Pour ne pas être demain plus isolés

Je dois avouer avoir été éveillé par la formidable énergie que les manifestants qui m’ont accueilli au théâtre déployaient lors de l’avant-première du spectacle «SLAV», confie l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Je dois avouer avoir été éveillé par la formidable énergie que les manifestants qui m’ont accueilli au théâtre déployaient lors de l’avant-première du spectacle «SLAV», confie l'auteur.

Malgré que je déplore le déluge ininterrompu d’opinions que notre société de commentaires crée invariablement en tirant dans tous les sens, multipliant les désinformations et les attaques infondées, je ne peux plus me taire et participerai donc à cette avalanche de réactions. Il en va de notre avenir culturel, social et politique. Je ne veux pas être demain de ceux qui s’étaient tus. Je me dois de m’élever contre cet évident dogmatisme que l’on tente d’établir à coups de pressions, d’abandons et d’interdictions.

J’ai eu le privilège d’assister à l’avant-première du spectacle SLĀV, spectacle que j’ai beaucoup apprécié. Moi qui me considère comme ému et conscient des misérables dérives et injustices que le racisme a engendrées et engendre toujours, j’ai été éveillé avec encore plus d’impact par ce spectacle, j’y ai appris plein de choses que je ne savais pas ; cette parole et ces chants d’esclaves m’ont touché droit au coeur et ont rendu ma sensibilité encore plus fervente quant à cette réalité de racisme souvent sournoise et omniprésente dans nos sociétés, et ce, malgré le fait qu’elles soient de plus en plus, et avec bonheur, métissées.

Je dois avouer avoir aussi été éveillé par la formidable énergie que les manifestants qui m’ont accueilli au théâtre déployaient. À leurs cris, j’ai pu encore mieux saisir les échos de la blessure profonde qui les animait. Mais je comprenais tout de même avec difficulté pourquoi on me traitait de suprémaciste blanc et de sale raciste alors que je me rendais justement recevoir la parole de cette humanité souffrante. Parce qu’ils n’étaient pas représentés ? Pourtant, depuis toujours, l’art n’a pas à représenter la réalité, il doit lui donner un sens, la signifier, la partager.

Le spectacle auquel j’ai assisté aurait pu, à mes yeux, à mon coeur et à mon intelligence, être joué par n’importe qui, par tout un chacun que la parole déliée sur scène m’aurait tout autant rejoint. Une parole doit être entendue. Celui ou celle qui la transmet pouvait-il amoindrir sa force de frappe ? Non. Bien sûr que ceux et celles qui en portent encore aujourd’hui les stigmates sont à même de la partager avec une puissance extraordinaire, mais cela n’est-il pas aussi le rôle du passeur qu’a le créateur de porter haut et fort et loin une parole qu’il emprunte et que, grâce à son talent et son ouvrage, il traduit ? Son geste en est-il moins légitime que celui du premier ? Il s’approprie la vie de l’autre pour en témoigner. Célébrons ce partage !

Les mille commentateurs dont la majorité n’a rien vu du spectacle, ont parlé du qui, du quand, du où, mais peu ou pas parlé du quoi. De quoi me parlait-on ? Et surtout pourquoi ? On me parlait de chaînes et de courage, on me parlait de blessures et de malheurs, on me parlait d’humanités et d’injustices, on célébrait la juste révolte, on accusait l’abus de pouvoir, on nommait les choses avec justesse et émotion.

Et pourquoi, surtout pourquoi me donnait-on tout ça à voir et à chanter ? Pour que la mémoire ne s’efface pas, pour que, demain, les mêmes erreurs ne se répètent pas, pour qu’enfin et encore un juste hommage soit rendu à celles et ceux qui ont tant souffert. Qui me racontait ces atrocités et qui chantait ces peines n’avait pas alors une si grande importance tant la force des mots, des musiques et des douleurs résonnait.

Je ne nie pas que notre milieu culturel, à l’instar de tous nos milieux de vie et de travail, doit ouvrir les portes, abattre les préjugés et rejoindre la grande famille humaine que nous devons former. Mais encore une fois, je dois surtout porter mon attention sur le quoi, sur ce qui est dit et nommé. Et je dois souhaiter et plutôt me réjouir que toutes les paroles puissent être portées par tous.

Par exemple, je manifesterai demain si est présenté un spectacle où le racisme, l’homophobie, la misogynie y sont célébrés. Mais j’accepterai de jouer demain un personnage raciste, homophobe ou misogyne si ces thèmes y sont décriés. Car le quoi est plus important que moi.

Je suis libre et j’ai le droit de tout dire. Et j’en assumerai les conséquences. Terence disait, une centaine d’années avant Jésus-Christ, que tout ce qui est humain ne m’est pas étranger, j’oserai surenchérir en disant encore plus que jamais que tout ce qui est humain ne doit pas m’être étranger. Il n’est pas temps d’ériger des murs, il est temps de les abattre, de les démolir à grands coups d’humanité et d’amour. Alors viendra le temps où tous se reconnaîtront dans tous les visages, dans tous les corps, dans toutes les âmes.

Il y eut un temps pour voir nos différences et nos appartenances, et tant mieux qu’on les célèbre ensemble encore et toujours, mais que vienne le temps où nos ressemblances s’assemblent. Et que tous puissent tout dire. Il en va de notre survie, ensemble. Sinon, nous serons demain encore tous plus isolés.

34 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 28 juillet 2018 06 h 29

    Génialement vôtre

    « Je suis libre et j’ai le droit de tout dire... Il n’est pas temps d’ériger des murs, il est temps de les abattre, de les démolir à grands coups d’humanité et d’amour. Alors viendra le temps où tous se reconnaîtront dans tous les visages, dans tous les corps, dans toutes les âmes. » (René Richard Cyr)

    D'un côté, un spectacle théâtral qui « parlait de chaînes et de courage,.... de blessures et de malheurs, … d’humanités et d’injustices », de l'autre, une foule à l'entrée qui décriait les chaînes qui restent à briser. Un grand metteur en scène tel que M. Cyr aurait pu créer ce genre de manifestation pleine d'énergie où les spectateurs doivent affronter une foule de manifestants dans la rue avant d'entrer au théâtre pour apprécier la pièce. Celà aurait été génial; Les manifestants dans la rue et les comédiens sur scène, participant à une présentation plus large que celle prévue dans la tête du génie.

    Mais la liberté de parole n'est pas pour tous. Le spectacle était déjà bien ficelé et ne permettait pas une plus grande participation de la population, surtout si celle-ci contredisait « l'humanité et l'amour » qui nous sont si souvent proposés pour solutionner les problèmes de notre époque.

    Le vrai génie aurait été d'être capable, après discussion entre les parties, d'intégrer manifestants et comédiens pour lier le théâtre à la vie, laissant le droit de parole aux uns et aux autres.

    Par malheur, le spectacle s'est sabordé pour faire taire les manifestants.

    • Solange Bolduc - Inscrite 29 juillet 2018 20 h 41

      @ Michel Lebel
      Ne vous cachez pas, svp, derriète le savoir d'une chose ou du non savoir de l'autzre, our juger de la faiblesse de la décision de Kanata, vous tombez dans l'erreur déconvenue !

      Vous parlez en théoricien, non en praticien de l'art , hélas pour vous !

  • Isabelle Audette - Abonnée 28 juillet 2018 06 h 52

    Ne pas restez dilencieux

    Il est urgent que les créateurs rejoignent es propos visionnaires de René Richard Cyr pour que les nouveaux censeurs de Palmyre ou de Raynaud ou des Fées ont soif rangent leurs ciseaux.

  • Michel Lebel - Abonné 28 juillet 2018 07 h 44

    Beau texte, avec un petit bémol

    Beau texte, mais je tique sur cette phrase: " Je suis libre et j'ai le droit de tout dire". En privé oui, mais pas en public où la fomentation de la violence et de la haine contre un groupe est interdite par le Code criminel. La manifestation publique de sa liberté n'est jamais absolue, mais elle doit être la plus large possible. Ainsi va la véritable démocratie.

    M.L.

    • Lise Bélanger - Abonnée 28 juillet 2018 09 h 53

      S'il-vous-plaît: ne pas prendre cette phrase de M. Cyr au premier degré!

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juillet 2018 10 h 58

      Bon. On est bien d'accord avec votre définition de la limite de la liberté d'expression, diffamation et incitation à la haine obligent. Mais qu’en est-il pour ceux qui pourfendent le droit aux autres de s’exprimer librement et qui n’ont pas porté atteinte à autrui? Est-ce que ce n’est pas une forme de diffamation perverse et d’une incitation à la haine envers ceux qui ne partagent pas la même opinion qu’eux? C’est un dangereux précédent que de museler des gens parce qu’on n’est pas d’accord avec leur discours. Encore pire lorsqu’il s’agit d’une œuvre de fiction jouée dans un théâtre.

    • Michel Lebel - Abonné 28 juillet 2018 16 h 00

      @ Cyril Dionne,

      Défendre la liberté est toujours une affaire de conviction et de courage. Les coproducteurs de Kanata ont hélas préféré s'écraser. L'histoire de l'humanité est ainsi faite: certains se tiennent debout, d'autres s'écrasent.

      M.L.

    • Solange Bolduc - Inscrite 29 juillet 2018 13 h 09

      @Michel Lebel

      Comment pouvez-vous dire que «Les coproducteurs de Kanata ont hélas préféré s'écraser.»? Préféré ou chosir dans les circonstances (les investiiseurs américains ne leur ont-ils pas coupé les «vivres»?) Peut-on monter un tel spectacle sans investissemens importants? et surtout après avoir essuyé le refus du Conseil des Arts du Canada!?

      C'est comme si vous les traitiez de lâches, ou presque, ou de si peu combattifs ? Qu'en savez-vous vraiment, à part votre jugement de valeur si négatif ?

    • Michel Lebel - Abonné 29 juillet 2018 17 h 18

      @ Solange Bolduc,

      Avant de donner une opinion, je ne fais pas une enquête de détective!! Je présume selon ce que je sais. Ce n'est jamais, comme on disait, ''parole d'évangile''!

      M.L.

  • François Beaulé - Abonné 28 juillet 2018 08 h 36

    L'art et la religion

    La lettre de René Richard Cyr est touchante. Elle exprime la valeur de la liberté d'expression, notamment celle des artistes. Elle se termine par un appel à l'unité et à l'amour, transcendant nos différences, en notre humanité commune. Jésus de Nazareth était aussi un grand artiste. L'Artiste avec un grand A.

    M. Cyr écrit : « Il y eut un temps pour voir nos différences et nos appartenances », faisant référence à l'individualisme typique de notre époque, que les artistes ont propulsé.

    L'art peut aussi être tendu vers l'universel, vers le sacré, vers Dieu. Mais il doit être libre, il n'a pas de responsabilité. Nous ne devons pas imposer à l'art et aux artistes une responsabilité qui devrait être celle de la religion. Le déni de la religion et de son importance est répandu en Occident et est, en partie, la cause de l'éclatement des sociétés en individualismes.

    La communion à laquelle René Richard Cyr nous convie sincèrement ne doit pas se restreindre au cadre d'un théâtre fréquenté par une minorité, à 80$ le fauteuil. L'intégration des nombreuses minorités qui peuplent nos cités modernes ne doit pas se borner à sa dimension économique. Non plus qu'à la représentation des minorités par le théâtre largement subventionné.

    Bien plus que de discuter des règles régissant le financement du théâtre, c'est la redéfinition et la réinterprétation de la religion qu'il importe de faire.

  • Gilles Théberge - Abonné 28 juillet 2018 08 h 51

    Vous me donnez une idée monsieur Cyr.

    Puisque « l’appropriation » culturelle, ce concept qui nous est étranger, et qui le reste, semble tenir mordicus à un certain nombre, jouons le jeu. Que diriez-vous de répondre par la bouche de vos canons.

    Vous êtes metteur en scène, soit. Alors montez une pièce du répertoire. En français. Dont tous les personnages seraient noirs, ou amérindiens. Tous.

    Histoire de bien monter que nous n’avons pas peur. Nous.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 juillet 2018 10 h 49

      Ces jours-ci, le Stratford Festival présente la pièce Coriolanus de Shakespeare. Mise en scène par Robert Lepage, cette production louée unanimement met en vedette un Noir dans le rôle-titre. Or, dois-je le préciser, ce personnage romain était de race blanche.

      Cet acteur n’a pas été choisi pour des raisons idéologiques, mais parce que c’était le meilleur acteur pour tenir le rôle.

      Ce qui n’a pas empêché le metteur en scène d’être trainé dans la boue ici.

      Sur papier, votre idée est excellente, M. Théberge. Dans les faits, je doute qu’elle apaiserait les jeunes Blancs anglophones qui sont venus nous cracher leur mépris devant le TNM.

      La cause de ce mépris est profonde. Elle remonte à des années de propagande dans les médias anglophones dont le but est de déprécier le peuple francoQuébécois. Et ce, à partir de trois événements répétés inlassablement : un discours malheureux prononcé un soir de défaite référendaire, une charte des valeurs controversée qui n’est jamais entrée en vigueur et un attentat terroriste à Québec.

      Le peuple francoQuébécois est qualifié de raciste, comme si c’était nous qui avions créé les réserves indiennes, créé les pensionnats autochtones et asservis des millions d’Africains à la servitude.

      Il y a un temps pour l’apaisement et le dialogue. Et il y a un temps pour nous tenir debout et affronter l’adversité. Après 16 ans d’à-plat-ventrisme libéral, voilà où nous en sommes rendus.

      Je crois qu’il est temps de dire ‘Enough is Enough’.

    • Marc Therrien - Abonné 28 juillet 2018 14 h 56

      Pour que le concept d’appropriation culturelle «nous» soit moins étranger comme vous dites, il suffirait, par exemple, qu’une troupe de théâtre anglophone de Toronto décide de mettre en scène une réplique de la bataille des plaines d’Abraham avec des acteurs francophones inconnus pour «nous» démontrer comment ils perçoivent et comprennent la conséquence de la perte de cette bataille du point de vue des français. Ils arrivent que des personnes souffrantes perçoivent exactement le contraire de la bonne intention de la démarche de démonstration d’empathie, qui consiste à essayer de comprendre l’autre «comme si on marchait dans ses souliers», en ayant l’impression qu’elles se font voler leur souffrance.

      Marc Therrien

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 28 juillet 2018 15 h 59

      Monsieur Martel donne la bonne interprétation de celle situation kafkaeste:
      "La cause de ce mépris est profonde. Elle remonte à des années de propagande dans les médias anglophones dont le but est de déprécier le peuple francoQuébécois."

      Tenons-nous debout!

    • Marc Therrien - Abonné 28 juillet 2018 21 h 16

      Pour que le concept d’appropriation culturelle «nous» soit moins étranger comme vous dites, il suffirait, par exemple, qu’une troupe de théâtre anglophone de Toronto décide de mettre en scène une réplique de la bataille des plaines d’Abraham avec des acteurs francophones inconnus pour «nous» démontrer comment ils perçoivent et comprennent la conséquence de la perte de cette bataille du point de vue des français. Ils arrivent que des personnes souffrantes perçoivent exactement le contraire de la bonne intention de la démarche de démonstration d’empathie qui consiste à essayer de comprendre l’autre «comme si on marchait dans ses souliers» en ayant l’impression qu’elles se font voler leur souffrance.

      Marc Therrien

    • Lise Bélanger - Abonnée 28 juillet 2018 21 h 20

      M. Martel vous avez tout à fait raison, le coeur du problème vient bien de blancs québécophobes qui entrainent avec eux leurs disciples.

      On dirait qu'on est pas encore assez tanné de se faire écraser avec tellement de mépris.