Les partis politiques face aux modèles d’immigration et d’intégration

Manifestation, en 1990, contre l’abolition de 31 classes de francisation destinées aux immigrants. Aujourd’hui, le program­me d’accueil des immigrants-entrepreneurs  n’est assujetti à aucune exigence de connaissance du français.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Manifestation, en 1990, contre l’abolition de 31 classes de francisation destinées aux immigrants. Aujourd’hui, le program­me d’accueil des immigrants-entrepreneurs  n’est assujetti à aucune exigence de connaissance du français.

Les élections d’octobre nous révéleront les positions des partis politiques sur l’immigration et l’intégration. S’il y a un domaine sensible où la question nationale joue un rôle déterminant, c’est bien celui-ci. Pour s’en convaincre, rappelons quelques jalons.

Depuis la création du ministère de l’Immigration en 1968, l’État québécois a graduellement maîtrisé le volume et la sélection des immigrants indépendants, mais le fédéral a les pleins pouvoirs en matière d’admission, d’interdiction de territoire, de regroupement familial, de demandes d’asile, d’immigration temporaire et de citoyenneté, sans parler des frontières.

Avec l’élection du Parti québécois (1976), le projet indépendantiste et social-démocrate vise une prise en charge collective et une volonté de s’ouvrir aux minorités. La Charte de la langue française en fait une langue commune et officielle. Le Livre blanc intitulé Politique québécoise du développement culturel (1978) est la première réflexion de fond dans le domaine de l’intégration. Selon la politique, « la culture française devrait servir de foyer de convergence pour les diverses communautés qui continueront par ailleurs de manifester ici leur présence et leurs valeurs propres ».

Le Plan d’action du ministère de Gérald Godin, Autant de façons d’être Québécois (1981), propose un modèle différent de la politique fédérale du multiculturalisme, soit celui de la « convergence culturelle » et du « dialogue interculturel » au sein de la « nation québécoise ». L’interculturalisme est né !

Le gouvernement finance en partie classes d’accueil, langues, centres communautaires des minorités. D’autres mesures suivent : création d’un Conseil des communautés culturelles et de l’immigration, politique de soutien à l’action communautaire, premières mesures d’adaptation des institutions publiques à la diversité, programme de parrainage des réfugiés, ententes de réciprocité en matière de sécurité sociale avec les pays d’origine des immigrants, appui à la Deuxième décennie de la lutte contre le racisme, proclamée par les Nations unies.

Aux côtés de Québécois francophones, des Québécois issus de l’immigration et des exilés politiques, reliés aux partis de gauche dans leur pays d’origine, militent au sein de divers comités. Ceux qui ont accusé les indépendantistes d’alors de nationalisme ethnique avaient tout faux !

Les libéraux au pouvoir (1985 à 1994) prolongent la structuration de l’action du Québec en tenant un tout autre discours. Le mot « nation » disparaît, remplacé par la « société distincte » dans « l’ensemble canadien ». Un « contrat moral » est proposé aux seuls immigrants.

Approche de la citoyenneté

Après le référendum de 1995, loin de sombrer dans l’inaction après avoir été si proche de la victoire (1994-2003), le PQ adopte l’approche de la citoyenneté. L’État place désormais au coeur de son action un « cadre civique » qui lie aussi bien ceux qui arrivent que ceux qui accueillent. Il se donne trois orientations : promouvoir la solidarité et partager le patrimoine civique commun ; favoriser l’exercice de la citoyenneté et soutenir la participation civique ; soutenir l’intégration et l’inclusion de l’ensemble des citoyens dans la société québécoise. Un temps fort du discours politique, car la citoyenneté québécoise transcende les appartenances de toutes sortes.

Encore là, les indépendantistes issus des minorités, mobilisés dans le camp du OUI, réclamaient un tel discours depuis longtemps. Il en va de même aujourd’hui ! On revendiquait de parler de « citoyens de diverses origines » ou de « Québécois issus de l’immigration » et d’en finir avec le mot « communautés culturelles » lequel assigne une identité simplificatrice, sans parler de la « race » !

Dans le même esprit, le projet de charte de la laïcité du PQ (2013) (mal nommé charte des valeurs) avait le mérite de s’inscrire dans cette philosophie et de proposer un dénouement à un problème historique.

Affaiblissement des acquis

Or, les 15 dernières années au pouvoir des libéraux ont mis à mal ces acquis. Parallèlement à un discours théorique et peu engageant sur l’interculturalisme, une idéologie néolibérale et économiciste a dominé de plus en plus.

Au nom de la « réingénierie » de l’État, le Conseil des relations interculturelles est aboli. Aujourd’hui, le ministère responsable cible un système d’immigration compétitif, mise sur l’engagement du milieu économique et sur une stratégie internationale d’attraction et de mobilité tous azimuts. On augmente les permis temporaires de travail, large catégorie qui dépasse l’immigration permanente depuis 2011 et échappe à la loi 101 en plus de générer des inégalités de traitement. Un nouveau programme des entrepreneurs ouvre les portes et l’accès sur place à la résidence permanente, sans aucune exigence de connaissance du français.

Sur la laïcité, inachevée, on assiste à une véritable capitulation. L’évolution de la politique antiraciste est incertaine et diluée par l’enchevêtrement constant avec la promotion de la diversité. Or une société mal préparée à accueillir ne peut qu’alimenter l’intolérance.

Les modèles péquistes étaient novateurs et courageux. Il fallait et il faut encore gagner la clientèle captive du PLQ, une chasse gardée qui exige moins d’efforts de conviction. Car défendre un projet indépendantiste dans le cadre d’une fédération où deux cadres de légitimité coexistent représente toujours un défi.

Réaction des partis ?

Alors, que feront les partis politiques face à cet héritage inégal ? La conjoncture a aussi impacté à tort les acquis. Daech et l’entrisme des islamistes, la montée du conservatisme et de l’extrême droite, la crise migratoire, les organisations criminelles de traite ont changé la donne.

Les indépendantistes doivent faire face à ces réalités dans un monde globalisé, tout en renouant avec l’esprit progressiste du passé. Le Québec est reconnu internationalement pour son modèle d’accueil et son ouverture aux réfugiés. Il possède l’expertise en matière d’accueil et d’intégration des immigrants de diverses catégories.

Un Québec souverain pourrait contrôler ses frontières, rapatrier tous les pouvoirs détenus par le fédéral, s’affirmer comme seule société d’accueil, accorder la citoyenneté, s’engager dansla solidarité avec les pays sources d’émigration et il aurait les mains libres pour prendre part aux débats sur la scène internationale et signer des traités et des conventions. Ils doivent faire valoir tout cela.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 août 2018 00 h 51

    Enseigner la citoyenneté dans les écoles.

    Vous avez raison, madame Labelle. La citoyenneté québécoise doit transcender les appartenances de toutes sortes. Mais comment intégrer ceux et celles qui retrouvent leur identité dans leurs race, religion ou culture et préfèrent s'isoler dans leurs silos ethniques? Comment avoir une société cohésive avec des personnes qui ne valorisent pas leur citoyenneté? Comment avoir une vision commune avec tous ces intégrismes qui refusent la division entre la religion et l'État et continuent de revendiquer des accommodements religieux? Le bien-vivre ensemble exige que l'on se débarrasse de l'apartheid du communautarisme.

  • Claude Bariteau - Abonné 14 août 2018 06 h 55

    Vous le dites si clairement. Merci.

    Le multiculturalisme est inscrit dans la constitution canadienne depuis 1982

    Il a sapé les constructions politiques d'un Québec accueillant. Ce Québec, le PLQ l'a jeté par dessus bord avec un drapeau canadien au mât.

    Pour poursuivre sa marche, le Québec doit quitter le Canada et le sortir du Québec. Être un pays indépendant qui bat sa mesure.

    Il n’y a pas d’autres avenues. Vous le dites en conclusion en parlant d’une « omni-souveraineté », car l’indépendance, c’est ça.

    Et seule l’indépendance permettra de renflouer la coque du bateau avec ceux et celles qui ont à cœur de vivre à la québécoise plutôt qu’à la canadienne au Québec.

  • Jean Lapointe - Abonné 14 août 2018 08 h 02

    C'est un défi qui est toujours à relever.

    « Car défendre un projet indépendantiste dans le cadre d’une fédération où deux cadres de légitimité coexistent représente toujours un défi.» (Micheline Labelle)

    Et c'est tout un défi! Et c'est la raison pour laquelle le Parti québécois a du mal à se faire entendre. Ce n'est pas parce que les Québécois seraient rendus ailleurs c'est parce que le défi est énorme et madame Labelle nous explique bien pourquoi il est si énorme.

    Et il reste toujours le défi que nous avons à surmonter plus que jamais. L'indépendance du Québec est loin d'être un repli sur soi et n'est pas à rejeter parce que ce serait détruire le Canada comme le dit Philippe Couillard.

  • François Beaulne - Abonné 14 août 2018 09 h 11

    On en veut plus de ces beaux textes!

    Quel exposé factuel, positif et emballant de notre contribution nationale exemplaire au défi moderne de l'intégration des immigrants. Ça fait du bien de temps en temps de lire autre chose que les jérémiades de communautaristes qui s'acharnent à contredire l'histoire et à nous faire passer pour des 'racistes systémiques".
    Merci au Devoir d'avoir publié ce texte!

  • Rachad Antonius - Abonné 14 août 2018 09 h 44

    Excellent rappel historique

    Cette mise en contexte remet les pendules à l'heure. Merci.