Les faits historiques ne sont la propriété exclusive d’aucune communauté

«La controverse autour de
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «La controverse autour de "SLAV" et de "Kanata" n’a fait l’objet d’aucun débat, croit l'auteur. Nous avons plutôt assisté à un festival d’invectives, d’accusations et d’injures ostracisantes.»

Reconnaissons d’emblée le désir légitime des communautés autochtones d’être les acteurs et les interprètes privilégiés de leur propre histoire. Une volonté tout aussi compréhensible de revanche et d’affirmation après des décennies de silence et d’enfermement. Pourtant, quand la quête de reconnaissance collective remplace l’aspiration à l’idéal démocratique, elle porte en germe les conditions de sa propre contestation future.

La controverse autour de SLĀV et de Kanata n’a fait l’objet d’aucun débat. Nous avons plutôt assisté à un festival d’invectives, d’accusations et d’injures ostracisantes. La menace et l’intimidation n’instaurent jamais dans le débat qu’une tyrannie de l’opinion publique.

Cette conception du débat public s’oppose à toute construction délibérative de la démocratie car elle catégorise l’expression des opinions dans l’espace public. Selon celle-ci, tous les traits d’une culture spécifique sont réservés en exclusivité à ses acteurs originels.

Les tenants de l’appropriation culturelle défendent une conception ségrégationniste de l’identité qui nie toute possibilité d’une société commune issue de la pluralité humaine. Cette idéologie délétère gangrène de plus en plus la vie intellectuelle sur les campus américains et européens. Partout, elle bâillonne la libre-pensée et le droit à la contradiction. Elle dévalue la culture en la transformant en pur instrument au service du conformisme idéologique. On juge alors les productions culturelles à l’aune de leur fonctionnalité identitaire, jetant ainsi les bases d’une renaissance du racisme et de l’intolérance fondée sur la différence. Enfin, elle apparaît comme une variante inattendue de ce processus de moralisation culturelle à laquelle l’époque duplessiste nous avait tristement habitués.

Offenser la justice et l’histoire

Quand on sanctionne un créateur au nom de la justice et de l’histoire, c’est l’une et l’autre que l’on offense. Prise en otage, la justice n’y trouve pas son compte ; l’histoire, férocement ramenée à soi, tel un costume sur mesure, sert de prétexte à la dénonciation. La tyrannie des minorités intolérantes, même armée d’une cause juste, ne vaut guère mieux que celle d’une majorité arrogante et orgueilleuse.

Les censeurs d’hier ont été chassés de leur prêchoir, c’est pourtant toujours le même lamento identitaire qui murmure au-dessus de nos têtes, avec les mots de l’air du temps.

Dans une affligeante régression historique, la morale laïque et historiciste a pris la place du discours religieux d’hier. Adhésion ou excommunication, les deux pôles antagonistes d’une même volonté d’embrigadement et d’exclusion. « Ne parlez pas en mon nom », protestent à l’unisson les accusateurs, confondant scène de théâtre et agora politique, espace public et cour de justice, création et coercition. Le théâtre a-t-il encore la moindre utilité s’il ne bouscule plus ce qu’Aimé Césaire surnommait « la quiétude stérile du spectateur » ?

Frontières doctrinaires

Cette posture s’oppose à toute conception délibérative de la démocratie car elle catégorise l’expression des opinions dans l’espace public. Être du bon côté signifie à présent être de son clan, de sa race, de son orientation sexuelle. Or, ni la vérité ni la justice ne logent à l’aise dans ces frontières doctrinaires, réfractaires à la compréhension de l’Autre.

Devant la confusion, il faut rappeler une fois encore que les faits historiques ne sont la propriété exclusive d’aucune communauté. La Shoah, l’apartheid sud-africain, le génocide rwandais violent l’humanité en moi, laissant mon corps intact mais bafouant mes droits fondamentaux. Étrangères à mon histoire immédiate et personnelle, ces tragédies façonnent la société où j’existe comme citoyen, héritier d’une histoire universelle.

L’esclavage comme la minorisation des Autochtones sont des faits historiques communs à l’ensemble d’une société et d’une civilisation, même si leurs conséquences restent irréductiblement asymétriques et sont responsables de blessures qu’on ne saurait sans horreur mesurer au trébuchet de l’histoire comparative. Pour un créateur, il n’existe rien d’autre à défendre que ce que Walt Whitman appelait « l’humanité multiple en moi », de manière à contrer le fanatisme de l’identité qui déferle ici et ailleurs, poussé par un vent protestataire qui nous conduit tout droit sur les sombres chemins d’une tyrannie qui cherche à prendre racine douillettement, presque à notre insu.

L’acte culturel baigne par nature dans la confrontation et toute création réellement libre est porteuse d’offense involontaire. Si j’interdis à l’ancien colonisateur britannique le droit d’interpréter mon histoire à sa convenance et d’offrir de moi un visage où je ne me reconnais pas et qui peut-être m’outrage, alors j’ampute simultanément sa liberté et la mienne. Il peut tout dire de moi dès lors que je peux opposer ma vérité à la sienne, que la possibilité de nous contredire n’est soumise à aucune entrave, à l’exception de celle que nous nous fixons l’un et l’autre.

L’annulation de SLĀV et de Kanata est une forme honteuse de censure dont la première conséquence est l’instauration d’un climat d’autocensure, ce mécanisme de blocage par lequel un individu renonce à l’expression de son opinion ou la travestit pour échapper à une censure extérieure appréhendée.

Bon nombre de ceux qui font aujourd’hui un procès à Robert Lepage étaient sans doute les « je suis Charlie » d’hier, quand défendre la liberté d’expression signifiait s’opposer à l’obscurantisme religieux. Qu’ils ne prétendent pas aujourd’hui n’être pour rien dans la censure qui s’abat sur les oeuvres de cet artiste. Chez les peuples latins, la censura était la « peine ecclésiastique » qui s’abattait sur ceux qui osaient enfreindre la morale sectaire de l’époque. On découvre, une fois encore, que la morale change de chemise à chaque génération, sans que la liberté de parole s’en trouve mieux défendue.

49 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 2 août 2018 04 h 09

    Slav/Kanata me semble représentée...

    La dualité des expressions artistiques Slav/Kanata me semble représentée la goutte inoportunément donnée d'un comportement colonial bien ancré (celui de l'entre-nous) et qui donne aujourd'hui de faire déborder médiatiquement un vase bien rempli d'irritations amplement fondées.
    Vase surtout très habilement secoué pour que le silence s'impose devant un message dérangeant à venir, puisque dirigéé vers des autorités politiques, canadiennes et britanniques pour ne pas les nommer, se montrant coupables d'un racisme permanent à l'endroit de toutes les sociétés qui ont précédées leurs gouvernement au Canada.
    Occasion d'autant plus belle pour elles qu'elle leur donne en même temps à discréditer des créateurs qui plus de vingt ans après le vol référendaire de 1995, s'apprêtaient à offrir l'occasion aux Québécois (et ensuite aux autres ailleurs) de poser et de se poser largement et démocratiquement la question fondamentale de l'existence nord-américaine de sociétés historiques pré-britanniques qui ont été rendues volontairement minoritaires chez elles.
    Comme quoi l'opportunisme des communicateurs canadiens est sans conteste d'une redoutable efficacité...

    Vive la République du Québec !

    • Serge Lamarche - Abonné 2 août 2018 16 h 57

      Vous tirez la couverture du bord québécois république un peu trop souvent, monsieur Côté.

    • Yves Côté - Abonné 3 août 2018 08 h 15

      Monsieur Lamarche, puisque conseil vous me donnez sans que je ne l'ait sollicité en rien, voici en toute égalité de traitement ce que serait le mien à votre personne.
      Je crois qu'il manque deux mots essentiels pour que nous puissions tous et en toute transparence, apprécier le fond de votre pensée politique et le sens juste de votre phrase elle-même.
      Ceux-ci sont "selon moi".
      Mots que vous pouvez insérer là où il vous semble grammaticalement correcte de le faire (je parle bien entendu d'une insertion lexicale dans votre phrase, n'y voyez je vous prie aucune autre malice de ma part...)

      Monsieur, la liberté d'expression dont j'use pour ma part, elle qui semble vous déranger à ce que je comprends ici, ne cache jamais rien de ma conviction profonde.
      A l'exact opposé de la propagande politique et culturelle canadienne qui elle, excelle à se déguiser sous forme d'affection pour le Québec et les Québécois...

      Doubles salutations républicaines, Monsieur Lamarche.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 3 août 2018 09 h 29

      Je n'ai pas lu que monsieur Larmarche conteste la sincérité de vos propos.

    • Serge Lamarche - Abonné 3 août 2018 15 h 41

      Merci monsieur Desjardins. Monsieur Côté ne voit pas qu'il tire la couverture du bord république québécoise lors de toutes les controverses sans y faire une association logique. Sa discussion est assez rigolotte et se compare bien aux élucubrations du maire de Champignac des albums Spirou et Fantasio.

  • Rose Marquis - Abonnée 2 août 2018 07 h 47

    Ah! l'appropriation de l'histoire

    Quel texte intéressant. Il nourrit ma réflexion.

    Merci!

    • Cyril Dionne - Abonné 2 août 2018 11 h 13

      Oui Mme Marquis, quel texte bien écrit. L’économie de mots pour tout dire et dans un langage que tout le monde comprend. Il faut être doué et talentueux pour démontrer une telle maîtrise.

      Ceci étant dit, comment ne pas être d’accord avec M. Leclerc. L’appropriation culturelle ne fait qu’anoblir la ségrégation basée sur la race, la couleur et l’ethnie. On n’est pas sorti du bois multiculturaliste avec une telle approche. Les antiracistes sont devenus des racistes. Et ce n’est pas en faisant du bullying culturel qu’on arrivera à ses fins. N’est-ce pas ce qu’on reprochait aux autres?

      La tyrannie des classes minoritaires n’augure rien de bon pour l'avenir parce que cela conduira invariablement à la censure et l’autocensure sociétale. Ceux qui ne marchent pas dans le bon chemin multiculturaliste de la très Sainte rectitude politique, seront mis à l'index et pire encore. Curieux tout de même, ceux qui se disaient contre les élites de l’establishment deviennent comme eux en pratiquant la pression coercitive dans la manipulation d’opinions pour la réduire à sa simple expression qui n’est que leur version personnelle. Bonnet blanc et blanc bonnet.

      Réduire l’être humain, encore une fois, à sa plus simple expression de son identité sexuelle, de ses croyances, de l’ethnie, de la race et de la couleur va à l’encontre de tout le progrès effectué durant les deux derniers millénaires. Le métissage qui se fait entre les cultures en prenant ce qu’il a de meilleur des autres, n’est pas pour s’en approprier, mais bien pour le célébrer. On a toujours cru que c’est sur les épaules de géants, qu’on voit toujours plus loin.

      Peut-être que c’est un rêve trop beau pour ce bas monde.

  • Marc Therrien - Abonné 2 août 2018 07 h 55

    Ce qui a changé depuis l'affaire Michaud


    Si, avec l’auteur, «on découvre, une fois encore, que la morale change de chemise à chaque génération, sans que la liberté de parole s’en trouve mieux défendue», on réalise encore plus fortement que depuis l’affaire Michaud en 2000, qu’il ne se trouvera pas un politicien souverainiste assez courageux voire téméraire pour refaire aujourd'hui une déclaration qui pourrait ressembler à ceci : je nous invite, nous le peuple québécois, à reprendre possession, comme les autochtones nous le montrent si bien, de notre âpre volonté de survivance, de notre invincible esprit de solidarité et de notre propre identité nationale en assumant pleinement notre histoire.

    Marc Therrien

  • Brigitte Garneau - Abonnée 2 août 2018 08 h 28

    "Plus ça change, plus c'est pareil!"

    Votre conclusion est troublante de vérité, M. Leclerc. "...la morale change de chemise à chaque génération, sans que la liberté de parole s'en trouve mieux défendue." La mémoire est sans doute, comme le dit l'adage, une faculté qui oublie. On se compte, aujourd'hui, qu'elle est franchement sélective...

  • Pierre Lamothe - Abonné 2 août 2018 09 h 26

    Excellent texte qui enrichit notre réflexion sur cet enjeu fondamental de la liberté d'opinion et d'expression. Il invite au débat véritable qui, espérons-le, pourra prendre place à la suite de cette malheureuse dérive caniculaire. Espérons surtout que nos créateurs ne succomberont pas à la tentation de l'autocensure.