Paul Gérin-Lajoie, premier ministre du Québec?

«Paul Gérin-Lajoie quitte-t-il la politique à jamais lorsqu’il démissionne comme député en juin 1969?» s'interroge l'auteur.
Photo: Fédération des commissions scolaires du Québec La Presse canadienne «Paul Gérin-Lajoie quitte-t-il la politique à jamais lorsqu’il démissionne comme député en juin 1969?» s'interroge l'auteur.

Les hommages, fort mérités, qui ont rappelé l’apport du plus grand artisan de la Révolution tranquille depuis qu’il nous a quittés ne se sont pas véritablement attardés à la possibilité qu’il soit un jour devenu premier ministre du Québec. Et nous ne faisons pas référence ici à la course au leadership où il a vu Jean Lesage être couronné.

Ce qu’on ignore, c’est que Paul Gérin-Lajoie semble s’être préparé à prendre le relais, non pas tant de Lesage, mais de l’économiste Robert Bourassa, qui aurait pu mordre la poussière lors de l’élection de 1970. Il suffit de relire les interventions de Gérin-Lajoie dès après son départ de la politique pour se rendre compte qu’il aurait peut-être été le premier ministre le plus visionnaire que le Québec n’a jamais connu.

La succession de Lesage ?

Paul Gérin-Lajoie quitte-t-il la politique à jamais lorsqu’il démissionne comme député en juin 1969 ? Les responsabilités, hors des feux de la rampe, que lui propose Pierre Elliott Trudeau et qu’il accepte pourraient laisser croire à une volonté d’entrer volontairement dans l’oubli. Pour succéder à Jean Lesage, l’establishment du parti, craignant que Gérin-Lajoie rappelle aux électeurs des réformes qui les avaient bousculés au point de remettre le pouvoir à l’Union nationale en 1966, donne son appui à la recrue Robert Bourassa. Trudeau lui-même caresse l’espoir de voir son ami Jean Marchand diriger le parti provincial.

Reste-t-il de la place pour Paul Gérin-Lajoie ? Vaut-il la peine de se présenter dans une éventuelle course au leadership alors que deux concurrents fortement appuyés semblent bien calés dans les blocs de départ ? Une seconde défaite à ce stade, après celle de 1958, aurait assurément exigé de tourner la page pour de bon. Alors que…

Indices de retour

La fin de l’année 1969 nous laisse entrevoir quelques indices qui tendent à nuancer cette optique. Certes, le gouvernement de l’Union nationale n’est en poste que depuis trois ans, mais le décès prématuré de Daniel Johnson autant que la lutte fratricide qui s’en est suivie, lors de la course à sa succession, donnent espoir aux libéraux.

Cependant, dans l’éventualité d’une victoire unioniste en 1970, une nouvelle course au leadership pourrait être déclenchée au sein du PLQ, et alors, Gérin-Lajoie aurait sa chance. Il pourrait devenir premier ministre du Québec en 1974. Il en a l’envergure intellectuelle et politique, sa renommée est grande, ses réalisations, impressionnantes.

Les interventions faites alors par Gérin-Lajoie nous laissent croire à un retour potentiel. Ces textes pourraient avoir une double portée. S’ils sont suffisamment percutants et bien reçus, ils peuvent renverser les tendances qui se profilent et dégager un espace où Gérin-Lajoie pourrait, dès maintenant, glisser sa candidature. À défaut, ils seraient utiles pour inscrire son engagement dans la durée.

Son propos nous permet de voir une porte sciemment laissée ouverte. Gérin-Lajoie se dit « à l’écart, pour l’instant, de l’arène politique ». Mais c’est aussi dans le ton : le politicien n’a pas perdu son intérêt pour un Québec à bâtir. Il couvre les grandes questions de l’heure dans une lecture lucide des problèmes et les solutions qu’il propose s’inscrivent dans un horizon prospectif.

Des discours engagés

De ces textes, nous comptons une brève allocution prononcée lors d’un dîner de remerciement offert par des proches collaborateurs et des collègues. L’orateur ne fait aucun mystère : son retrait de la vie publique est présenté comme une parenthèse qui sera refermée. Puis, ce sera un discours « banc d’essai » prononcé devant la Jeune Chambre de Montréal : il y lance quelques idées qu’il aura l’occasion de peaufiner par la suite.

Paul Gérin-Lajoie a en effet préparé une série d’articles qui seront publiés en décembre 1969 dans La Presse et le Montreal Star ; il s’assure ainsi d’une diffusion qui retentira aux quatre coins du Québec. Il s’y adresse « à tous les Québécois ». Ces articles constituent un véritable programme politique, un manifeste pour servir de guide dans la finalisation de la Révolution tranquille. Ils couvrent des thèmes qui constituent des jalons pour bâtir le Québec de demain : économie, éducation, constitution, langue et défis politiques. Leur lecture, près d’un demi-siècle plus tard, nous frappe par la pertinence du propos.

Un rendez-vous manqué…

Le Parti libéral chassera les unionistes du pouvoir en avril 1970 et, dès lors, les espoirs d’un retour prochain en politique active s’envolent pour Paul Gérin-Lajoie. S’agit-il d’une simple coïncidence, c’est à ce moment qu’il quitte la vice-présidence de la Commission des prix et des revenus pour accéder à un poste de plus grande envergure qui lui sied mieux : celui de premier président de l’ACDI.

On pourra se référer à son mandat initial de 18 mois pour expliquer cette transition, Pierre Elliott Trudeau lui ayant assuré quelque chose qui était plus à la mesure de ses moyens. Mais même vue sous l’angle d’un changement prévu, cette mutation aurait tout aussi bien pu se faire vers l’arène politique.

Nous avons eu l’occasion de demander à Paul Gérin-Lajoie s’il avait alors envisagé un retour en politique. La réponse n’avait pas tardé, livrée sans hésitation : sa démission de la politique active tournait une page de sa vie et il n’était alors pas question d’y revenir. Pourtant, l’étincelle qu’il avait au fond de l’oeil en nous parlant de cette période nous a laissés croire que l’hypothèse n’était peut-être pas complètement dépourvue de fondement.

3 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Abonné 9 août 2018 09 h 56

    On l'a échappé belle...

    Maintenant que PGL nous a quittés pour un monde meilleur (meilleur en tout cas que celui qu'il nous concoctait), certains se plaisent à voir en lui ce qu'ils veulent bien voir. Quand on constate l'état actuel de délabrement de l'éducation au Québec, notamment son abandon des valeurs humanistes qui est en grande partie l'héritage que nous a laissé PGL, on peut dire que le Québec l'a échappé belle pour le reste.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 10 août 2018 00 h 01

      "Délabrement de l'éducation": affirmation gratuite et absolument fausse. Il y a, chez nous, une certaine tendance à nous *empironner*.La majorité des sociétés occidentales ont certains problèmes dans le cadre de la mondialisation et des changements sociaux. Mais délabrement, c'est exagéré et faux!

      En 1959, le Québec était la société la moins scolarisée en Amérique. Les Québécois se sont instruits. Et on connait le lien entre éducation et économie.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 10 août 2018 12 h 05

      Monmsieur Grandchamp, quand on prend la mesure de l'analphabétisme et de l'absence de maîtrise de la langue par les francophones au Québec, on est en droit de parler de délabrement de l'éducation. Ayant moi-même oeuvré dans ce domaine pendant plus de trente ans, j'en sais quelque chose.