Le champ du réalisme et la peur du scandale

«Un spectacle peut nous mettre en colère, et nous pouvons en discuter, selon l'auteur. Or, il est de notre devoir de le laisser exister.»
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Un spectacle peut nous mettre en colère, et nous pouvons en discuter, selon l'auteur. Or, il est de notre devoir de le laisser exister.»

Les revendications de représentativité communautaire me semblent problématiques telles que posées dans les épisodes SLĀV et Kanata. Pour faire un spectacle qui parle d’une réalité autochtone ou de l’esclavage, il faudrait forcément avoir une distribution autochtone ou noire ? Mais est-ce si évident ?

Si je souscris entièrement à l’autre point de discorde autour de SLĀV, qui est celui de la sous-représentation des minorités, comme de la demande légitime que l’histoire ne s’écrive plus sans les gens concernés, je m’inquiète de l’évidence selon laquelle on voudrait maintenant faire fonctionner la création : le champ du réalisme — que l’on a appelé le naturalisme au théâtre au XIXe siècle. La personne de couleur doit être incarnée par une personne de couleur.

Si on pousse à l’extrême cette logique, on renoue avec la tradition théâtrale des « emplois ». Au XVIIe siècle, et jusqu’à tard dans le XXe, on avait ainsi des emplois au théâtre, et il était très difficile d’y déroger : le jeune premier, l’amoureuse, les parents nobles, la duègne, etc. Remarquons que ces critères étaient davantage basés sur le physique que sur les capacités interprétatives de la personne.

À entendre les réactions hostiles au spectacle, la seule forme de théâtre possible serait donc un théâtre hyperréaliste ou du théâtre documentaire, dans lequel je peux jouer parce que je suis l’expert de ma propre expérience ; tel le spectacle Hôtel-Dieu, dans lequel j’intervenais en janvier en tant que personne ayant expérimenté un deuil. C’est très bien, le théâtre documentaire, c’est passionnant même, mais je ne vais pas jouer toujours mon propre rôle. Le théâtre ne se réduit pas à cela, mais également, je ne suis pas que cela : un Blanc, une personne ayant vécu un deuil, ayant été abusée, un catholique, un gai, un Français. Heureusement que je suis plus que ma blessure, mon appartenance ou mon identité nationale, sexuelle, religieuse, etc.

Juste en tant qu’acteur, je ne souhaiterais pas être cantonné à ne jouer que mes histoires et à endosser mon étiquette ! Cette logique tend à recréer des répertoires et des ghettos culturels, elle réduit considérablement le champ d’investigation de l’actrice ou de l’acteur, et plus largement de l’artiste. Je pense qu’on se trompe un peu de combat ou que l’on confond les sujets, car, dans ces histoires, on agit comme si tel spectacle était responsable de régler toute la charge mémorielle et les conflits qu’ont laissés des époques passées, souvent coloniales.

Et enfin, je voudrais inviter les structures culturelles et le public de spectacle au Québec à ne pas céder à la peur du scandale ! Il va falloir apprendre à recevoir la controverse !

Le Festival de jazz a évoqué des questions de sécurité pour justifier l’annulation des représentations. Une centaine de personnes un soir, quelques dizaines le lendemain, et tout le monde est en émoi ! Mais à Paris, c’est une dizaine de cars de CRS qui interviennent devant le Théâtre de la ville ou le Théâtre du Rond-Point lors des manifestations contre les spectacles de Romeo Castellucci ou de Rodrigo Garcia, qui choquent les catholiques intégristes — précisons qu’en tant que catholique pratiquant, je n’ai eu aucun problème à voir — car je les ai vus — ces spectacles qui mettent en scène « ma » communauté ! Fouilles à l’entrée, cordons de police, mais le spectacle est présenté, même s’il est arrivé que certains tentent de dérouler des banderoles pendant les représentations. Ces personnes sont évacuées, et la représentation reprend. Il me paraît essentiel de pouvoir donner une chance à l’oeuvre, de lui permettre d’exister, de la laisser accessible afin que le public puisse la rencontrer et se positionner. Ici, il n’y a eu pour le moment que trois représentations pour SLĀV, puis tout était plié !

Un spectacle peut nous mettre en colère, et nous pouvons en discuter ; or, il est de notre devoir de le laisser exister. Surtout lorsqu’il s’agit d’oeuvres qui prônent justement une démarche de rencontre et de mémoire.