Lieu de naissance: Allemagne; statut: pas acceptée

«Nous sommes en 2018 après Jésus-Christ. Toute l’Allemagne est un bastion de tolérance et d’ouverture. Toute l’Allemagne ? Non», affirme l'auteur.
Photo: Tobias Schwarz Archives Agence France-Presse «Nous sommes en 2018 après Jésus-Christ. Toute l’Allemagne est un bastion de tolérance et d’ouverture. Toute l’Allemagne ? Non», affirme l'auteur.

« Mais voyons donc ! Vous parlez un allemand impeccable. Où l’avez-vous appris ? »

La première fois que l’on m’a posé cette question, je n’étais pas très sûre de ce qu’il fallait répondre. Quelle chance que désormais, après plusieurs fois, j’y sois préparée. Il n’y a plus ce sentiment de pétrification, plus cette chaleur soudaine qui s’était toujours emparée de moi dans ce genre de situation. Je dévisage de manière hostile l’individu en face de moi derrière son bureau, assis sur sa grande chaise à roulettes.

« Merci, vous aussi, Monsieur », m’entends-je rétorquer.

Nous sommes en 2018 après Jésus-Christ. Toute l’Allemagne est un bastion de tolérance et d’ouverture. Toute l’Allemagne ? Non.

Il reste une poignée d’irréductibles pour qui « être Allemand » signifie « s’appeler Hans Müller et rassembler toutes les caractéristiques du phénotype caucasien ». Toute la polémique autour des joueurs de soccer Mesut Özil (qui a quitté l’équipe nationale allemande, se disant victime de racisme) et Ilkay Gündogan a récemment démontré que ce sont finalement plus qu’une poignée de personnes.

Moi aussi, je dénonce très clairement le fait que ces deux sportifs se soient laissé embrigader par le programme politique du président autocrate turc en se laissant prendre en photo aux côtés de Recep Tayyip Erdogan. En tirer des conclusions sur leur loyauté envers la démocratie et la société allemande témoigne d’un profond mépris envers ces enfants nés en terre allemande de pères et de mères qui sont venus des quatre coins du globe en tant que réfugiés, travailleurs migrants et scientifiques et qui ont contribué considérablement à la société et à l’économie allemandes.

Les Hans, Gerhard et Lieselotte sur les tribunes du stade, sur les médias sociaux, dans les rues de Dresde, dans le bar d’à côté, instrumentalisent la politique pour pouvoir exprimer leur dégoût et leur refus des Mohamed, Zoraya et Özlem, qui excellèrent dans tous les domaines pensables au sein de la société allemande.

Avoir des parents de descendance étrangère dans l’Allemagne d’aujourd’hui va de pair avec discrimination, méfiance et stigmatisation. Sous le mot-clic #MeTwo sur les médias sociaux, ces personnes turques marginalisées lèvent la voix et décrivent toutes les humiliations qu’elles doivent subir à l’école, dans le bus, dans leur recherche de travail et d’appartement.

    

L’homme sourit : « Ha ! Ha ! Vous êtes drôle, je suis Allemand, moi. » « Moi aussi », j’affirme. « Si vous le dites… » murmure-t-il, et il me glisse finalement la fiche personnelle à remplir.

Je dois sourire : « Lieu de naissance ».

Quand je prends le stylo, c’est avec la plus grande satisfaction que j’écris : « Wiesbaden, Allemagne ».

Lieu de naissance : Allemagne ; statut : pas acceptée

20 commentaires
  • Mikhael Said - Abonné 17 août 2018 06 h 05

    merci

    Merci. Certaines personnes semblent ignorer que nous sommes tous issus du métissage et que d'avoir un certain nom, apparence physique ou accent ne légitime pas de prime abord son appartenance ou non à un pays (qui peut aussi ne pas être exclusive). Un de mes réalisateurs allemands préférés s'appelle Fatih Akin ...et il est allemand : )

    • Cyril Dionne - Abonné 17 août 2018 09 h 13

      Nous sommes peut-être tous issus du métissage, mais il y a toujours en endroit qu'on appelle la mère patrie. Bien sûr que le racisme existe, et ceci, dans toutes les races, ethnies et couleurs, mais beaucoup de gens qui n'ont aucune tendance discriminatoire envers les autres se posent toujours la même question suivante: si un conflit éclatait entre la Turquie et l'Allemagne, notre cher M. Yildirium serait loyal envers qui? Une autre question plus banale, et si notre cher monsieur est un fervent du soccer (football), si la Turquie affrontait l'Allemagne dans un match, quel drapeau ou bien quel équipe supporterait-il? On ne peut être d'une citoyenneté à géométrie variable et la double citoyenneté est un oxymore.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 août 2018 11 h 01

      Erratum. C'est bien M. Yildirim et non pas M. Yildirium. Mes excuses.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 17 août 2018 12 h 06

      Dans plusieurs pays, autrefois et même de nos jours, la population juive portait la plupart du temps le même nom que les autres habitants, ceci par un souci d’intégration à leur pays.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 17 août 2018 17 h 29

      J'aurais dû écrire " la population juive portait la plupart du temps les mêmes PRÉNOM que les autres habitants,"

    • André Joyal - Abonné 17 août 2018 17 h 41

      M. Dionne: L'auteurE écrit: «Quelle chance que désormais, après plusieurs fois, j’y sois préparée. » Oui, préparéE.
      Et, Elle termine par : statut : «pas acceptéE». Alors faut croire que Fliz est un pronom féminin,comme Florence.

    • Loyola Leroux - Abonné 18 août 2018 18 h 26

      Nous avons beau etre tous métissés mais plusieurs groupes fondent encore leur légitimité sur les liens de sang et le territoire. Un exemple, chez les Premieres Nations, comme chez les Cris de la Baie James, lors du référendum sur la Paix des Braves, en 1980, seuls les Cris liés par le sang et le territoire pouvaient voter, meme s'ils habitaient Montréal depuis une génération. Les Blancs travaillant sur le territoire depuis longtemps n'avaient pas droit de vote. Il est difficile d'etre cohérent dans ce domaine.

  • Loyola Leroux - Abonné 17 août 2018 10 h 04

    Les malheureux sont libres de changer de pays.

    Monsieur Yildirim semble méconnaître une solution universelle depuis le début de l'histoire de l'humanité et qui consiste à changer de place, de pays quand on est malheureux. Chaque pays possède sa culture, qui résulte de multiples changements acceptés par la grande majorité. Si on n'aime pas cette culture rien n’empêche une solution simple, émigrer.

    • Hélène Paulette - Abonnée 17 août 2018 11 h 17

      C'est madame Yildirim...

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 17 août 2018 11 h 15

    N'importe quoi...


    C'est quoi la pertinence de ce texte? On ne comprend même pas ce que l'auteur faisait dans le bureau en question et pourquoi il devait remplir une fiche. Que je sache, Le Devoir n'est pas une feuille de chou bavaroise non plus que « l'écho (turc) de Kreuzberg ». Un multiculturalisme et une haine de soi poussés à l'extrême conduisent à rejeter un modèle assimilationiste, pour l'Allemagne, que bien des pays immitent. On se retouve avec des identités concurrentes, ce qui est dangereux pour l'unité nationale (un mal nécessaire si on cherche un tant soi peu le bien commun dans la politique) et évidemment les manifestations réactionnaires remplissent le vide que les élites traditionnelles façonnent par leur abandon de la population ordinaire. Évidemment, le simple fait que je dise «unité nationale» fait de moi un «réac» et c'est bien ce que j'essaie de démontrer; les nouvelles valeurs postmodernes «de diversité», solubles avec les positions de la Banque centrale européenne transforment les pays trop vite pour leur peuple qui ne retouve plus de répères qui, il y a 20 ans, étaient normaux. Il faudrait désormais accepter une enclave turque en Allemagne comme allant de soi (et se taire si l'on pense que c'est mal). Forcément, cette abération se retourne contre des Allemands issus de l'immigration, bien qu'ils puissent mieux maitriser la culture nationale que les «Allemands autochtones» , ce que semble vouloir nous faire vivre l'auteur de ce texte.

    Il me semble donc que si les conditions n'étaient pas là pour qu'un auteur écrive «L'Allemagne disparait» ou encore que Houellebecq soit si apprécié avec son roman Soumission, la vie de Fliz serait plus facile. Je suis donc sensible à son malheur individuel, mais ça prend un rappel d'un contexte beaucoup plus large pour discuter correctement des enjeux de l'intégration; si on ne réfléchit pas en profondeur à la culture, anthropologiquement, d'un peuple, on ne peut bâtir une politique d'immigraiton cohérente.

  • Hélène Paulette - Abonnée 17 août 2018 11 h 23

    Or donc, je passais et je me suis dit...

    Pourquoi ne pas écrire une lettre ouverte au Devoir, tout bonnement, de ma lointaine Allemagne... Votre lettre, madame Yildrim, aurait plus de poids et de pertinence si elle était écrite en allemand et publiée en Allemagne.
    Teshekuradidrim.

  • Bernard Lavertu - Abonné 17 août 2018 11 h 28

    Mon étonnement

    Mr Leroux : "Chez-soi" est là où nous vivons, peu importe l'origine de nos parents.. On n'en émigre qu'en cas de force majeure : difficulté économique (pas de boulot, pauvreté endémique, etc.), guerre, oppression, etc.
    Mr Dionne, vos propos correspondent exactement à la réaction américaine lors de la 2e Guerre mondiale : ils ont tassé les japonais présents sur leur territoire dans des camps. Pourtant, la majorité était américaine de naissance !
    Le concept de "Mère patrie" relève d'un nationalisme ethnique et favorise justement l'exclusion de tous ceux qui sont différents.

    Je suis étonné de lire de tels commentaires dans les pages Web du Devoir.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 août 2018 16 h 27

      Le concept de mère patrie a été invoqué à nombreuses reprises par des gens qui sont nés ici mais parlait plutôt du pays de leurs parents comme le véritable chez soi. Il n'y a pas si lontemps, durant la guerre de l'ex- Yougoslavie, un jeune croate qui était né au Canada et qui vivait à Toronto, disait fièrement qu'il s'en allait pour aller combattre pour sa mère patrie, la Croatie. Il n'est pas sans dire qu'il s'est peut-être frotté à des casques bleus canadiens lors de certaine escarmouche puisque nous y étions durant cette période de massacres et de guerre civile.

      Alors, pour votre étonnement, on repassera. En passant, ce n'est pas seulement les Américains qui ont interné leurs citoyens d'origine japonaise; votre cher Canada l'a fait aussi comme la plupart des autres pays en guerre contre le Japon. Pensez au géniticien, David Suzuki.

      Évidemment, on invoquera la fausse vertu lorsqu'on ose critiquer certains points de l'immigration qui sont loin d'être parfaits à la lumière d'un multiculturalisme qui au lieu d'unir par l'intégration, conjugue dans un communautarisme malsain. Çà suffit la rectitude politique pour un sujet qui ne nous concerne même pas. Comme Angela Merkel l'avait dit elle-même, le multiculturalisme est un échec complet en Allemagne. Aussi, Mme Paulette l'a soulignée, si cette lettre avait été écrite en Allemand et envoyée dans un quotidien allemand, elle aurait eu plus de poids.

      Et en effet, Fliz Yildirim est une femme. Mes excuses encore une fois.

    • Marc Therrien - Abonné 17 août 2018 16 h 39

      J’imagine, tout comme vous peut-être, que l’identité du Devoir, suivant le concept des cercles concentriques de l’identité, s’est transformée en s’élargissant, tout en conservant son héritage intellectuel voire spirituel, au fur et à mesure des progrès sociaux dont il a été à la fois observateur et participant au cours des cent dernières années. Il me semble que les propos qui vous étonnent sont en tout respect de l’esprit du fondateur du Devoir, Henri Bourassa, pour qui l’«instinct de race» était un «puissant moyen d'action individuelle et sociale» pouvant dynamiser «Le patriotisme canadien-français» comme il l’écrivait dans la Revue Canadienne.

      Marc Therrien

    • Yvon Massicotte - Abonné 17 août 2018 18 h 19

      Je suis tout à fait d'accord avec vous M. Lavertu. Nous pouvons transposer au Québec ce que cette dame exprime dans son commentaire. Vous avez beau vous exprimer en langue québécoise sans aucun accent perceptible, vous êtes, de plus, né au Québec mais, si votre nom n'est pas Bouchard ou Tremblay ou Dubuc mais de consonnance étrangère, alors pour beaucoup, vous n'êtes pas réellement un vrai québécois. Essayer de justifier une telle attitude par le comcept de mère-patrie, de loyauté et autres notions identitaires révèlent qu'il existe une dérive nationaliste préoccupante au Québec.

    • Loyola Leroux - Abonné 18 août 2018 18 h 22

      Monsieur Lavertu. Dans une interview récent Ken Nagano a raconté qu'il était jeune en Californie lorsque la guerre entre la Japon et les Etats-Unis se préparait et que plusieurs amis d'origine japonaise se voulaient retourner dans le pays de leurs aïeuls pour se battre contre les américains, meme s'ils étaient nés aux États-Unis. N'importe quel pays aurait fait comme les Américainse et fait enfermer des ennemis potentiels.