La valeur de la parole

«La revue
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «La revue "XYZ" ne m’a pas, par son espace de création, redonné mes années perdues d’enfance, estime l'auteur. Mais elle m’a permis de continuer à vivre.»

Comme membre fondateur de XYZ, je trouve désolant de voir souffler sur la revue de la nouvelle un vent froid d’épuration et d’inculture. L’attaque récente contre la revue montre une grande ignorance de l’art, une profonde incompréhension de la vérité nécessaire en art.

Je viens moi-même du silence, j’ai beaucoup souffert du silence et j’en souffre encore. Je me sens très proche du mouvement #MoiAussi, car j’en suis, et je sais qu’au moment où j’écris ces lignes, des centaines et des centaines d’enfants, comme moi dans mon enfance, sont agressés dans le secret des chambres et des endroits clos de toutes sortes, car ces viols constants et systématiques ont lieu dans les ténèbres du silence et de la clandestinité, souvent au coeur même de la famille, grâce à l’omertà terrible qui y règne, grâce au tabou qui permet aux agresseurs de continuer à perpétrer leurs crimes.

Quand je me suis joint à l’équipe fondatrice de la revue littéraire en 1986, nous avions l’espoir de sortir un peu de ce silence imposé par une société frileuse et gouvernée encore par des forces ténébreuses et négatives. Nous étions heureux de créer un espace de liberté d’expression, mais surtout un espace de création, un espace où les terribles interdits qui nous étouffaient pouvaient enfin être levés partiellement, afin d’aller vers une libération de nos émotions, vers l’espoir d’aimer vraiment dans la vérité des sentiments et des choses.

Quel qu’ait été notre parcours personnel, nous avions tous dans notre coeur un désir profond de parole. C’était le vrai sens de notre implication et de notre espoir. Tout au long des années, nous avons publié les plus belles nouvelles d’écrivaines et écrivains du Québec, en restant toujours attachés aux valeurs de la parole, tous fortement ligués et coalisés contre le silence qui tue, contre le silence assassin qui, sous des dehors de pureté grandiose, sape les valeurs de justice et de démocratie.

Je viens du silence et je pense à tous ces enfants muets de terreur en ce moment, agressés dans le secret, qui n’ont pas droit à la parole, qui n’ont pas le droit de dire le viol. Je pense à cet immense bâillon qu’une société sournoise met en ce moment sur eux. Je pense à la faillite lamentable de tout notre système juridique qui autorise par sa léthargie et sa complicité ce silence de mort.

Eh quoi ? En art maintenant, on va éteindre les derniers espoirs de la parole ? Quand on bannit des mots, on garde au caveau du silence tous ces cris rentrés, tous ces cris de souffrance. Quand on censure des scènes, on permet à l’agression de se perpétuer et à la bonne conscience d’une société complice de dissimuler encore et encore les crimes contre nos êtres chers, contre notre jeunesse et contre notre avenir.

La revue XYZ ne m’a pas, par son espace de création, redonné mes années perdues d’enfance, mais elle m’a permis de continuer à vivre, car l’art sauve, l’art permet de respirer, et quand les artistes respirent, toute la société respire. L’art permet de garder une liberté de vivre et par le fait même de garder le sourire, de croire en la joie de vivre.

6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 8 août 2018 07 h 50

    Nous ne cessons de plonger...

    Nous ne cessons de plonger avec énergie et gloutonnerie, dans l'ignorance la plus obscure et auto-destructrice.
    Pour les êtres qui furent socialement déchiquetés, comment ne plus trouver satisfaction de vivre que dans la modeste survie ?
    Que dans la paix de simplement repirer ?

    Mes sincères et très humbles amitiés, Monsieur Gagnon.

  • Solange Bolduc - Inscrite 8 août 2018 09 h 53

    Oui le silence étouffe! Ne jamais taire le silence !

    C'est l'anniversaire de mon frère Claude, aujourd'hui, 8 août (de Félix Leclarc aussi!), et décédé le 24 juillet 2016...il a souffert du silence sur les viols de son enfance, il en parlait si peu...par pudeur ou....honte, honteux pour ceux qui auraient dû lui permettre de se libérer ...J'ai écouté sa parole libératrice, et je continue de l'entendre , d'entendre sa souffrance....il y a tellement à dire: je le fais à ma façon: ne jamais taire le silence !
    Votre message est touchant par sa profondeur, sa vérité! Merci.

  • Pierre Raymond - Abonné 8 août 2018 10 h 46

    Quel témoignage !

    TRÈS touchant votre témoignage. Merci Monsieur Gagnon.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 8 août 2018 18 h 26

    «L’attaque récente contre la revue montre une grande ignorance de l’art, une profonde incompréhension de la vérité nécessaire en art.» (Daniel Gagnon)

    Même vos soucis sont de l'art

  • Daniel Gagnon - Abonné 9 août 2018 08 h 46

    L’assourdissante chose qu’était mon enfance,

    Je me paraissais heureux enfant, je croyais avoir eu une enfance heureuse, une absence d’enfance quoi, une enfance qui ne pouvait me faire mal, tant qu’elle resterait cachée, voilà un peu l’assourdissante chose qu’était mon enfance, une fêlure, une bouteille à la mer flottant à la dérive, inconsciente de son message, abrutie de douleur et d’incompréhension. Je croyais aller bien, je n’allais pas trop mal, c’est-à-dire que je ne savais pas si j’allais bien, tout simplement, rien n’était grave, tout m’était indifférent, j’étais un enfant qui allait à l’école et qui écrivait avec netteté des mots sur ses cahiers, qui s’efforçait de bien faire, qui était finalement toujours premier de classe. Des petites lettres très simples qui surgissaient sur son cahier, qu’il recopiait, cela était rassurant, il y avait un monde où l’on pouvait être bon, où les choses étaient claires, comptées et justes, ce monde était là dans les cahiers d’école et je recopiais déjà des phrases du dictionnaire, des formules, comme des béquilles qui aident à avancer, des pilotis pour soutenir une maison au-dessus des vagues de boue noire qui ébranlaient tout l’être jusqu’à la folie, s’il n’y avait eu ce trésor des mots, des lignes des livres nombreux avec leurs images.