Hydroélectricité: le vrai scandale sur la Côte-Nord

Construction du barrage Daniel-Johnson. Aucun emploi, aucun contrat n’a été offert aux Innus lors de la construction de Manic 5.
Photo: Gouvernement du Québec Construction du barrage Daniel-Johnson. Aucun emploi, aucun contrat n’a été offert aux Innus lors de la construction de Manic 5.

Il est beaucoup question en ce moment du projet d’énergie éolienne Apuiat sur la Côte-Nord. Il manque un élément majeur à la discussion dans ce dossier, un élément que le gouvernement du Québec connaît bien, qui sert d’arrière-plan à ses négociations avec les Innus, mais qu’il se garde de mentionner publiquement. Il s’agit de la dépossession historique des droits des Innus par Hydro-Québec dans les années 1960 avec l’aval du gouvernement canadien.

En 1965, les Innus de la communauté de Pessamit ont obtenu 50 000 $ pour le développement hydroélectrique de la rivière Manicouagan, qui allait conduire à la construction de quatorze barrages sur son territoire ancestral. Parmi ces barrages, on trouve Manic 5, la fierté des Québécois de l’époque, qui a beaucoup rapporté à Hydro-Québec depuis 60 ans. La puissance totale de ces barrages est équivalente à celle du réseau de barrages de la Baie-James. Aucun emploi, aucun contrat n’a été offert aux Innus lors de la construction de Manic 5. Des cimetières ont été inondés sans déplacer les sépultures. Aucune étude environnementale digne de ce nom n’a alors été effectuée.

Pourtant, dix ans plus tard, Hydro-Québec, le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ont procédé avec les Cris et les Inuits tout autrement. Ils ont signé la Convention de la Baie-James et du Nord québécois pour obtenir le consentement de ces nations autochtones au développement hydroélectrique de cette région. Hydro-Québec a versé 250 millions en dollars de 1975 pour obtenir ce consentement. Pour sa part, le gouvernement fédéral a légiféré pour donner aux Cris une autonomie politique qui les sortait du cadre de la Loi sur les Indiens avant toute autre Première Nation.

En 2001, un amendement à la Convention appelé la Paix des Braves a donné aux Cris 5 milliards additionnels sur 50 ans en échange de leur consentement à de nouveaux barrages. De ce montant, 3,5 milliards proviennent d’Hydro-Québec et 1,5 milliard d’Ottawa. Une somme de 800 millions a aussi été versée par le gouvernement du Québec aux Inuits. Le Parlement fédéral a une nouvelle fois légiféré et procuré une autonomie renforcée aux Cris. Sous le gouvernement Charest, cette autonomie a été encore accrue, au point où les Cris détiennent la main haute sur les institutions publiques régionales jusqu’à Chibougamau, tout comme les Inuits au Nunavik.

Des résultats différents

Les gouvernements ont d’abord résisté à de telles ententes. La Convention et la Paix des Braves étaient toutes deux des règlements à l’amiable. Mais comment le développement hydroélectrique de la Côte-Nord et celui de la Baie-James ont-ils donné des résultats si différents ?

La réponse est simple : ce qui était techniquement légal en 1965 ne l’était plus en 1975, et est devenu inconstitutionnel en 1982. Pour bien comprendre, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. En 1969, Trudeau père et son ministre des Affaires indiennes, Jean Chrétien, publiaient un livre blanc qui niait la valeur juridique des droits ancestraux. Ce document proposait l’abolition des réserves ainsi que l’assimilation des Autochtones au nom de l’égalité individuelle de tous les citoyens. Cette vision correspondait à un point de vue répandu à l’époque, y compris chez Hydro-Québec, pour qui les Autochtones n’étaient qu’un obstacle au développement.

Devant le tollé soulevé, le gouvernement canadien dut mettre sa réforme entre parenthèses. Comme le rapporte l’anthropologue Serge Bouchard dans son récent ouvrage sur les Innus (Le peuple rieur, Lux éditeur, 2017), Trudeau père a alors déclaré : « Ils peuvent garder leurs ghettos s’ils le désirent. » Et Jean Chrétien d’ajouter : « Ils peuvent conserver la discrimination dont ils sont victimes. »

En 1973, dans l’affaire Calder, portée devant les tribunaux par les Nishgas de la Colombie-Britannique, la Cour suprême tapa sur les doigts d’Ottawa en soulignant que les droits ancestraux étaient bien de nature juridique. Six mois plus tard, Trudeau et Chrétien firent volte-face en adoptant une nouvelle politique de négociation des traités qui visait à obtenir la cession de ces droits. La Convention de la Baie-James fut le premier traité moderne issu de cette politique. Ce qu’un gouvernement fédéral avait fait pouvait toutefois être défait par un autre. En 1982, Trudeau et Chrétien ont donc complété leur retournement en constitutionnalisant les droits ancestraux qu’ils voulaient supprimer en 1969 pour faire adopter une réforme constitutionnelle à l’exclusion du Québec. Mais tout cela était trop tard pour les Innus, qui n’ont obtenu ni compensation ni autonomie, parce que la politique fédérale et la constitutionnalisation n’étaient pas rétroactives.

Mépris des Innus

La réalité est que Manic 5 et les autres barrages de l’époque ont été construits au mépris des Innus. Cette dépossession est un vol historique, commis par Hydro-Québec et le gouvernement canadien, qui devrait révolter toute personne de bonne foi. Des tentatives ont été faites pour corriger cette profonde injustice au cours des années. Des rencontres ont eu lieu avec Hydro-Québec et le gouvernement du Québec, mais aucune offre sérieuse n’a été déposée, par crainte de l’incompréhension de l’opinion publique.

Lorsque le gouvernement actuel fait la promotion de projets à la rentabilité incertaine et qu’il insiste sur la nécessité de maintenir de bonnes relations avec les Innus pour le Plan Nord, il a aussi à l’esprit les erreurs inavouables du passé. Si le gouvernement canadien voulait vraiment corriger des injustices, il s’attaquerait à celle-ci en priorité. Il pourrait ensuite songer à restaurer les droits des Innus, des Attikameks et des Anishnabes sur le territoire de la Convention de la Baie-James, un autre vol aggravé.

Quant aux Innus, ils portent aussi une part de responsabilité. Le projet Apuiat est le premier projet économique qui regroupe l’ensemble de leur nation. S’ils s’étaient donné une gouvernance nationale comme les Cris, il y a longtemps qu’ils auraient fait plier les gouvernements et Hydro-Québec.

10 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 23 août 2018 07 h 43

    Faire le point sur la séparation vs l'assimilation des autochtones

    L'auteur est constitutionnaliste et a joué le rôle d'avocat de communautés innues. Il lui paraît évident que les volontés assimilatrices exprimées par MM Trudeau et Chrétien en 1969 étaient nuisibles. Son point de vue est juridique. Mais qu'est-ce que des sociologues, et peut-être des psychologues, pourraient conclure après avoir étudié les groupes et les individus autochtones vivant dans des réserves pour les comparer à ceux qui se sont intégrés aux sociétés blanches ?

    De telles études existent-elles, tant en Amérique du Nord qu'en Amérique du Sud ?

    • Cyril Dionne - Abonné 23 août 2018 10 h 36

      Vous avez raison M. Beaulé. Un point de vue juridique sous-entend que les institutions sont déjà en place avec leur parti pris et cet instrument ne fait que départager les droits et les obligations de chacun. Mais vu sous tous les aspects qui composent la vie d’un individu, d’une société, d’une nation, on pourrait avoir une autre conclusion.

      Mais ce qu’on peut conclure dans cette lettre, c’est que les Innus aimeraient recevoir des argents du gouvernement pour une certaine compensation. Or, le gouvernement canadien, c’est les contribuables et non pas les politiciens. Si on se met à réparer toutes les erreurs du passé, il n’y aura jamais assez de ressources financières pour combler tous et chacun. Ils nous semblent que les enfants ne sont pas responsables des soi-disant erreurs de la part de leurs parents, grands-parents ou tout simplement, de leurs ancêtres. Curieux tout de même, les autochtones n’avaient aucune conception de la légalité d’un territoire défini et surtout de l’argent comme concept et maintenant on sous-entend de sommes astronomiques pour résoudre le litige. L’occupation d’un territoire sous-entend aussi la démonstration de l’occupation passée et présente par la construction, la culture et l’exploitation des ressources.

      Ceci étant dit, bien que je n’aie pas une haute estime de MM. Trudeau (père et le fils aussi) et Chrétien, il semble évident que de continuer à vivre dans un milieu hostile au milieu de nulle part, on n’avancera pas beaucoup. Pratiquer une culture de subsistance tout en rejetant les valeurs assimilatrices de la modernité, les conditions de vie de ces gens ne s’amélioreront pas. Jean Chrétien avait raison en proposant l’abolition des réserves même dans sa façon arrogante de le faire. Et malheureusement, pour les droits ancestraux, en ce qui a trait à une compensation financière de populations vaincues maintes et maintes fois, ils ne pèsent pas très lourds dans l’imaginatif collectif, euphémisme du territoire non cédé oblige.

  • Claude Bariteau - Abonné 23 août 2018 07 h 55

    Enfin le fond des choses.

    Ces dernières années, ce texte, lumineux, est celui qui m'a le plus appris sur le Québec de la Manicouagan à la Baie James.

    M. Binette révèle des erreurs inavouables du Québec et du Canada et signale que les Innus, en s'associant avec deux firmes privées et le gouvernement actuel du Québec pour le projet Apuiat, ne se sont pas placés en position avantageuse.

    Après la lecture de ce texte, il est impossible d'oublier l'inavouable et les discussions sans effet qui ont découlé des demandes de compensation des Amérindiens dont les barrages sur la Côte nord ont affecté leurs modes de vie.

    C'est fondamentalement ce point, incontournable, qu'il importe d'aborder en recourant au modèle de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois.

    La question est alors comment l'aborder. M. Binette n'y fait pas référence, mais je présume qu'il a des idées précises sur ce point. Il devrait les révéler, comme il m'apparaît essentiel que les Amérindiens concernés mettent de l'avant leur approche.

    Dans ce dossier, Le Devoir peut servir de lien pour aller au-delà du fond des choses.

    • Danielle Brossard - Abonnée 23 août 2018 10 h 54

      Il est bien vrai M. Bariteau que l’article de M. André Binette est des plus intéressants et nous en apprend beaucoup sur le vrai scandale à la Côte-Nord et sur la vision de Trudeau père et Jean-Chrétien sur les droits ancestraux des Premières-Nations. Une invitation à lire l’ouvrage de l’anthropologue Serge Bouchard sur les Innus «Le peuple rieur» aux Éditions Lux, 2017 que je compte bien lire.

  • Loyola Leroux - Abonné 23 août 2018 10 h 30

    Quels sont les gains des avocats?

    Les firmes d'avocats ne sont-elles pas un peu gagnante de ces négociation avec les Premieres Nations? Monsieur Binette, en tant qu'expert, ne pourrait-il pas nous donner plus d'informations sur ceux qui ont recu une part de tous ces millions qui ont circulé ? La situation des membres des Premieres Nations s'est-elle améliorée?

    • Cyril Dionne - Abonné 23 août 2018 15 h 46

      « La situation des membres des Premières Nations s'est-elle améliorée? »

      Non, mais celle des avocats véreux qui gravitent autour des chefs aussi corrompus, OUI !

  • Pierre Grandchamp - Abonné 23 août 2018 13 h 24

    "Dans 20 ans, il n'y aura plus d'Indiens", disait-il en 1962-63

    Le principal(directeur) du pensionnat autochtone de Pointe-Bleue, au pays des Bleuts, disait aux élèves:"Dans 20 ans, il n'y aura plus d'Indiens".

    Du livre de Gilles Ottawa.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 23 août 2018 13 h 39

    Innu...Inuit

    Quelqu'un aurait-il l'amabilité de faire mon éducation. Différence entre "innu" et "inuit"? Merci.

    • Raymond Labelle - Abonné 23 août 2018 16 h 17

      Les Innus sont des Amérindiens vivant aux alentours de la Côte nord. Anciennement on les appelait "Montagnais". Quant aux Inuits, comme vous les savez j'imagine, il s'agit d'autochtones vivant dans l'Arctique.

    • Loyola Leroux - Abonné 23 août 2018 16 h 52

      Autochtones dites vous! L'importance des mots.

      Ce qui est bizarre et unique dans l'histoire de l'humanité, c'est le fait qu'un peuple utilise un mot d'un autre peuple pour se présenter. Le mot autochtone vient du grec, comme tous les mots savants en francais, et signifie auto, par soi meme comme dans auto mobile, mobile pour se bouger, et tchone signifie qui habite le sol ou il est né. Quand j'introduisais les mots grecs en classe de philosophie, je demandais a mes étudiants qui étaient autochtone, selon l'étymologie et certains allumaient, nous le sommes presque tous au Québec, saug ceux qui sont des immigrants de 1e génération.

      Il en va de meme avec l'expression ''Premiere Nation''. Les Mohawks du Canada se présentent comme Premiere Nation et ceux du l'État de New-York, d'ou ils originent se nomment ''Indians Tribes''. Aller comprendre! Au sens occidental du terme, les nations sont apparues vers 1600 en Europe. Meme les Grecs ou les Romains ne constituaient pas des nations.