Brésil: la grande désillusion

Un homme distribuant des masques à l’effigie de Lula avant le début de la convention nationale du Parti des travailleurs du Brésil, le 4 août dernier
Photo: Nelson Almeida Agence France-Presse Un homme distribuant des masques à l’effigie de Lula avant le début de la convention nationale du Parti des travailleurs du Brésil, le 4 août dernier

Les Brésiliens iront aux urnes cet automne pour la première fois depuis la destitution de la présidente Dilma Rousseff en 2016.

Violence endémique, économie instable et inégalitaire, prolifération de groupes de trafiquants, les enjeux électoraux ne sauraient être plus déterminants pour l’avenir et la sécurité du pays. Or, bien que, déjà, 16 partis politiques aient déjà annoncé leur candidature ou précandidature, les plus récents sondages démontrent qu’une large portion d’électeurs annuleraient leur vote s’il avait lieu aujourd’hui.

Le journal Poder360 révèle en effet que le premier candidat en lice, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, ou Lula, reçoit toujours un fort appui de 35 % des intentions de vote, suivi par l’ancien militaire Jair Bolsonaro qui en récolte 25 %. Malgré cela, remarquablement, le sondage indique que 31 % des électeurs préfèrent invalider leur bulletin de vote le 7 octobre prochain.

Comment expliquer ce désaveu démocratique ? Certes, il faut d’abord reconnaître la nature controversée et polarisée des deux principaux aspirants à la présidence. Mais il faut aussi admettre que la jeune démocratie brésilienne, compromise par la corruption et le désordre, est aujourd’hui gravement cynique et désillusionnée.

Lula : icône controversée

S’il parvient à être candidat, celui qui récolte le plus grand nombre de voix est l’icône de gauche, l’ancien président Lula. Le hic : il purge depuis mars dernier une peine contestée de 12 ans et un mois pour corruption dans une prison de Curitiba, au sud du pays.

Lula est la figure la plus notoire à s’être retrouvée dans les filets de l’enquête Lava Jato (lave-auto), qui a permis de mettre au grand jour une corruption vraisemblablement systémique, et qui a fait maintenant plus de 140 condamnés. Mais les partisans du mouvement Lula Livre (Lula libre) sont sans équivoque : le président a été victime d’un complot.

« Sa condamnation fait partie du long coup d’État promu par la droite, croit Juliano, fervent partisan de la gauche. Ce coup a commencé par la mise en accusation (impeachment) de Dilma et se termine avec l’exclusion de Lula à la prochaine élection. »

Qu’il s’agisse de récriminations légitimes ou d’aveuglement volontaire, il est vrai que cette condamnation empêche légalement Lula de se présenter aux élections. La loi de la Ficha Limpa (casier vierge) stipule que toute personne qui a été reconnue coupable d’un crime par un tribunal est inéligible à servir la fonction publique pour une période de huit ans.

Or, comme tous les autres aspects du système brésilien, rien n’est absolu, et quelques interprétations imaginatives et manoeuvres juridiques pourraient tout de même mener l’ancien président sur le bulletin de vote.

En attendant, le Parti des travailleurs, auquel il appartient, déploie tous les moyens juridiques pour faire invalider sa peine avant la date limite des inscriptions du 15 août prochain. Une véritable course contre la montre qui s’est presque avérée un succès il y a quelques jours lorsqu’un juge de la Cour d’appel a créé une véritable onde de choc en annonçant sa libération, pour ensuite voir sa décision renversée — non pas sans un long manège — par un second magistrat, convoqué d’urgence depuis ses vacances au Portugal.

De tels soubresauts juridiques ne font qu’aggraver la perception négative des citoyens envers la variabilité des règles et l’apparente partisanerie du système judiciaire.

Enfin, le scénario le plus probable voit le Parti des travailleurs tenter de présenter Lula jusqu’à la dernière minute, sans quoi le parti annoncerait un candidat de remplacement ou se rangerait simplement derrière le candidat du Parti démocratique travailliste, l’ancien gouverneur de Ceará, Ciro Gomes.

Mais ce pourrait être trop peu trop tard. Sans Lula, les sondages donnent le pouvoir au militaire d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Bolsonaro et le changement

Député au congrès de Rio de Janeiro, Jair « Messias » Bolsonaro, le candidat homophobe apologiste de la dictature, qui promet de ramener « la loi et l’ordre » avec un cabinet composé de militaires, a su s’attirer de nombreux appuis. En dépit de ses propositions sexistes, racistes et ultraconservatrices, Bolsonaro ne séduit pas que l’extrême droite.

« Je ne suis pas un partisan de Bolsonaro, mais Dilma et Lula ont conduit le pays à l’une des pires crises économiques et sociales de notre histoire », explique Cauê, qui se décrit comme un centriste. « Si ça devait se jouer entre Bolsonaro et Lula, je serais derrière Bolsonaro. »

Sa démagogie, son ultranationalisme et ses attaques contre « l’élite politique » ne sont pas sans rappeler Donald Trump, à qui on le compare d’ailleurs.

Mais son discours anti-establishment et anticorruption trouve écho dans un pays malmené par sa classe politique. La gigantesque opération Lava Jato, dont les débuts remontent à 2014, a révélé au grand jour un complexe réseau de crimes financiers et de détournement des ressources publiques. Le dévoilement de l’existence du vaste plan de corruption de la compagnie Petrobras, impliquant des politiciens de plusieurs partis politiques et de certaines des plus grandes entreprises publiques comme privées du pays, domine toujours l’espace public.

Ainsi, même s’il fait lui-même partie de la classe politique depuis plus de vingt ans et qu’il soumet des idées réactionnaires, Bolsonaro représente ironiquement « le changement », ou à tout le moins, une direction nouvelle, puisque diamétralement opposée à celle de ses prédécesseurs.

Aujourd’hui gérée par le gouvernement impopulaire et non élu de Michel Temer, la démocratie brésilienne souffre de cynisme et de désabusement. Le taux d’homicides a battu des records en 2016, dépassant les 61 619 meurtres (7 par heure). L’intensité de l’inégalité des revenus et de la pauvreté est bien visible.

Les Brésiliens ont perdu confiance en leurs institutions démocratiques. L’engouement pour les faux prophètes et la résurgence des demandes d’intervention militaire en témoignent. Si elle ne voit pas au-delà de ces deux principaux candidats controversés, la jeune démocratie brésilienne risque de ressortir encore plus fragilisée au lendemain des élections le 7 octobre prochain.

6 commentaires
  • André Joyal - Abonné 7 août 2018 08 h 21

    Oui, tout peut arriver aux prochaines présidentielles

    «Comment expliquer ce désaveu démocratique ? Certes, il faut d’abord reconnaître la nature controversée et polarisée des deux principaux aspirants à la présidence. Mais il faut aussi admettre que la jeune démocratie brésilienne, compromise par la corruption et le désordre, est aujourd’hui gravement cynique et désillusionnée».

    Par ses lignes notre compatriote, enseignante à Sao Paulo, où on ne compte plus le nobre d'universités, voit juste.
    Ayant, depuis 1992, séjourné 42 fois au Brésil comme professeur invité, j'estime être bien placé pour confirmer le contenu de cet article.
    Pour avoir été témoin sur place de quatre campagnes présidentielles ( et autant de Coupe du Monde), il est vrai que les Brésiliens sont désillusionnés. Dans le milieu universitaire, dans les 16 États où je suis intervenu, mes confrères se montraient très partagés entre la droite et la gauche. Je dirais même qu'une majorité s'opposait à Lula et à son parti. «Le PT est populaire auprès de la classe pauvre en vertu des appuis qu'il leur fournit, et il est apprécié par la classe riche, car il la laisse en paix, i.e. faire ce qu'elle veut» c'est ce que j'ai entendu plus d'une fois. La classe moyenne, fortement imposée, se demande à quoi ou à qui servent ses obligations fiscales.

    Alors: Bolsonaro et le changement? Oui, il s'agit d'une véritable menace. Si les Québécois on voté aveuglement en 2011 pour 57 députés sans les connaître, eux et le programme de leur parti, faudra -t-il se surprendre que les Brésiliens se disent : «Por que nao?» Pourquoi pas? Les autres partis ou candidats? : «tTudos eguais» (tous pareils). Hélas, la démocratie en est rendue là à travers le monde : parce que l'on est en 2018?

  • Gilbert Talbot - Abonné 7 août 2018 09 h 01

    La gauche déprime en Amérique latine.

    Je ne suis pas allé au Brésil mais ce qui s'y passe politiquement suit le même scënario qu'en d'autres pays du même continent. Les déboires pour la gauche au pouvoir se multiplient au Vénézuela, évidemment, mais aussi en Ecuador, au Nicaragua et au Salvador. Comment ne pas y voir encore la trace de la CIA et des USA? Ils ont développé une arme ancienne, mais des plus efficace: la religion, mais pas la catholique, trop enmêlée dans ses scandales de pédophilie, non. L'Évangélisme de Daniel Ortega au Nicaragua et de Obrador au Mexique. L'article n'en parle pas mais je subodore que derrière le "Messie" Bolsonaro militent les Évangélistes brésiliens.

  • Cyril Dionne - Abonné 7 août 2018 09 h 52

    Choisir ce qui n’est pas dit ou être ou ne pas être

    L’éternel rituel existentiel entre la gauche et la droite. Il n’y a ni gauche ni droite, seulement des gens qui veulent le pouvoir et le garder pour eux. Au diable les autres comme dirait le dictateur bénévolant gauchiste ou droitiste, oxymore oblige.

    Nous sommes en présence de deux groupes, un corrompu et l’autre avec des airs dictatoriaux. « None of the above » serait le choix logique dans cette situation. Au moins, la démocratie est encore vivante grâce au vote obligatoire au Brésil (lol). La démocratie se donne lorsqu’elle ne réussit plus à se vendre. Il y a un proverbe en Amérique latine qui se lit comme suit : « Qui vit d’illusions meurt de désillusion. »

    On dit ça comme ça, mais ce n’est pas aux Brésiliens de régler leurs propres problèmes politiques? Mais pas pour les deux millions d’Autochtones, les Tupis, on ne peut plus leur demander leur avis, ils ont disparus (éliminés). Nul n’est prophète en son pays comme on dit chez nous.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 août 2018 13 h 39

    « les Québécois ont voté aveuglement en 2011 pour 57 députés sans les connaître » (André Joyal)

    S'ils ont voté en masse pour ces derniers, c'est bien parce qu'ils connaissaient les autres…

    • Jean Jacques Roy - Abonné 7 août 2018 17 h 14

      Vous avez tout à fait raison M. Lacoste. En 2011 les électeurs et électrices du Québec savaient les partis qu’ils et elles ne voulaient plus voir: les conservateurs, les libéraux et le Bloc.

      Concernant la situation au Brésil, il me semble que M. Joyal décrit bien le découragement de la classe dite “moyenne”. Quant à ce qui se passe par rapport à la grande partie de la population pauvre... quel choix lui reste-t-il?

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 août 2018 20 h 16

    «Quant à ce qui se passe par rapport à la grande partie de la population pauvre (brésilienne)... quel choix lui reste-t-il?» (Jean Jacques Roy)

    Il ne lui reste que le choix des armes