La survie des régions, le plus grand défi économique

En région, les services de transport collectif sont déficients ; on compte de moins en moins de train ou d’autobus.
Photo: Thierry Haroun En région, les services de transport collectif sont déficients ; on compte de moins en moins de train ou d’autobus.

Tout le monde sait maintenant que plusieurs régions se trouvent déjà dans une situation précaire tant en raison de leur décroissance démographique que du vieillissement accéléré de leur population, en plus de souffrir d’un manque de main-d’oeuvre encore plus aigu que dans la capitale nationale et la métropole. Et, ce n’est pas tout ! Il faut ajouter à cette liste des infrastructures inadéquates, le chapitre d’Internet (sans haute vitesse ou totalement inexistant), des services de transport collectif déficients (de moins en moins de train ou d’autobus) ou carrément inabordables (avion) et des services de santé très inégaux.

Il est donc renversant de remarquer que les plates-formes des partis politiques n’ont pas de plan d’ensemble pour tenir compte de ce qu’exige la survie des régions, sauf pour les régions de Québec et de Montréal, où les milliards pleuvent… même pour des projets qui mériteraient un réel débat (REM, nouveau pont à Québec, etc.). François Legault, qui se voit comme le « premier ministre économique », semble privilégier des efforts de l’État pour la création d’emplois plus payants. Quant au Parti québécois, au pied du mur de la marginalité, il pourrait y voir une occasion en or dans la survie des régions. Jean-François Lisée et son parti pourraient faire d’une pierre deux coups : oser de manière créative pour les régions, tout en contribuant à sauver les meubles du parti. Legault et Lisée ne proposent, du moins pour l’instant, que des mesures timides, éparpillées et peu chiffrées pour relever les défis des régions. Pour les libéraux, l’éveil ne semble pas au rendez-vous. Que de la bonne volonté !

Devant ces défis, tous plus urgents les uns que les autres, l’État doit, au-delà des projets qui absorbent des centaines de millions de dollars comme la cimenterie de Port-Daniel ou le projet d’éoliennes sur la Côte-Nord, mettre en oeuvre une politique d’envergure relative à la survie économique des régions, indispensable maillon pour une occupation du territoire viable.

Décentralisation effective

Une première mesure incontournable pour renverser l’effritement et l’exode démographique exige que les partis politiques — après leurs promesses jamais concrétisées sur le sujet (depuis plus de 40 ans) — prennent officiellement l’engagement, dans un premier mandat, de décentraliser 10 % du budget de l’État (environ 12 milliards de dollars). En sus de tous ses effets bénéfiques évidents sur la vitalité des régions, cette mesure permettrait de renforcer substantiellement le leadership régional nécessaire au déploiement des deux autres mesures.

Pour concrétiser l’objectif d’offrir aux régions des infrastructures dignes du XXIe siècle et comparables à celles de Québec et de Montréal, nous suggérons la création, sous la responsabilité directe du premier ministre, d’un fonds de développement des infrastructures régionales. Il serait doté d’un portefeuille de deux milliards de dollars destinés à appuyer des investissements stratégiques. Contrôlé majoritairement par un conseil d’administration de représentants nommés par les régions, ce fonds devrait favoriser les projets proposés par les municipalités, coopératives ou sociétés mixtes pour s’assurer que l’actif restera régional.

Entre autres chantiers

Malgré les modestes millions annoncés ou promis, il pourrait, entre autres choses, mener à bien l’implantation d’Internet à haute vitesse — sans l’intervention coûteuse des fournisseurs habituels ; financer des projets d’amélioration des services de santé publics et de transport collectif, ainsi que des projets culturels et d’installations sportives ; permettre la réalisation de projets d’installations structurantes pour l’industrie manufacturière, comme des centres d’imprimantes 3D ; soutenir les chaires de recherche des cégeps et universités en vue d’accélérer les pôles d’expertise ou en créer ; moderniser les installations portuaires, etc.

De prime abord, il faut que le Québec élabore son propre programme d’assurance emploi conçu à la fois pour combler les lacunes de celui du fédéral, mais surtout pour appuyer les besoins pointus des régions à ce chapitre, comme celui des employés saisonniers, des immigrants, des jeunes forcés de s’exiler, faute d’avenir dans leur région, etc. Enfin, pour développer de façon énergique l’entrepreneuriat régional, il y aurait lieu de prévoir un fonds spécifique doté d’au moins un milliard de dollars dont le but serait de retenir ou d’attirer dans les régions tout projet créateur d’emploi. Il pourrait intégrer les fonds spécifiques déjà existants en Mauricie, à Asbestos et à Thetford Mines. Il devrait avoir des paramètres d’aides financières différents pour tenir compte des priorités économiques de chaque région, du niveau du manque de main-d’oeuvre, et favoriser l’entrepreneuriat dans les organismes sans but lucratif ou les coopératives. De plus, il pourrait utiliser de nouvelles approches, comme avoir un volet destiné aux immigrants-entrepreneurs, lesquels pourraient recevoir une aide supplémentaire contre l’engagement de s’installer en région pour une période minimum (3 à 5 ans). […]

Il va de soi que ces mesures phares seraient à parfaire. Mais si par bonheur elles voyaient le jour, elles démontreraient que l’État a pris la mesure de l’urgence qu’il y a d’agir et de rendre justice à ces régions au regard des efforts financiers majeurs annoncés pour les régions de Montréal et de Québec. Il reste à espérer que le parti politique qui a le plus à gagner au cours de la campagne électorale dans ces régions prendra la balle au bond.

15 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 21 août 2018 03 h 40

    Les régions,

    les régions... Oui, c'est important (même souvent névralgique), mais tous les patatis et patatas, toutes les suggestion et appels ne changeront rien au fait qu'au Québec notamment beaucoup de régions sont immenses et surtout, surtout qu'elles ne sont pas suffisamment peuplées.

    • Claude Bariteau - Abonné 21 août 2018 18 h 18

      M. Lapierre pose le problème, mais oublie qu'il y a deux niveaux de gouvernement et un aménagement du territoire du Québec qui s'est fait, surtout après 1850 en fonction des intérêts de la section-ouest du Canada-Uni et après1867 pour lier l'est et l'ouest avec l'Ontario comme plaque-tournante du Dominion of Canada alors que Montréal devint un port de transit qui commença à décliner avec la canalisation du Saint-Laurent et l'essor du port d'Halifax.

      Au début des années 1880, pour stopper l'émigration d'habitants de la Province de Québec vers les États-Unis (environ 100,000 par décennie entre 1840 et 1930), les politiciens inféodés au Canada ont invité des entreprises américaines à développer les richesses naturelles et supporté le clergé pour créer de paroisses de main-d'oeuvre dans les villages et les villes industrielles lors et après la Deuxième Guerre mondiale.

      C'est alors que l'aménagement du territoire du Québec à la façon canadienne fut pensé en fonction des entrreprides américaines. D'une certaine façon, c'est cet élan qu'ont voulu réaligner les Lévesque et Parizeau de la révolution tranquille puis lors des référendums, élan que le Canada sous Trudeau et Chrétien a contré.

      Un résultat positif aux référendum de 1980 et de 1995 aurait conduit à une décentralistion des activités du Québec, à un renforcement du pouvoir des municipalités et à des réseaux routiers revitalisés. Tout ça ne s'est pas concrétisé.

      Depuis, il faut penser aménager le Québec et le territoire en pensant pays du Québec alors que le Canada fait tout, avec le PLQ, pour que ça ne se fasse pas. Avec la CAQ, ce sera commeavec le PLQ. De ça, le PQ est sensible, mais sa réflexion est coincée dans le cadrage canadien.

      Or, toute réalignement à l'intérieur du cadre actuel ne donnera rien. Ce n'est pas une question de densité de population ni d'un territore immense. C'est une question d'être maître de son aménagement et des fonds pour le réaliser.

  • Claude Ferland - Abonné 21 août 2018 07 h 02

    Les régions

    Au fond, la survie des régions est liée à la survie de notre sens de l'innovation sociale. Quand la Nouvelle-France s'étendait jusqu'au Golfe du Mexique, nous savions gérer nos "régions". Amenons 1000 Boucar Diouf au Bas Saint-Laurent, vous verrez bouger les choses. Créons des entités régionales (les MRC qui s'associent, avec des budgets decentralisés en plusieurs domaines).
    Mais une chose va survivre, par manque de leaders inspiré(e)s et courageux(e)s. Notre art de nous plaindre et de regarder le cynisme des animateurs de nouvelles-en-boucle au poste télé.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2018 08 h 54

      Mais Boucar est parti de là!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2018 14 h 08

      L'immigration en région.Pour avoir joué là-dedans, en région, il faut faire attention. Le pouvoir d'attraction de Montréal et de Québec va toujours être là pour l'emploi et l'éducation. Pour un immigrant en région, quand il songe à l'avenir pour ses enfants, il lui arrive de se dire qu'Il serait préférable d'aller s'établir à Montréal ou à Québec.....ou en banlieue de ces villes.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2018 07 h 47

    Il proposait la fermeture de 152 municipalités "dévitalisées"

    En janvier 2015, l’influent PDG du Conseil du Patronat du Québec, Yves Thomas Dorval, dans un mémoire, proposait au Ministère des Affaires Municipales et de l’Occupation du Territoire (MAMROT) ni plus ni moins la fermeture de 152 municipalités dites « dévitalisées » :http://ici.radio-canada.ca/regions/est-quebec/2015

    Liste des 152 municipalités « dévitalisées », voir annexe 1 du document suivant:
    http://www.mamot.gouv.qc.ca/pub/grands_dossiers/mu

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2018 13 h 53

      Municipalités dévitalisées: https://www.mamot.gouv.qc.ca/fileadmin/publications/grands_dossiers/municipalites_devitalisees/plan_action_mun_devitalisees.pdf

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2018 08 h 33

    Bas St-Laurent Gaspésie: municipalités fermées dans les années 1960

    Douze municipalités furent fermées dans les années 1960 au Bas St-Laurent Gaspésie. Il devait y en avoir davantage; mais un mouvement de résistance "Opérations dignité", organisé pas des curés, a eu lieu.

    Dans ma région , je constate cette réalité de la dévitalisation dans certaines municipalités élolignées. Décroissance démographique, l'offre de services locale ne se renouvelle pas parfois, exode des jeunes parce que peu de possibilités d'emplois, situation socioéconomique pouvant se détériorer, vieillissement de la population.

    Relever ces municipalités représente un énorme défi dans le contexte 2018 de la mondialisation!

  • André Joyal - Abonné 21 août 2018 09 h 45

    Que faire de la Gaspésie?

    À la fin des années 80, à Chandler, la «Gaspesia» menaçait de fermer ses portes. Elles fermeront complètement 20 ans plus tard malgré les quelque 500M$ investis par le gouvernement Landry. En 1991,on assista à la création du «Ralliement gaspésien et madelinot». Celui-ci parvint à réunir lors d’une manifestation pas moins de 7 000 personnes pour : « (…) affirmer tout haut leur volonté de prendre en main leur avenir». On voulait se faire entendre jusqu'à Québec et Ottawa. Parmi les onze principes servant d'appui au Ralliement on notait : un plaidoyer en faveur du développement durable ; la revendication d'une plus grande décentralisation ; la valorisation du milieu et l'appartenance régionale ; la valorisation et le développement des ressources humaines ; la transformation et la commercialisation des ressources en région.

    On ne pouvait trouver meilleur plaidoyer en faveur de la vertu et on sait de quoi est pavé l'enfer. Est-ce la raison pour laquelle très peu de progrès a été fait dans le sens du développement local ? Tente-t-on encore aujourd’hui de voir la Gaspésie comme on l’a toujours vue : une région-ressource ? Or, ces fameuses ressources existent-elles bien encore et surtout en a-t-on toujours besoin?

    On a toujours enseigné que les régions périphériques sont autant de régions pourvoyeuses de ressources pour les grands centres, c’est-à-dire, en occurrence Montréal. Or, ni le multimédia, ni l’industrie pharmaceutique, ni l’aérospatiale, ni les biotechnologies, ni les services-conseils et autres secteurs dont le dynamisme fournit depuis trente ans les nouveaux emplois à la région montréalaise par centaines de milliers n’ont que faire des ressources naturelles de la Gaspésie. La nouvelle économie consomme peu de matières premières. Son principal facteur de production c’est la matière grise et non pas la matière ligneuse ou minérale.

    Signe des temps? En 2017, pour la première fois depuis des lustres, la Gaspésie présente un solde migratoire positif. On

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2018 11 h 18

      Il n'y a pas qu'en Gaspésie où il y a des municipalités "dévitalisées". J'ajoute que des municipalités des régions de l'Abitibi Témiscamingue et du Bas St-Laurent Gaspésie "ont de la misère" tout en bénéficiant de la présence de l'Université du Québec et de cégeps. A un degré moindre, d'autres régions constatent des municipalités dévitalisées; je mentionne les Laurentides, Lanaudière, la Mauricie.

    • André Joyal - Abonné 21 août 2018 12 h 17

      Suite: On... peut y voir la preuve que le souhait de prise en main de la part du «Ralliement gaspésien et madelinot», est en train de se réaliser, mais par des voix bien différentes que celles exprimées en 91. En effet, c'est plutôt la vision de Bernard Landry qui semble prendre place à travers la diversification de l'économie gaspésienne à la faveur d'initiatives à forte valeur ajoutée, sans rien attendre de Québec et surtout d'Ottawa.