Publier pour exister

«Le cas de Manon Massé, selon les auteurs, est l’idéal typique d’une stratégie de montée en visibilité fondée en partie sur la publication de son livre
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le cas de Manon Massé, selon les auteurs, est l’idéal typique d’une stratégie de montée en visibilité fondée en partie sur la publication de son livre "Parler vrai", sorti en mai 2018 et dont la médiatisation est incontestable.»

La parution d’un livre semble être un passage obligé pour exister dans l’arène politique, surtout à quelques semaines du déclenchement d’une campagne électorale. En font foi les récents essais de Jean-Martin Aussant, Catherine Dorion, Simon Jolin-Barrette, Manon Massé, Sébastien Proulx, tous publiés à l’approche des élections générales québécoises 2018. Que révèle ce rapport à l’écrit de nos politiciens ? Faut-il nécessairement écrire des livres pour percer en politique ?

À l’heure du Web 2.0 et de l’écriture en 140 (ou 280, c’est selon) caractères, il peut apparaître dépassé pour les professionnels de la politique d’écrire des livres. C’est oublier, rappelle le politologue Christian Le Bart, que les essais politiques continuent de garnir, voire d’envahir, les rayons des librairies — l’augmentation manifeste de livres publiés annuellement par les politiciens en est la preuve. Ces livres servent certes à établir un contact « direct » avec les électeurs, mais ils visent surtout à propulser leur auteur dans les pages et sur les plateaux des médias traditionnels.

Il est en effet difficile de remettre en cause le rôle des journaux, de la radio et de la télévision dans la consécration des personnalités politiques. Le cas de Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire et candidate de son parti dans la circonscription de Sainte-Marie–Saint-Jacques, est l’idéal typique d’une stratégie de montée en visibilité fondée en partie sur la publication de son livre Parler vrai, sorti en mai 2018 et dont la médiatisation est incontestable : courts ou longs papiers dans Le Journal de Montréal, Le Nouvelliste et Le Devoir, entrevues à Médium large et à RDI (Radio-Canada), invitation à Sucré salé (TVA), etc.

Les médias ont accompagné la parution du livre, la plupart du temps de façon complaisante, sans trop s’embarrasser de jugement critique, et en ont publié des extraits. Si le bénéfice politique préalablement accumulé par Manon Massé constituait un prérequis sine qua non de la réception médiatique favorable de son ouvrage (entrevues, articles de presse, invitations dans les talk-shows), ce même capital a été grandement amplifié par la visibilité octroyée à Parler vrai, qui s’est hissé jusqu’au rang des meilleurs vendeurs dans la catégorie « essais » au Québec. La valeur du livre politique réside ainsi davantage dans la capacité d’accéder aux médias « de masse » que dans sa qualité de média se permettant de toucher un large public de lecteurs.

Construction d’une personnalité

Si le passage par la case édition tend à se généraliser chez les personnalités politiques, c’est aussi parce que le livre est perçu comme assez fiable par les lecteurs (même dans notre société déchristianisée, le livre garde une aura de sacralité). Le politicien est censé avoir passé des semaines, voire des mois, à l’écrire et est censé avoir pris une distance par rapport à la vie d’élu (ou de futur élu). Et pourtant ! La plupart des personnalités politiques sont accompagnées dans le processus de rédaction — souvent mené dans l’urgence — de leurs livres. Ainsi, c’est le responsable des relations publiques et des communications internes de QS qui s’est principalement attelé à l’écriture de Parler vrai. Manon Massé a d’ailleurs confié à Fabien Deglise dans les pages du Devoir (24 mai) que l’exercice d’écriture d’un livre était tout sauf « naturel » chez elle.

N’empêche, que les politiciens écrivent ou pas leurs livres, les événements qu’ils racontent sont tenus pour crédibles par le public, de même que la subjectivité qu’ils expriment est vue comme sincère. À la lecture de l’essai, impossible également de ne pas être frappé par l’usage intensif du « je ». Manon Massé s’adresse directement aux Québécois, c’est elle qui observe le monde, c’est elle qui présente des solutions, c’est elle qui se positionne comme future première ministre : « j’ai vu », « j’ai l’impression », « j’ai envie de crier », « je vous propose », « je rêve », « je tente de donner voix », « j’ai ma place », « je viens défier ». Le recours à la 1re personne du singulier la fait exister de manière omniprésente et traduit l’importance accordée par les politiciens à la symbolique de proximité à l’heure où le fossé ne cesse de se creuser entre dirigeants et citoyens. La valorisation d’anecdotes de terrain, le recours aux émotions (amour, colère, souffrance, espoir) et un registre de langage parfois plus familier (« tabouère », « pogné dans le trafic », « la gang ») sont autant de stratégies employées dans Parler vrai pour créer un effet de proximité avec le lectorat.

Les essais politiques québécois publiés au cours de l’année pré-électorale traduisent l’individualisation du champ politique mise en évidence par les spécialistes de l’analyse du discours. Les textes se centrent très nettement sur la figure de la « personnalité » politique (cela est vrai pour Manon Massé, mais aussi pour les Catherine Fournier, Simon Jolin-Barrette, Sébastien Proulx, etc.) plutôt que sur son parti. Le politicien n’est ainsi pas complètement le représentant de son clan. C’est net dans Parler vrai de Manon Massé, le propos de l’essai se voulant d’abord un échange intimiste tentant de faire valoir l’authenticité et la capacité à gouverner de la co-porte-parole de QS. Quand on bénéficie d’un capital de notoriété initial (image positive) suffisant pour transformer un livre souvent pauvre en succès de librairie, publier devient donc un bon moyen d’exister dans le champ politique, le livre permettant de s’ériger en entrepreneur individuel de soi détaché de son rôle institutionnel et libre de s’exprimer et parler sincèrement, en donnant l’illusion de l’abandon de la « langue de bois ». Mais le succès littéraire d’un politicien qui prend la plume et la consécration médiatique qui s’ensuit est toujours à la fois une co-construction dépendante des médias et l’objectif principal de la publication.

10 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 6 août 2018 08 h 15

    Ah, la couverture médiatique !

    Il y a 50 ans, c'est la couverture médiatique des Lévesque, Bourgault et Charron qui a permis au PQ de sortir de la marginalité. Aujourd'hui, la complaisance médiatique permet à des individus aussi peu qualifiés pour la tâche que Manon Massé ou Donald Trump de se maintenir dans l'opinion (indépendemment de leur idéologie respective).

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 août 2018 09 h 24

    Manon Massé n'a peut-être pas écrit son livre

    Mais Catherine Fournier, elle, a écrit le sien seule, en huit... jours, 25 pages par jour.

  • Cyril Dionne - Abonné 6 août 2018 11 h 29

    La politique

    De nos jours, la politique est devenue un choix de carrière et de promotion sociale. À l’opposé de servir, la plupart de ceux qui y font leur entrée, ils sont là pour se servir et non pas servir. Un écrivain écrit pour changer le monde; le politicien écrit pour changer sa position sociale dans le monde.

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 août 2018 11 h 53

    La belle image de Manon des pauvres

    Madame Massé ne peut sortir 2 phrases sans dire "inclusif". C'est là que ça devient bizarre.
    Elle marque un léger temps d'arrêt avant... et un autre après.

    Puisqu'elle module assez bien son débit, il apparaît qu'elle met le mot en exergue comme un slogan.
    Il semble donc que Massé attache plus d'importance aux mots qu'à leur enchaînement en martelant des mots forts, comme les chefs syndicaux.

    Massé a démontré déjà qu’elle entend modifier le vocabulaire, question de forcer les gens à s'interroger sur chaque mot au risque de perdre le sens des phrases.
    Ça s’appelle une novlangue.

    Quand l'indépendance de la Catalogne était de mode, on a vu Massé partout. Véhémente, incisive... Ça lui permettait de ne pas parler de celle du Québec, terrain miné chez QS.
    C’est bien commode la distance, et bon pour l’image.

    Depuis sa nomination comme candidate première ministre, demandée si humblement (ce que j'ai pu rire), elle a réussi à s'imposer deux fois dans Le Devoir et y écrit régulièrement des lettres pesées et mesurées, question d'imposer sa Grande Âme et son souci pour les pauvres…

    Mais la situation réelle des pauvres, elle?
    Dire qu’ils sont francophones unilingues et à 60% analphabètes (50% au Québec, presque tous francophones, ça fait 60), des millions de personnes, c'est pas son rôle ?
    C'est pour qu'ils puissent avoir du travail dans leur langue et que leurs enfants sortent du cercle infernal de l'analphabétisme que nous devons avoir les leviers du pouvoir. Mais on se gargarise d'inclusion.

    Elle parle d’une « éducation populaire » tirée directement du vieux vocabulaire communiste . À l’époque cette éducation était de la propagande. Aujourd’hui le sens a changé? Quand ça?
    Vieilles recettes, nouvelle image. Mais prendre fait et partie pour une nation majoritairement pauvre, c’est pas bô, pas ...inclusif… Ça dépasse les limites de la classe sociale, hé oui.

    L'omission est le pire des mensonge. Mais ça fait une si bien image, hein.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 6 août 2018 12 h 18

    Sentir le bouquin

    En dépit de la publicité dont elle a bénéficié par le biais de son nègre littéraire, je doute fort qu'elle soit en odeur de sainteté auprès de l'électorat.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 août 2018 14 h 51

      Écrire pour exister. Écrire pour survivre. Écrire pour rien dire. Cela est vrai chez certains professeurs d’université pour assurer une certaine stabilité à un poste tout comme pour les politiciens pour assurer une certaine visibilité médiatique. Adolph Hitler avait fait de même de sa prison de Landsberg en 1925 en publiant son livre « Mein Kampf », mon combat, coécrit par son député, Rudolph Hess. Lui aussi, à l’instar de nos politiciens, étalait sa philosophie politique, et exception à la règle chez nos politiciens-écrivains, son livre avait été un best-seller. Mais il n’a jamais été invité sur un plateau pour accéder au média de l’heure, la radio.