Paul Gérin-Lajoie, ce géant de la coopération canadienne au développement international

«Paul Gérin-Lajoie était un géant, écrit l'auteur. Que sa vie continue à nous inspirer, et son énergie à nous habiter!»
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Paul Gérin-Lajoie était un géant, écrit l'auteur. Que sa vie continue à nous inspirer, et son énergie à nous habiter!»

Paul Gérin-Lajoie (PGL) ne nous a pas quittés. Ce qu’il a accompli le garde vivant ici et dans de nombreux pays du monde. Il a été un remarquable président de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) de 1970 à 1977.

Quand, dans sa salle à manger du 24 Sussex Drive, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau lui offre le poste de président de l’ACDI, Paul Gérin-Lajoie l’accepte sur-le-champ. Trudeau veut que le Canada joue un rôle actif dans la coopération avec les pays en développement, qui représentent pratiquement les trois quarts de l’humanité.

Ce mandat n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. PGL va prendre le relais de Maurice Strong, un grand bâtisseur, qui part pour les Nations unies. Pour se situer dans son nouveau mandat, il assimile le rapport d’une commission d’enquête, commandée par la Banque mondiale et dirigée par Lester B. Pearson, notre Prix Nobel de la paix. Il monte rapidement une équipe qu’il choisit parmi des personnes expertes du développement international par leurs connaissances, certes, mais surtout par leur expérience du terrain. Il veut autour de lui des visionnaires, des créateurs. Pas des fonctionnaires.

Quand il s’installe dans son bureau de président, l’ACDI vient de naître il y a à peine deux ans et ses activités sont concentrées sur quelques pays d’Asie, membres du Commonwealth et encadrés par le plan Colombo. Elle dispose à peine de 400 millions. De son expérience de ministre de l’Éducation du Québec, il sait que l’argent est très important.

Consultations tous azimuts

Il commence par consulter tous azimuts. D’abord son ministre Mitchell Sharp, puis Lester B. Pearson, ancien ambassadeur du Canada aux Nations unies et ancien ministre des Affaires extérieures, Robert McNamara, président de la Banque mondiale, U Thant, secrétaire général des Nations unies, et les ambassadeurs des pays en développement postés à Ottawa.

Il se rend ensuite sur le terrain pour rencontrer les populations vivant dans les villes et les campagnes, puis les chefs d’État pour discuter de philosophie de développement. Il échange avec eux sur un développement axé sur l’être humain, faisant de l’éducation, de la santé, de l’alimentation des plus pauvres, sans oublier des moteurs du changement que sont la recherche et les transferts de technologies adaptées à chaque réalité locale et sociale des populations.

À son retour du terrain, PGL multiplie les entrevues aux médias et publie de multiples brochures pour stimuler la participation de la population canadienne, mobiliser le monde des affaires et de l’industrie. La coopération internationale doit ouvrir à tous des avenues pour une action commune.

Il se rend vite compte que le Canada doit aussi se prévaloir pour sa coopération de tous les instruments disponibles, en particulier de l’aide multilatérale canalisée par les Nations unies, la Banque mondiale, les banques régionales (asiatique, africaine, interaméricaine et des Caraïbes) pour libéraliser encore plus l’aide. Il veut bannir la routine et accélérer partout la mise en oeuvre des projets et à cette fin, il décentralise certaines opérations et multiplie les agents de coopération sur le terrain, qu’il invite à s’associer avec les autres donateurs pour inventer de nouvelles façons d’appuyer les efforts de millions d’êtres humains. PGL a un constant souci de former des professionnels qui sont en même temps des évaluateurs, collaborateurs, conseillers, créateurs, administrateurs, en somme des internationalistes pour édifier un monde nouveau. Ainsi le Canada dépassera le rôle de spectateur pour devenir un partenaire actif dans la marche en avant de l’humanité.

Un nouveau tournant

Cinq ans après sa prise de fonction comme président de l’ACDI, la coopération canadienne au développement international a pris un nouveau tournant. Elle contribue à ce que l’objectif ultime de tout effort de développement mette désormais l’accent sur la promotion de l’homme et non sur l’accumulation de biens matériels. Cela signifie la satisfaction de tous les besoins fondamentaux de l’être humain, ceux qui donnent à l’homme sa dignité et sa raison d’être. Les ressources financières et les transferts techniques doivent donc tendre vers ces objectifs.

Cette politique de coopération internationale du Canada a dû être expliquée et défendue auprès des députés individuellement et en comités parlementaires. Elle a reçu leur appui, tous partis confondus. Les débats furent plus ardus avec les ministères responsables des relations politiques, commerciales et financières avec les pays en voie de développement. La tentation était toujours grande d’utiliser les crédits d’aide publique pour promouvoir des intérêts exclusivement politiques ou commerciaux. PGL a dû, une fois ou l’autre, frapper à la porte du premier ministre P.E. Trudeau, collègue de collège, de faculté et ami, pour mettre en oeuvre ses initiatives nouvelles et surtout pour offrir au Canada la Stratégie de coopération internationale 1975-1980, la première au pays. Dans son allocution du Nouvel An au début de 1975, le premier ministre P.E. Trudeau a demandé à la population canadienne « de se préparer à un partage encore plus grand, tant à l’intérieur du pays que sur le plan international. Dans le Tiers-Monde, pour des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, la dureté des temps est le piège atroce de la faim et de la famine ».

La Stratégie de coopération internationale 1975-1980 élaborée par l’équipe de PGL et adoptée par le gouvernement canadien fut une réponse aux forces tant morales que politiques qui militaient en faveur de l’instauration d’un nouvel ordre mondial. Ce document reflète les problèmes clés du développement tels qu’exposés par des experts lors de conférences internationales, les priorités de nombre de nos partenaires réunis en consultations ici au Canada, les contributions d’un large éventail de personnes et de groupes canadiens, et les multiples objectifs de la communauté interministérielle.

Un homme infatigable

Le 4 avril 1976 en recevant le Prix de la paix du Mouvement canadien pour une fédération mondiale pour sa contribution remarquable à la conquête de la paix dans le monde, PGL résumait en quelques points ses réalisations à la tête de l’ACDI. Un esprit nouveau, appuyé par un budget triplé, a permis au Canada d’augmenter considérablement ses programmes et de mieux les concentrer sur des objectifs précis vers les pays et les populations les plus démunis. Le Canada est aussi devenu plus actif dans les organisations internationales et a donné une expansion rapide à ses activités de coopération en Afrique francophone et en Amérique latine. Un appui expressif a aussi été donné aux centres de recherche et d’innovation, et de vastes programmes de secours d’urgence et d’aide alimentaire ont été mis sur pied. Pendant ces cinq ans, PGL a aussi provoqué une montée rapide de la participation des Canadiens.

Paul Gérin-Lajoie a toujours pensé grand. Il était un homme infatigable en tout temps et en tout lieu. Pour avoir travaillé à ses côtés à son bureau, à sa maison, dans ma résidence, dans les avions, les voitures, les restaurants, je me demandais d’où lui venait toute cette énergie. Il aimait la vie et pensait qu’il était possible de la distribuer, de la faire croître partout. Il ne voulait pas enlever aux uns pour donner aux autres. Il travaillait à donner des moyens à tous pour faire naître un nouveau monde.

Sa fidèle compagne, Andrée Papineau, a été son plus grand appui pendant près de 80 ans. Descendante directe du frère de Louis-Joseph Papineau, elle était une femme d’idées, cultivée et très informée. Nous, les collaborateurs de PGL, souhaitions sa présence dans les missions à l’étranger. Elle jouait un rôle capital dans la cohésion de l’équipe.

Paul Gérin-Lajoie était un géant. Que sa vie continue à nous inspirer, et son énergie à nous habiter !