De la responsabilité des écrivains

Tant les revues que les maisons d’édition se réservent le droit de refuser des textes. Rejet et censure ne sont donc pas synonymes, ne serait-ce que parce qu’un auteur refusé peut publier ailleurs, estime l'auteure.
Photo: Leo Patrizi Getty Images Tant les revues que les maisons d’édition se réservent le droit de refuser des textes. Rejet et censure ne sont donc pas synonymes, ne serait-ce que parce qu’un auteur refusé peut publier ailleurs, estime l'auteure.

Tout récemment, on apprenait que Vanessa Courville avait démissionné, le 14 juillet 2018, du poste de directrice de la rédaction de la revue littéraire XYZ, qu’elle occupait depuis janvier. Cette affaire et d’autres, notamment la controverse autour de SLĀV et de Kanata, devraient nous inviter à une réflexion de fond non seulement sur ces questions épineuses, mais aussi sur les termes entourant cette prise de parole. Devant ceux qui brandissent automatiquement des accusations de censure et de liberté d’expression pour faire taire les voix dissidentes, il conviendrait de se demander qui détient réellement le pouvoir de se faire entendre sur la scène publique.

Le mot « censure », qui évoque l’interdit, la répression, les ténèbres duplessistes ou staliniennes, surgit dès qu’on critique une représentation culturelle. La personne « censurée » devient aussitôt la victime crucifiée d’une meute politiquement correcte, ennemie autant de la liberté d’expression que de l’authentique création artistique. Mais les choses sont rarement si simples.

Vanessa Courville a donc demandé la non-publication d’une nouvelle qui, à ses yeux, banalisait le viol. Or, tant les revues que les maisons d’édition se réservent le droit de refuser des textes. Rejet et censure ne sont donc pas synonymes, ne serait-ce que parce qu’un auteur refusé peut publier ailleurs.

Selon Vanessa Courville, on lui a dit qu’elle a dû être elle-même violée pour réagir ainsi et on l’a priée de mettre de côté sa sensibilité personnelle pour « aborder objectivement les textes littéraires ». Mais demande-t-on aux auteurs de textes sur le viol si eux-mêmes ont violé des femmes ou rêvé de le faire ? Évoquer la vie privée (présumée ou réelle) pour discréditer une prise de position publique : où est le respect de la liberté d’opinion, voire de la simple dignité humaine de Vanessa Courville ?

Bien sûr, les représentations littéraires n’agissent pas directement sur le réel (on ne devient pas violeur parce qu’on a lu une nouvelle sur le viol), mais elles ne sont pas non plus sans incidence sur lui. La banalisation (voire la glorification) persistante du viol dans la littérature et ailleurs agit forcément sur les mentalités. D’ailleurs, la représentation littéraire d’une femme violée sous le regard attentif de plusieurs hommes, comme dans la nouvelle de XYZ telle que la décrit Vanessa Courville, rappelle de manière troublante la complicité silencieuse de divers milieux quant aux agressions sexuelles (pour qu’un Bill Cosby reste impuni pendant des années, combien de personnes ont fermé les yeux ?). Les mots des écrivains touchent les coeurs, transforment les esprits, façonnent les perceptions. Voilà le pouvoir des créateurs et, avec le pouvoir, leur responsabilité.

Que ce soit clair : je ne plaide absolument pas pour une littérature moralisante, truffée de sermons et de personnages exemplaires — très rares sont les personnes qui réclament une telle chose. Les auteurs — et j’en fais partie — revendiquent avec raison le droit d’écrire sur des époques, des expériences, des groupes sociaux autres que les leurs. Mais les manières de le faire aujourd’hui ne peuvent plus être celles d’autrefois.

Laissant de côté cette question qui mérite un débat de fond, je crois que, s’il n’y a pas de sujet tabou, il a tout de même des traitements problématiques. Le viol, le lynchage, l’Holocauste, par exemple, ne sont ni drôles ni divertissants, même dans les textes littéraires.

Oui, nos valeurs ont changé : les blagues antisémites ou racistes d’autrefois ne sont plus acceptables, et c’est bien ainsi. L’époque est révolue — elle n’aurait jamais dû exister — où le viol était considéré comme banal ou même comme une sorte d’impossibilité logique (parce que la victime était consentante, au fond, ou « avait couru après » le viol).

Arrêtons de jouer sur les mots. Qui jouit de plus de liberté d’expression : les créateurs portés aux nues par la critique, adorés du public du monde entier et largement subventionnés à même les fonds publics, ou les personnes souvent marginalisées dont ils s’inspirent pour réaliser leurs chefs-d’oeuvre ? Qui jouit de plus de liberté d’expression : les personnes dont les textes sont automatiquement publiés dans la revue qu’elles dirigent (privilège, apparemment, des membres du comité de rédaction de XYZ, dont fait partie l’auteur de la nouvelle en question), ou celles qui, à peine nommées, doivent quitter un environnement qu’elles trouvent hostile et fermé ? Brandir les mots « censure » et « liberté d’expression » pour faire taire toute critique est un abus de langage et un abus de pouvoir.