Le cinquième pouvoir et la liberté des créateurs

«Les médias sociaux contribuent à faire du pouvoir social un cinquième pouvoir, maintenant aussi efficace que les quatre autres», affirme l'auteur.
Photo: Justin Sullivan Archives Getty Images / AFP «Les médias sociaux contribuent à faire du pouvoir social un cinquième pouvoir, maintenant aussi efficace que les quatre autres», affirme l'auteur.

La presse et les médias constituent le quatrième pouvoir, mais il existe aussi un cinquième pouvoir qui a gagné en importance : le pouvoir social, déjà diagnostiqué par Tocqueville.

Le pouvoir social traduit l’émergence d’une opinion dominante susceptible de faire plier les pouvoirs institutionnalisés, notamment le pouvoir politique. Cette opinion dominante émerge de la base et elle se diffuse dans des réseaux sociaux en s’appuyant sur des normes nouvelles ou reconnues désormais comme légitimes.

Déclin de l’autorité

Le pouvoir social a bénéficié du déclin des formes traditionnelles d’autorité. Déclin, mais non disparition, faut-il le préciser. Nos sociétés démocratiques sont en effet caractérisées par l’affaiblissement des pouvoirs dominants de l’État, des Églises, du père, des patrons, de la police, des propriétaires, des hommes. Les autorités établies doivent désormais composer avec une nouvelle forme de pouvoir qui vient de la base.

Les lois du travail, les chartes des droits de la personne, l’avènement du syndicalisme, les lois en faveur de l’équité en matière d’orientations sexuelles ou de rémunérations, mais aussi les avancées de la scolarisation, notamment pour les femmes, et les acquis du développement économique (enrichissement collectif et individuel) ont élargi les espaces de liberté des individus dont les marges de manoeuvre se sont accrues.

Des actrices d’Hollywood ont fait tomber Harvey Weinstein qui régnait jusqu’alors en maître dans le milieu du cinéma américain. La même chose est arrivée à Gilbert Rozon. La dénonciation de leurs agissements a créé une vague de désapprobation diffusée dans le grand public et sur les réseaux sociaux. Ces dénonciations s’appuient sur des normes qui se sont imposées au fil des années. Ces deux cas renvoient à l’égalité entre les sexes, devenue incompatible avec les effets de la domination masculine. Le pouvoir s’est déplacé du haut vers le bas et le pouvoir social, celui de l’opinion publique, les a emportés.

Priorité à l’opinion d’autrui

Si les autorités institutionnalisées perdent une part de leur influence, où trouver alors les orientations normatives pour l’action ? Dans l’opinion d’autrui, répond Tocqueville : « Il n’y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un million de choses sur la foi d’autrui » (De la démocratie en Amérique, II, p. 433). Il nous est impossible de nous informer sur tout, de tout connaître, et il faut nous fier aux médias, à nos parents, à nos réseaux sociaux, aux livres, à nos amis, à nos maîtres d’école pour répondre à nos questions. Tocqueville ajoute : «… c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde. » Cette opinion constitue un pouvoir social.

Les médias sociaux contribuent à faire du pouvoir social un cinquième pouvoir, maintenant aussi efficace que les quatre autres. Internet lui a en effet donné une forme organisée. Les gens qui sont dans la même situation (âge, classe sociale, groupe ethnoculturel, etc.) trouvent dans leurs réseaux des opinions et même des faits douteux en accord avec ce qu’ils pensent déjà.

Par ses tweets, le président Trump a innové en s’adressant directement à sa base. L’expression fake news lui a donné un énorme pouvoir symbolique, car elle a pour effet de discréditer les savoirs fondés et avérés. Il joue la carte du pouvoir social contre le pouvoir de la presse. La crainte de Tocqueville se confirme : l’opinion règne en maître.

Pouvoir social et minorités

Grâce au pouvoir social, les minorités parviennent aussi à renverser un état de fait qui les désavantageait. Les Autochtones ont été victimes d’exclusion. Leur mobilisation, la scolarisation d’une nouvelle élite et les droits reconnus par les cours de justice ont favorisé l’émergence de nouvelles opinions sur les Premières Nations, d’un nouveau pouvoir social obligeant les pouvoirs établis à changer leur approche.

Le pouvoir social contemporain vient en appui aux revendications des Autochtones ou des diverses minorités. Lorsque des artistes noirs ont vigoureusement dénoncé la sous-représentation des gens de couleur dans le spectacle SLĀV, en juillet dernier, ils ont fait autorité, ils ont emporté l’adhésion de plusieurs et ils ont paralysé l’action des organisateurs, qui ont annulé le spectacle.

Le pouvoir social a eu raison aussi de la pièce Kanata, bien que ses créateurs, Robert Lepage, Michel Nadeau et Ariane Mnouchkine, aient fait preuve d’une grande sensibilité au regard du point de vue autochtone dans leur création. L’action des coproducteurs soutenant financièrement le projet a été paralysée par appréhension du pouvoir social et le spectacle annulé.

Bien des gens ont dénoncé ces annulations au nom de la liberté des créateurs. Mais la norme reconnaissant les dominés d’autrefois ainsi que la mauvaise conscience l’ont emporté devant la norme de la liberté de l’artiste.

Dans les années 1960, le pouvoir social avait dénoncé l’interdiction par les autorités d’un spectacle africain à la Place des Arts sous prétexte qu’on y voyait des seins dénudés. « Quand ça bouge, c’est obscène », avaient statué les censeurs, provoquant une risée dans l’opinion publique. La liberté des artistes l’avait alors emporté, mais non plus en 2018.

Le pouvoir social peut apporter des changements jugés positifs. Ce fut le cas pour l’homosexualité. Mais le pouvoir social est aussi porteur d’effets potentiels inattendus, allant jusqu’à ce que Tocqueville avait nommé la « tyrannie de la minorité ». Comme quoi les bonnes intentions doivent aussi composer avec les conséquences malheureuses qu’elles génèrent de temps à autre, comme l’entrave à la liberté de création.

10 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 20 août 2018 07 h 09

    Opinion vs. pression du groupe


    L'auteur cite Tocqueville disant que "...c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde". Je me demande quel rôle joue dans la société la propension psychologique des personnes à se conformer à l'opinion d'un groupe, comme démontré dans la célèbre expérience de Solomon Asch :

    https://www.youtube.com/watch?v=NyDDyT1lDhA

    Comment ce phénomène se manifeste-t-il à l'ère des cyber-réseaux ? En tous cas, difficile d'éviter de penser que les sondages publiés pendant les campagnes électorales peuvent influencer le résultat de l'élection.

  • Gilbert Turp - Abonné 20 août 2018 07 h 38

    La base, vraiment ?

    Si on définit la « base » comme étant l'ensemble des classes populaires, je ne suis pas sûr que la démonstration de monsieur Langlois tienne la route.
    Les attaques à la liberté d'expression sont plutôt venus de membres de cénacles bien insérés dans les réseaux de l'idéologie dominante anglo-américaine.
    Dans ce cas, c'est moins la base qui parle que quelques vecteurs d'un impérialisme culturel qui profite des réseaux sociaux et de la mondialisation pour uniformiser le monde à son image.

    • Nadia Alexan - Abonnée 20 août 2018 09 h 37

      Il faut faire attention que l'opinion sociale ne vient pas affirmer les préjugés et l'ignorance déjà existante dans l'esprit des gens ordinaires. Les opinions basées sur les préjugés et l'obscurantisme peuvent renforcer l'ignorance au lieu de la contestation.
      Oui, les gens ont plus de pouvoir d'avancer leurs idées avec l'internet, mais il y'a aussi le danger de propager les «fake news» et les idées reçues sans le filtre des médias. Le danger de Facebook et de Twitter réside dans l'échange de la similitude d'opinions de nos amies. On n’est jamais exposé à d'autres opinions aussi valables. Cet état des choses pourrait conduire à la dictature de l'ignorance.

    • Jacques de Guise - Abonné 20 août 2018 10 h 29

      Tout à fait d'accord avec vous M. G. Turp.

      M. Langlois n'aborde pas la question de la bonne façon. Ce n'est pas de la supposée force de l'opinion publique dont il devrait se préoccuper, mais bien de la fabrication de cette opinion publique.

      Étant dans une société fonctionnellement différenciée, chaque système est voué à sa propre reproduction et à sa propre autonomie, c'est-à-dire que chaque système dispose de son autorité épistémique pour affirmer le sens à attribuer à un même objet, un même concept, un même médium. Or l'opinion publique n'est rien d'autre qu'une réalité « polycontexturelle », c'est-à-dire un médium dont différents systèmes sociaux peuvent exploiter différents sens et différentes formes à différentes fins.

      Dans ce contexte, ce qui importe n'est plus de connaître l'opinion qu'entretient le public à l'égard de ..., mais de connaître l'opinion qu'entretient un système à l'égard de ce qu'il considère être les attentes du public à l'égard de ...Ainsi l'opinion publique n'est pas une réalité externe qui orienterait de l'extérieur le déroulement des activités, mais une réalité interne, une auto-construction opérée par et pour le système à ses propres fins.

    • Cyril Dionne - Abonné 20 août 2018 14 h 42

      Vous avez raison MM. Turp et de Guise. Votre phrase M. de Guise : « Ce n'est pas de la supposée force de l'opinion publique dont il devrait se préoccuper, mais bien de la fabrication de cette opinion publique », est un véritable bijou et plus que vraie dans les épisodes de SLĀV et Kanata.

      Ah ! Le 5e pouvoir. Les gens voyaient de bon œil ce nouveau phénomène jusqu’à l’ivresse des réseaux sociaux et de nouvelles platitudes comme l’appropriation culturelle. Limiter la liberté d’expression n’est qu’un nouveau pouvoir de répression des minorités qui agit seulement dans la sphère occidentale pour le bon plaisir de la classe dominante aux souliers cirés. Ce sont les élites et l’establishment qui tirent les ficelles. Ici, on appelle cela le pouvoir social; ailleurs, dans la plupart des autres pays, la dictature.

      Bon. Ceci étant dit, maintenant, une actrice du nom d’Asia Argento, une des premières à accuser Harvey Weinstein sur des actes remontant aux années 1990, a été accusée de viol en 2013, sur la personne de Jimmy Bennett, un jeune acteur qui était mineur durant l’épisode selon la loi californienne. L’arroseuse arrosée. Ah ! Le pouvoir social du #metoo.

      Et c’est cela le nouveau pouvoir social? On imagine que pour eux, le pouvoir sans abus perd de son attrait. Mais dans cette ère de la mondialisation et de la crétinisation des masses par voie de médias sociaux, l’absence de pouvoir devient un pouvoir comme dans les cas de nos énergumènes de SLĀV et Kanata. Mais, ils s’apercevront bientôt que le pouvoir social, c’est de l’impotence démocratique. Comme quoi, on ne peut jamais sous-estimer le pouvoir de l’imbécillité humaine.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 20 août 2018 17 h 03

      Tout à fait d'accord. Ce soi-disant "pouvoir de la base" est en fait conçu et formaté par l'élite dirigeante, puis ensuite exporté de haut en bas en se servant des médias de masse. Que ce phénomène de transfert idéologique ait pu ainsi abuser l'analyse et le jugement d'un "sociologue et professeur émérite" le rend d'autant plus troublant. Ce faux populisme, qui juge et qui condamne néanmoins sans appel, n'est pas là où on pourrait le croire au premier abord et se substitue de plus en plus à la véritable pensée populaire.

  • François Beaulne - Abonné 20 août 2018 09 h 07

    Une révolte silencieuse en perspective

    Analyse pertinente qui porte à réfléchir. S'il est vrai, comme le dit l'auteur, exemples pertinents à l'appui, que la pressions sociale a occasionnellement eu des effets bénéfiques sur l'ouverture de la société eu égard à certains enjeux, ce qui retient mon attention c'est surtout sa dernière phrase: <Comme quoi les bonnes intentions doivent aussi composer avec les conséquences malheureuses qu’elles génèrent de temps à autre, comme l’entrave à la liberté de création.> A mon avis, des débordements futurs sont à craindre à mesure que la 'majorité silencieuse', au Québec comme ailleurs au Canada, se sentira muselée par la dictature des castes autoproclamées bienpensantes dont les intérêts sont beaucoup plus mercantiles que le laisse percevoir leur rhétorique pontificatrice. Au delà de tous les commentaires qui puissent avoir été formulés dans la foulée de la saga SLAV et Kanata, c'est le goût amer qui reste dans la bouche que l'on retiendra, beaucoup plus que les soi-disantes avancées que certains commentateurs apologistes de minorités maladroitement vociférantes prétendent y voir. Ce phénomène risque de prendre une ampleur plus grande au Québec où, notamment en matière de culture, de langue, et de liberté d'expression, ces pressions sociales de minorités inspirées et alimentées de l'extérieur, notamment à travers le prisme du <multiculturalisme>, seront perçues comme une menace au renforcement de la cohésion sociale et culturelle encore fragiles que nous tentons de renforcer dans le seul Etat officiellement de langue française en Amérique, avec Haiti.

  • Christian Roy - Abonné 20 août 2018 10 h 46

    "La crainte de Tocqueville se confirme : l’opinion règne en maître."

    La période du "Je, Me , Moi" comporte ses manifestations: le règne de l'opinion, des sensibilités épidermiques, du "Queerisme politique", du sectarisme idéologique, du clientèlisme, du populisme, etc. Les machines politiques partisanes l'ont bien compris et c'est ce qui fait leur force.

    "La tyrannie des minorités" peut-elle être aussi observée chez le fameux 1% des nanties qui parviennent inexorablement à tirer les ficelles de nos envies et de nos triomphants instincts ? N'est-elle pas, en ce cas, la plus ingénieuse ?

    L'éducation me semble être un antidote à cette "tyrannie" dans la mesure où les éducateurs auront cette distance critique sur eux-mêmes et leur propre société, ce qui n'est pas mince tâche. La voie la plus fréquentée consiste à reconduire les modèles existants sans avoir accès à des ressources supplémentaires permettant de prendre les virages nécessaires.

    Je souhaite, en passant, bonne rentrée à nos enseignantes et enseignants québécois. Les vacances se terminent cette semaine. Quel feu sacré vous habitera ?

  • René Pigeon - Abonné 20 août 2018 12 h 37

    Les groupes de réflexion et d’influence constituent un 6e pouvoir dont le pouvoir surpasse celui des opinions publiques

    Tout à fait d'accord avec vous M. G. Turp. J’ajouterais que l’économiste Adam Smith a dénoncé la propension des acteurs de la classe économique dirigeante à se rencontrer et à se regrouper pour comploter contre l’intérêt commun. Les groupes de réflexion et d’influence financés par les milliardaires américains ont gagné une emprise dominante sur les médias, les influenceurs et les décideurs, qui rend les opinions publiques influençables et manipulables par division, par distraction vers les enjeux mineurs et par la promotion de la consommation individuelle pour obtenir ‘du pain et des jeux’. Ces groupes de réflexion et d’influence constituent un 6e pouvoir dont le pouvoir surpasse celui des opinions publiques.
    Les manœuvres à long terme des groupes de réflexion et d’influence financés par les frères Koch et autres milliardaires américains ont été révélées par Jane Mayer dans le N Y Times, le New Yorker et ses livres.
    L’essai publié dans The Economist du 18.07.21 (p 58) sous le titre Free exchange – The ballot or the wallet, résume efficacement plusieurs recherches sur l’influence des forces économiques sur la politique en démocratie.)