lande fauchée à ras, désormais sur un cheval sans tête et sans encolure. »

— Franz Kafka (trad. : J. Darras)

 
 

Plus que tout autre art, du fait de sa proximité immédiate avec le public, le théâtre est le genre littéraire le plus apte à exposer la matrice des relations humaines, comme si l’écriture théâtrale garantissait la réciprocité constitutive et nécessaire des acteurs et des spectateurs, les uns cavaliers, les autres montures, pour reprendre le motif de la cavalcade fantastique de Kafka, « sur un cheval sans tête et sans encolure » à travers les géographies « amérikaines », si l’on songe non seulement à la figure de l’Indien mais aussi à son roman Amerika.

Le prestige du théâtre s’autorise de ce pacte affectif qui lui a longtemps servi de catalyseur et de baromètre du changement social. De temps à autre, l’état de grâce se rompt. L’été 2018 restera la date extravagante de décharges, de mécompréhension, d’invectives, quand ce ne sont pas des flèches dans l’oeil soupçonneux des bien-pensants.

L’annulation des deux spectacles SLĀV et Kanata montés par le dramaturge québécois Robert Lepage enraye la belle mécanique de l’alliance tectonique lorsque se heurtent aux présupposés esthétiques du metteur en scène les races imaginaires noire et amérindienne, âmes primitives rassasiées d’exclusion, de marginalisation et de ségrégation. Bien que la notion de race soit parfaitement invalidée d’un point de vue scientifique, pour autant les effets sociaux de ses déterminants — la couleur de la peau, par exemple — demeurent puissants et influent sur l’accès au marché du travail, au marché immobilier, à l’éducation et à l’égalité devant la loi.

Le monde de l’art sécrète une résistance aussi vaine que prétentieuse à méconnaître la race et les constructions raciales comme une réalité sociale. Lacan avait prévu la montée de la haine dans le champ social et politique dès 1967 : « Notre avenir de marchés communs, disait-il, trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation. »

Suprême ironie

Les grands débats culturels contemporains se conjuguent sous diverses formes d’autant plus paradoxales qu’elles surgissent au coeur des champs sociaux voués à inclure et à insérer, à collectiviser, qu’il s’agisse d’éduquer, de soigner ou d’émouvoir. L’affaire SLĀV survient, suprême ironie, au moment où le Musée des beaux-arts de Montréal « invite à une réflexion sur les enjeux liés à la “décolonisation du regard” » et aux perceptions identitaires, esthétiques et culturelles à travers deux expositions : D’Afrique aux Amériques : Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui et Nous sommes ici, d’ici : l’art contemporain des Noirs canadiens, présentées en continuité. Nathalie Bondil, la commissaire de l’exposition, en précise la portée : « Ce siècle se déroule ici comme un livre quand l’émancipation d’un continent entier raconte l’émancipation des regards, d’appropriations en réappropriations. […] L’eurocentrisme culturel est à revoir dans une histoire de l’art à réinventer. » Tout se passe comme si les établissements muséaux de Paris à Toronto défendaient une éthique de l’art débarrassée de la nostalgie coloniale.

Robert Lepage sort meurtri de l’algarade où retentissent les cris d’Indiens mêlés aux cris des Maures, désabusé qu’une sorte de mise en abyme parodique et exténuée ait dévoyé son intention poétique. À la question de savoir de quelle couleur doit être la peau de quiconque se hasarde à représenter le malheur des peuples, il est permis de répondre que le retrait des deux spectacles n’a rien à voir avec l’absence d’intérimaires noirs ou amérindiens. Le Festival de jazz de Montréal fut contraint d’annuler la représentation au risque d’être englouti par cette mer houleuse, si l’on considère que le jazz, fabrique de symphonies improvisées, n’est rien d’autre qu’un chant d’esclaves. Et l’esclave, dès lors qu’il chante, est un homme ou une femme libre.

Histoire coloniale

Entre SLĀV et Kanata subsistent une homogénéité thématique inscrite dans la longue durée, une réversibilité des discours dont la lisibilité immédiate prévaut sur les couleurs de peau, les convictions religieuses et les particularismes culturels, qu’il s’agit de neutraliser pour atteindre l’homme idéal, celui qui vit entre deux aéroports.

L’histoire coloniale revient hanter la culture car nous ne parvenons pas à déchiffrer les signes secrets qu’Africains et Amérindiens ont tissés sur la plus misérable des conditions humaines. Les premiers ne furent-ils pas déportés aux Amériques pour remplacer les seconds décimés par le génocide, la maladie et le travail forcé ?

Face à l’alliance des meilleurs sangs, Robert Lepage se comporterait comme un prophète faillible, féticheur dont les oeuvres sont des vestiges de l’histoire, contrôlé de loin par des producteurs post-nationaux et tout contre par des agitateurs afro-descendants et amérindiens racisés. Légitimés par la dépossession de leurs chants de gorge, ceux-ci portent dans leurs corps labourés les traces immanentes des luttes pour la dignité.

Depuis Circulations, pièce écrite en trois langues, suivie par Les sept branches de la rivière Ota, Lepage a été à l’avant-garde des expérimentations dramaturgiques qui déconstruisent les notions d’identité et d’appartenance, de domination et de subordination. Cette esthétique propulse le spectateur en position de proscrit hors de sa propre culture, abandonné aux fatalités ironiques de zoulous, d’Autochtones ou d’immigrants. Néanmoins, le dramaturge serait-il devenu le Deus d’une mécanique (Ex Machina est le nom de sa compagnie de théâtre) désormais déréglée ? Peut-être est-ce tout cela à la fois chaque fois qu’un artiste foule le sol brûlant de l’Histoire.

Cartographe de la culture mondialisée, pris dans les rets de son meilleur rôle, celui fascinant de briser les tables, de mettre la hache dans des oeuvres pertinentes pour notre temps, Robert Lepage a voulu réinventer la façon de fabriquer l’Histoire, l’héritage, le lieu commun de souffrances serti du malheur absolu de la colonisation. Ce moment de malaise dans la culture restera la représentation emblématique de la manière insolente dont l’angoisse de ceux qui n’ont pas de bouche envahit la scène éditoriale et brusque les consciences avec leurs histoires offusquées. L’épreuve au sens littéral deviendra précieuse pour l’oeuvre de Robert Lepage, qui affronte la passion vitale de ceux qui ne se résignent pas à l’oppression, quand bien même serait-elle symbolique.

11 commentaires
  • Sylvain Rivest - Inscrit 25 août 2018 01 h 00

    Le folklore

    En passant, vous savez que les chevaux ont été importé en Amérique par les européens?

  • Michel Lebel - Abonné 25 août 2018 07 h 14

    Pas un dieu!


    Un langage inutilement ampoulé. Les choses peuvent être dites plus simplement, sans tomber dans le simplisme! Ne faisons pas de Lepage un dieu. Comme tout un chacun, il (son théâtre) a ses forces et ses faiblesses.

    M.L.

    • Claude Paradis - Abonné 25 août 2018 17 h 43

      Je confesse avoir aussi eu l'impression de lire un texte au langage trop ampoulé.

  • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2018 08 h 22

    La profondeur de SLÂV et de KANATA

    Pour vous comprendre, il faut avoir plonger en soi.

    S’être découvert nu comme un ver gelé sur une banquise de glace mais aussi habillé des vêtements du monde sous un soleil du midi à faire suer.

    S’être réinventé pour renaître au sortir d’une brume épaisse qui fige l’histoire et ses fantômes oubliés mais entretient ses héros érigés sur des socles de marbre devenus des intouchables.

    Lepage s’est réinventé et a créé sur scène le monde duquel il s’est extrait.

    Ses pièces de théâtre en témoignent. Tellement, dirais-je, qu’il éveilla les fantômes et choqua les héros dans la brume épaisse de l’histoire.

    Recevables en certains lieux avec des montages convenables, ce ne fut pas le cas de SLÂV et de KANATA, car des descendants des fantômes de l’histoire firent surface au-dessus de la brume, là où Lepage créait.

    Sont alors reparties les guerres d’antan qui ont détruit des « sois » et en firent des fantômes de brume et glorifié des « sois » gagnants en héros qui règnent toujours dans la brume.

    Comme vous le dites savamment, Lepage, aussi Mnouchkine, ont réveillé des « sois » d’antan devenus aujourd’hui des « sois » pour qui le théâtre est aussi leur terrain de jeu.

    SLÂV et KANATA l’ont révélé et les témoins du passé en furent tassés.

    Ne restaient à Lepage et à Mnouchkine qu’à les recevoir dans leur maison de spectacle. Ils l’ont fait parce que, là où ils sont, la brume ne cache pas l’histoire alors que, là où sont tous les « sois » gagnants, ceux-ci peuvent toujours danser dans la brume parce qu’ils ne se sont jamais vu en un ver nu ou habillés à la mode du jour.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 août 2018 06 h 42

      Je n'ai jamais rien lu de vous d'aussi magnifique, monsieur.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 août 2018 09 h 31

    Joël

    C'est pas facile à lire.

  • Gilbert Turp - Abonné 25 août 2018 11 h 05

    Plus la poussière retombe...

    Et plus je ressens le vide laissé par ces annulations. Il ne s'est rien passé, finalement. Car l'événement qui aurait pu avoir lieu n'a pas eu lieu.
    Un non-événement n'a jamais fertilisé quelque champ culturel que ce soit.