Oui à la liberté de l’artiste, non aux tentatives de censure

En 1857, la Cour impériale de France a intenté un procès à l’auteur Gustave Flaubert pour avoir «glorifié l’adultère» dans Madame Bovary.
Photo: Wikicommons En 1857, la Cour impériale de France a intenté un procès à l’auteur Gustave Flaubert pour avoir «glorifié l’adultère» dans Madame Bovary.

Les idéologues n’aiment pas l’art. C’est en quelque sorte dans l’ordre des choses. Ils ont une conception lisse, unilatérale, univoque de la réalité, alors que l’artiste, lui, nage dans l’ambiguïté. Le réel, à ses yeux, est équivoque, plongé dans la pénombre, plein d’aspérités et de complexités, parfois même hermétique.

C’est la raison pour laquelle, au lieu d’écrire des éditoriaux ou des textes théoriques, il peint, met en scène ou tente de raconter une réalité dont il a conscience qu’elle échappe par tous les côtés aux discours rationnels qui essaient de la corseter. Il sait que les seuls moyens qu’il a en sa possession afin de pouvoir la cerner au plus près ce sont précisément les ressources de l’art, ressources qui font moins appel à la raison du lecteur ou du spectateur qu’à sa sensibilité, son intuition, ses impressions forcément subjectives. C’est pourquoi l’oeuvre reste « ouverte » en termes de signification. C’est cette « ouverture » — c’est-à-dire cette absence de sens imposé —, ce caractère ambigu, incertain, indéterminé de l’oeuvre d’art, cette grisaille opposée au tout noir ou au tout blanc des idéologues, qui horripile ces derniers.

Cette liberté créatrice de l’artiste leur déplaît, car ils veulent à tout prix l’assujettir, au nom de la morale ou de la vérité (comprendre : de leur vérité), aux présupposés de leurs orthodoxies, quelles qu’elles soient. Cela donne la censure et les procès qu’ont subis Charles Baudelaire, Gustave Flaubert, Boris Vian, D. H. Lawrence et bien d’autres, ou bien les procès d’intention, tels qu’on les affectionne tant aujourd’hui comme autrefois, et dont ont fait les frais Jean-Charles Harvey, Vladimir Nabokov, Günter Grass, ou, plus proche de nous, Michel Houellebecq, etc.

Cela donne aussi la littérature bourgeoise, moralisatrice, insipide du XIXe siècle et du début du XXe — ce qu’on appelait alors les « romans pour demoiselles » —, le réalisme socialiste de la défunte URSS, les oeuvres globalement médiocres qui entrent, au même titre que les paquets de lessive ou les paires de chaussettes, dans les circuits de la grande distribution, ou tous ces romans à thèse amidonnés à la bien-pensance et qui sont de tous les temps. Bref, les idéologues ne souhaitent pas que disparaisse l’art, mais qu’il se transforme en un véhicule supplémentaire de leur étroitesse d’esprit doctrinale. Cependant, l’art véritable n’y survit jamais. Il a un besoin vital de liberté.

S’il est nécessaire aujourd’hui, en 2018, de rappeler ces quelques évidences, c’est évidemment à cause de ce procès d’intention qui vient d’être fait dans les colonnes du Devoir à l’écrivain David Dorais. Que lui reproche-t-on, au fond ? De terminer une de ses nouvelles par une scène de viol, et donc, affirment ses deux détractrices, de banaliser les violences sexuelles et d’encourager la « culture du viol ».

La première, Vanessa Courville, directrice démissionnaire de la revue XYZ, estime ainsi que sa principale faute n’est pas d’avoir décrit ce viol, mais de l’avoir fait sans qu’« une mise en perspective dans la narration » souligne clairement que l’auteur dénonce cette violence sexuelle. Outre qu’à ce compte-là, Robert Merle (La mort est mon métier) et Jonathan Littell (Les bienveillantes) seraient coupables quant à eux d’apologie de génocide pour avoir mis en scène un narrateur complice du meurtre de six millions de Juifs, cet argument rappelle étrangement celui du procureur impérial au procès intenté en 1857 à Flaubert et à son roman Madame Bovary pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs ». Celui-ci, en effet, ne reprochait pas tant au romancier d’avoir raconté l’histoire d’une femme qui trompait son mari […] mais d’avoir glorifié l’adultère, car Emma, au lendemain de sa « chute », au lieu d’être rongée par les remords, se délectait à l’idée d’avoir enfin un amant ! En cela, maître Ernest Pinard confondait, tout comme apparemment Vanessa Courville, l’écrivain et son personnage. Il aurait souhaité lui aussi qu’il y eût dans ce roman de Flaubert « une mise en perspective [de l’adultère] dans la narration ». Notons toutefois que si ç’avait été le cas, Madame Bovary ne serait pas ce très grand roman initiateur de la littérature dite « réaliste ». Il n’aurait été qu’un roman moralisateur de plus dans un siècle qui n’en manquait pas.

Quant à la seconde, Isabelle Boisclair, professeure de lettres à l’Université de Sherbrooke, son principal argument à l’encontre de cette nouvelle se situe plutôt sur le plan de l’éthique. « La représentation du viol, écrit-elle, lorsqu’elle est gratuite, n’est pas sans effet chez les lectrices, a fortiori chez celles qui ont déjà été violées ; elle engendre des réminiscences et des souffrances, c’est aussi à ça qu’il faut penser. » Autrement dit, l’écrivain devrait s’autocensurer, ne pas aborder certains sujets, ceci afin de ne pas heurter la sensibilité de ses lectrices, et surtout de ne pas provoquer de douloureuses réminiscences chez celles d’entre elles qui auraient subi un viol. Malgré toute la compassion que l’on peut éprouver pour les victimes de viol ou d’autres actes criminels (violences, meurtres, attaques terroristes, etc.), il me semble assez évident qu’il n’est pas possible ni souhaitable de ne plus évoquer toutes ces violences pour les préserver. C’est l’absurdité du safe place appliquée à la littérature. De plus, qui jugera du caractère « gratuit » ou non de ces représentations ? Ne voit-on pas déjà les futurs pères Sagehomme pointer le bout de leur nez ?

Somme toute, la liberté de l’artiste est bien préférable aux tentatives de censure de tous ces nouveaux clergés.

À voir en vidéo